C’est Nabum
Abonné·e de Mediapart

3818 Billets

1 Éditions

Billet de blog 29 mai 2022

Peur bleue dans les varennes

Un tour de cochon ...

C’est Nabum
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Nul n'est à l'abri.

Roméo Dumoulin

Il advint qu'en ces temps immémoriaux, les croyances allaient bon train dans les landes, battues par le vent et les varennes souvent noyées par les débordements des flots. La vie n'était ni facile ni paisible, chaque jour était un combat contre les éléments, les méchants et les risques de l'existence. Chacun savait que sa survie ne tenait qu'à un fil ténu et ainsi en appréciait d'autant plus la saveur même si celle-ci avait souvent un goût amer.

Il en allait ainsi pour un humble berger qui gardait ses cochons, tentant de les préserver des bêtes de proie ; les loups certes mais bien plus souvent les maraudeurs et les voleurs. Il était en cela, secondé par son chien Patoune, un brave bâtard qui jamais n'aurait reculé devant qui que ce soit pour défendre les bêtes et son maître. Une belle entente que ces deux-là qui avaient si souvent repoussé les intrus.

Ce jour-là, le crépuscule tombait doucement sur un décor à ne pas mettre un chat dehors, surtout s'il fut noir ! Le ciel était chargé de lourds nuages, le vent était au nord-est, une bise à vous glacer les sangs. Quelques flocons de neige voletaient dans une campagne où nulle présence humaine n'était visible à l'exception de ce pastoureau emmitouflé dans sa longue cape. Il était accroupi, tenant son bâton d'une main, caressant Patoune de l'autre pour se donner du courage.

L'homme avait un pressentiment aussi sombre que le ciel, une peur ancestrale qui vous vrille les entrailles. Au loin, les loups hurlaient à la mort ce qui a toujours inquiété ceux qui ont eu à entendre cet appel terrible. Tous les éléments étaient réunis pour qu'une mauvaise rencontre ait lieu, l'une de celles dont on ne se remet pas.

Le berger n'était pas dupe, sa dernière heure avait toutes les raisons de sonner bientôt et ce n'est pas le glas qui résonnait en amont, provenant d'une église lointaine qui aurait pu l'en dissuader. Il tremblait tout autant de froid que d'effroi. Il ne parvenait plus à faire la part des choses entre ce temps de chien et cette ambiance de fin du monde. Sa seule certitude c'est qu'il lui faudrait bien du courage dans les minutes qui allaient suivre.

C'est alors qu'il le vit arriver, marchant lentement, une faux à la main, une immense cape flottant au vent, un chapeau sur la tête d'un corps démesurément grand, le visage dissimulé sous une capuche. Il n'eut pas besoin de le voir de plus près pour le reconnaître, l'Ankou venait à lui faire moisson de sa misérable vie. Pour lui, il n'avait nulle crainte, il acceptait avec fatalité ce moment qui de toute manière est pour chacun de nous ici-bas, inexorable. C'est pour sa chienne et ses cochons qu'il se faisait du mouron. Que deviendront-ils une fois qu'il sera passé de vie à trépas ?

Cette question le tourmenta tant qu'il fut surpris de découvrir que le faucheur de vie était arrivé à sa hauteur. Il sursauta avant de faire le grand bond dans l'inconnu. Il eut pourtant la force de faire une requête étonnante au sinistre personnage qui venait le quérir : « Gardez mes cochons cette nuit, une fois que vous m'aurez envoyé ad patres ! ». Jamais quiconque n'avait eu le cran de mettre à contribution celui qui n'assumait jamais les conséquences terribles de son petit commerce.

Pris au dépourvu, l'Ankou se surprit à accepter cette demande qui avait tout lieu d'un ordre. Qu'un futur défunt se permette ainsi devant lui d'agir de la sorte l'avait totalement désarçonné. Il avait perdu de sa superbe et soudainement se fit plus humain qu'il n'avait jamais pu l'imaginer. À sa grande surprise, presque malgré lui, il accepta la sollicitation avant cependant par conscience professionnelle de reprendre un peu ses esprits en fauchant le pauvre berger.

Le cadavre gisait à ses pieds tandis que Patoune gémissait tout contre le corps de son maître. L'animal ne se préoccupait plus de rien d'autre. Le sort des cochons soudain n'avait plus aucune importance pour ce gardien jusqu'alors irréprochable par amour pour son ami le berger. Maintenant le chien attendait à son tour ce grand départ qu'il appelait de ses vœux pour rejoindre celui avec qui il avait partagé toute son existence.

Noel Saunier

L'Ankou comprit, mais un peu tard, que cet accord donné un peu vite, le mettait dans de beaux draps mortuaires certes, mais totalement nouveaux pour lui. Comment se tirer d'affaire durant une nuit qui allait lui sembler une éternité pour lui qui jusqu'alors, avait une notion toute personnelle du temps qui passe. Il claquait des dents, voilà bien un juste retour des choses pour celui qui semait la terreur autour de lui.

