En boucle.

Ça me défrise !

Le spectacle à la loupe.

 

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Pour être tendance, l’artiste doit désormais user jusqu’à la corde de moyens toujours plus sophistiqués et électroniques. Il n’y a plus à revenir là-dessus. Rien ne surpasse la machine pourvu que celle-ci soit totalement déshumanisée. Bientôt d’ailleurs, à moins que ça ne soit déjà fait, des ordinateurs s’installeront seuls sur scène pour animer une soirée, devant des êtres lobotomisés, se mouvant tels des robots.

La boucle me défrise. Je sais la formule tirée par les cheveux mais c’est ainsi. Je fais sans doute l’amalgame entre boîte à rythme, pédale redondante et autres truchements de musiciens mis au rencart. C’est ainsi que nous avons droit au spectacle ahurissant d’un homme-orchestre, faisant tout lui-même avec l’aide de tous ces gadgets, le regard toujours tourné vers l’un de ses boîtiers miraculeux. Le spectateur se sent de trop dans ce tête à tête entre un créateur sous respirateur électronique et ses prothèses musicales.

Tout ceci n’est sans doute que l’expression d’une volonté de réduire le rôle de l’humain dans la création, la fabrication, la marche du temps. Ici, ce sont des sons qui sont construits par la machine, ailleurs des objets, des services, des produits de toute nature. La machine prend le pouvoir, renvoie l’individu à ses limites.

Le résultat est parfait pour les tenants de cette société nouvelle. Aucun défaut, aucune marge d’erreur, aucune surprise. La réitération à l’identique, le monde merveilleux de Grand-Frère sans déchets, sans incertitude, sans incidents. L’erreur est humaine ? Qu’à cela ne tienne, supprimons les individus, partout où c’est possible et même là où cela devrait être inconcevable.

Un créateur peut-il se prévaloir de ce titre s’il confie à un tiers, qui plus est mécanique, inhumain, la responsabilité de l’assister et bientôt de le remplacer dans son œuvre ? Il y a pour moi une contradiction manifeste, une forme d’escroquerie intellectuelle qui me navre et me désole. Je n’en peux plus d’écouter ces petits génies du bidouillage, nous servir des instrumentaux, le regard en permanence rivé sur leurs pieds. Est-ce par ce qu’ils jouent comme eux ou simplement pour eux qu’ils ne les quittent pas des yeux ?

Je ne savais comment leur dire mon aversion de cette forme musicale qui devient systématique. Les percussionnistes peuvent aller battre les œufs en neige, la mayonnaise ne prend pas dans cette production impersonnelle qui n’a d’autre intérêt que de réduire les coûts de fabrication. Car nous en sommes rendus à une économie musicale qui dégraisse les effectifs au profit de machines sans âme.

J’ai sans doute tort de m’en prendre à ces solistes de la musique, ces bardes de la duplication à l’infini. Ils sont pourtant tendance, c’est bien là l'essentiel tandis que je ne suis qu’un vieux ronchon dont les récriminations tournent en boucle. J’envisage pourtant d’user moi aussi de la chose, pour en démontrer le ridicule ; un conte avec un mot revenant sans cesse, en écho à mon récit toutes les quinze secondes par exemple.

Une épreuve qui serait forcément irritante avant que de finir par être exaspérante. La pédagogie par le contre-exemple en somme, si je pouvais accéder aux oreilles de ces virtuoses aseptisés. Hélas, quand ils ne sont pas sur scène avec leur barda électronique, ils ont un casque vissé sur les oreilles et un écran devant les yeux. Ils sont déjà devenus ces chers androïdes qui n’iront jamais remettre en cause cette société désincarnée.

Le spectacle vivant prétendent-ils, réclamant des cachets pour produire de la musique en boîte. Il y a là une forme d’escroquerie intellectuelle à mes oreilles d’intégriste de l’authenticité. Mais c’est sans doute moi qui, une fois encore, n’ai rien compris.

Mécaniquement leur.

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