Nos vélos nous donnaient des ailes.

La liberté d'aller …

Mon pays d'En-France

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Il n'y eut plus belle école de la liberté que celle que nous octroyèrent nos bicyclettes. Dès que nous franchissions le cap décisif qui consistait à retirer nos petites roulettes favorisant l'équilibre, nous passions dans un autre monde, qui nous semblait alors sans limite. Nos parents avaient alors cette douce folie de nous faire confiance et de croire que la route n'était pas un piège mortel. Nous en usions sans modération, allant de par le pays sans restriction (chez nous, le pays était nos villages).

Le seul qui se plaignait amèrement de ce salutaire exercice physique était le directeur de l'école communale, qui estimait, non sans raison, que nous consacrions plus de temps à nos engins qu'au travail scolaire. Là où ce brave homme faisait grande erreur d'appréciation, c'est que nos escapades quotidiennes étaient sans nul doute, une manière d'enrichir plus encore notre bagage de curiosité et de découvertes.

La nature nous tendait ses chemins, ses creux et ses bosses, ces espaces à l'écart des adultes où l'on franchit allégrement les transgressions qui font grandir. La bicyclette était notre répétitrice et notre tutrice nous permettant allégrement de sortir du cadre, d'aller en roue libre, muser et baguenauder, à la découverte de l'essentiel.

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Sans y prendre garde, nos destriers nous firent la jambe musclée et la capacité cardiaque à toute épreuve. Nos avalions du kilomètre sans nous en rendre compte, agrandissant toujours plus notre rayon d'action. Bientôt le canton n'avait plus de secrets tandis que des camarades, exilés dans ces communes avoisinantes se joignirent à notre intrépide peloton.

Nous avions bien quelques désillusions quand la machine éprouvait soudain des contrariétés. Les uns se firent mécaniciens, maniant avec dextérité la clef à molette et bien d'autres outils quand les malhabiles de mon espèce, devinrent les fidèles clients de Charlot, le concessionnaire Peugeot. Son atelier, devint pour moi, un passage obligé tant je soumettais mon coursier à rude épreuve.

Ce passage dans la boutique de monsieur Burgevin provoqua un autre attrait. Les mobylettes exposées donnaient un but à ce brevet des collèges qui ne s'appelait pas encore ainsi. La carotte au bout du succès disposait pour beaucoup d'entre-nous d'un moteur de 49,9 cm3. C'est ce qui, avouons-le, donna un supplément de courage à certains, qui sans cela, n'auraient pas franchi l'obstacle.

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Le succès naturellement fut le lot de tous et les vacances suivantes marquèrent un changement de cap. Le théâtre des opérations prit une toute autre dimension. Nous n'étions pas du reste des ligériens pour rien, la première longue expédition se tourna vers Sancerre, on se demande bien pourquoi. Nous tairons ce malheureux dérapage qui tombe sous le couperet de la loi Évin pour ne retenir que les virées à l'étang du puits.

La première étape de la motorisation, c'est heureux, ne changea fondamentalement rien à nos comportements. Nous avions élargi un peu plus le groupe mais demeurions fidèles à nos anciennes pratiques : la pêche, le sport, la Sologne et la Loire, plus quelques échappées belles plus intimes, dont nous taisions les raisons aux copains.

Tout bascula avec l'intrusion de l'automobile dans le décor. La diablesse cassa net les liens anciens, en créant de nouveaux selon une répartition qui tenait de la situation sociale ou du projet personnel. Le groupe explosa, d'autres se constituèrent et les études firent le reste. La roue avait tourné, au fil des années elle avait pris beaucoup de vitesse au point d'exercer une force centrifuge qui éparpilla les membres de la bande de par le vaste monde. C'en était fini des années d'enfance.

Roulement vôtre.

Photographies de Doisneau

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