Les loups hurlaient de plus en plus fort. Ils avaient senti la présence d'un cadavre et voulaient remplir leur fonction de nettoyeurs de la nature. Le berger d'occasion devinait leur approche à pas d'eux-mêmes. Il ne savait comment agir pour les repousser. Si les humains redoutent sa présence, les loups n'en ont cure. Ils se moquent des superstitions de ces curieux animaux qui vont debout sur leurs jambes arrières.

L'Ankou n'en menait pas large. Immortel pour ses semblables, il ne savait pas ce que prévoyait son cahier des charges quant à son immunité sous les crocs de tels fauves. Pour la première fois de son éternité, le spectre fit dans ses braies. Une manifestation qu'il avait maintes fois remarquée chez ses clients. Mais pour lui, l'odeur qui émanait de sa miction dépassait tout ce qui était permis d'observer sur Terre. C'était véritablement infernal.

L'Ankou fut pris d'une terreur irrépressible. Il claquait des dents ce qui provoqua un vacarme épouvantable. N'ayant aucune chair autour de sa mâchoire, son crâne décharné faisait une formidable caisse de résonance. Les loups du reste se méfièrent et restèrent à distance, attendant leur heure avec la patience des charognards.

Le berger d'occasion n'avait pas perçu leur recul tout effrayé qu'il était par une éventuelle attaque de ces monstres. Un curieux jugement du reste dans l'esprit de la créature la plus terrifiante que la terre n'ait jamais portée. On pourrait se dire que tel est pris qui croyait prendre, l'Ankou découvrait l'odeur de la vraie peur : bleue, froide, menaçante.

Il passa la nuit la plus longue de sa vie, la plus angoissante qui puisse être. Durant ces longues heures, il se repentit de tous les malheurs qu'il avait occasionnés durant sa longue carrière. Il comprit soudain l'effroi qu'il lisait à chaque fois dans les yeux de ceux qu'il venait quérir. Il leur demandait, bien trop tard il est vrai, pardon.

Les premières lueurs du jour le trouvèrent totalement épuisé par une nuit de frayeur, d'angoisse, de crainte. Il venait de prendre une décision et pour ce faire, il lui fallait un témoin pour valider son contrat, son engagement. Il usa à ce moment-là d'un pouvoir qu'il n'avait songé à exploiter : il redonna vie au gardien des cochons pour la plus grande joie de Patoune.

L'homme émergea d'un profond sommeil, la tête lourde et un curieux sentiment de renouveau. Il avait la bouche pâteuse comme au sortir d'une gueule de bois avec des relents de bière, lui qui n'en buvait jamais. Il n'eut pas le temps de se poser plus de question, il avait face à lui le faucheur de vie.

Le spectre lui demanda de mettre sa main dans la sienne. Ce n'était qu'un squelette et pourtant il parlait. L'Ankou le pria de certifier sa démission ferme et définitive. Il demanda au berger de cracher par terre pour valider cet engagement et le faucheur de vie fit la même chose. Sa salive fit alors une cavité profonde dans la terre, de laquelle jaillit une source. Tout à l'observation de ce curieux phénomène le gardeux d'cochon ne remarqua pas la disparition de son visiteur du soir. Le soleil se levait, il avait à ses pieds des vilaines hardes et une faux qui avait retrouvé son tranchant dans le bon sens.

La source eut longtemps un pouvoir vital tandis que jamais plus on ne croisa le spectre dans la lande et les varennes. Loin de l'Ankou, l'espérance de vie ne cessa de grandir. Puis le climat sur la planète aborda une nouvelle étape, le berger s'en inquiétait grandement lui qui avait hérité de l'éternité de son visiteur. Il avait beau s'en inquiéter, alarmer ceux qui voulaient bien écouter cet homme sage, rien n'y faisait. Les humains couraient à leur perte, bétonnaient, pillaient la planète, installaient des centrales nucléaires qui avaient toujours besoin de plus d'eau. La rivière n'était plus qu'un mince filet pitoyable, il leur avait fallu creuser des puits de plus en plus profonds pour apaiser les vapeurs de l'enfer. La source de vie venait à se tarir, le berger avait compris que cette fois, sa dernière heure n'allait pas tarder à revenir.

À contre-espoir.

Gardeux d'cochons

de Gabriel Nigond

J'sais ben qu'j'ai pas de beaux yeux ni bell' mine

Ni toujou' bon comportement

J'mange pas ma soup' ben proprement

Et darrié les plis d'mon vêt'ment

J'peux louer quèqu' chamb's à la varmine

On prétend mêm' qu'j'suis timbré,

Qu'y'a d'la foli' dans ma tournure

Et qu'j manque un peu d'comprenure

Dam ' ! Pour ça, j'dis point qu' c'est pas vrai !

Mais, si l'bon Dieu m'a fait d'la sorte,

Gardeux d'cochons, sauf vot' respect,

C'métier là, faut ben qu' j'l'supporte ;

J'peux pas y dir' qu'y sa trompé

*

Dam, moué j'ai ren ! C'est grand dommage

Mais qu'on soy' marquis ou ben forçat

Si Dieu nous fit à son image

On peut pas êtr' si mal fait qu' ça !

Pis mon métier, faut qu' j'vous dise

Eh ben, franchement, y m'déplait pas !

Mes cochons sont blancs, ma chienne est grise

Les près sont verts, et trott' Lucas !

Des cinq heur's d' la matinée

Qu' l'soleil soye ou non sorti,

En avant march' ! Nous v'là partis !

On nous verra pas d'la journée

Les douz' gorets fouin't par devant,

Moué, j'caus' aux gas du labourage

Et Patounn' me suit, prenant l'vent

Ben fourni d'patience et d'courage

L'poil long, frisé, l'ventr' en cerveau

Les yeux cachés sous sa moustache.

Et si sa laideur y fait tache,

All' a point la çarvell' d'un sot

Si l'Goury mange les bl'ettes

Ou qu'l'Rousset veut s'écarter

A's charge de leur faire eun' toilette

Qui les ramèn' du bon côté

Et pis, c'est ça d'la bell'ouvrage

C'est du travail ben entendu

La Patounne y met jamais d'rage

A mord comm' fait qu' ça soye mordu

*

Quand c'est l'coup d'midi, on s'arpose

Pis, ma chienne et moi, j'avions grand faim

Not'gouter c'est pas ben grand chose

Eun couenn' de lard , un trognon d'pain

Et'l'temps coul' comme ça sans douleur,

j'gratt' ma biaud', ma chienn' son oreill'

Tant si ben qu' quand l'cochon s'réveille

J'avons passé la grand' chaleur

J'nous en r'venons l'soir au domaine

Attend' qu'y fass' jour au lendemain.

Paul Gaugin

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Inflation : en France, grèves partout, augmentations nulle part
Depuis des semaines, des arrêts de travail éclatent dans toute la France, et dans tous les secteurs. Le mot d’ordre est toujours le même : « Tout augmente sauf nos salaires. » Après des négociations décevantes, les travailleurs se mobilisent pour obtenir des augmentations à la hauteur de l’inflation.
par Khedidja Zerouali
Journal — Économie
Le risque d’une crise systémique de l’économie
Avec l’irruption de l’inflation s’engage une nouvelle phase de la crise du capitalisme. Désormais, celle-ci semble totale et multidimensionnelle. En trouver l’issue sera de plus en plus complexe. 
par Romaric Godin
Journal — États-Unis
Attaque du Capitole : Donald Trump plombé par un témoignage dévastateur
Une membre du cabinet de l’ancien président états-unien a témoigné mardi devant la commission d’enquête sur les événements du 6 janvier 2021. Elle affirme que Donald Trump savait que ses partisans étaient armés et qu’il a voulu les rejoindre.
par François Bougon
Journal
La crise politique de 2019 secoue encore la Bolivie
L’ancienne présidente par intérim, Jeanine Áñez, a été condamnée à 10 ans de prison pour non-respect de la Constitution et manquement à ses devoirs, pour s’être installée à la présidence sans en avoir le droit, en 2019, après le départ d’Evo Morales. Une procédure judiciaire loin d’être finie. 
par Alice Campaignolle

La sélection du Club

Billet de blog
Innovation et Covid : demain, rebelote ?
La quiétude retrouvée dans nos pays n’est pas de bon augure. S’il y a résurgence du Covid, tout est en place pour revivre ce qui a été si cruellement vécu: l’injustice dans l’accès aux vaccins à l’échelon mondial et le formatage de la gestion de la pandémie au gré des priorités économiques des pays riches et intérêts financiers des firmes pharmaceutiques ... Par Els Torreele et Daniel de Beer
par Carta Academica
Billet de blog
Pour un service public de santé territorial 3/3
Publié sur le site ReSPUBLICA et écrit avec Julien Vernaudon, le premier volet de cet article donnait le contexte historique, le second une analyse de la situation actuelle des professionnels de santé de premier recours et de leur évolution. Ce troisième et dernier volet propose la création d'un vaste et nouveau service public se santé territorial.
par Frédérick Stambach
Billet de blog
« Very bad trips » à l’Organisation mondiale du commerce
20 mois et 6 jours de négociations à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour finalement acter, une nouvelle fois, que le commerce prime sur la santé. L’OMC et l’Union européenne (UE) se gargarisent aujourd’hui d’un accord sur la levée temporaire des brevets (TRIPS) sur les vaccins anti-COVID.
par Action Santé Mondiale
Billet d’édition
Covid-19, 7ème vague : l'État se rend encore « fautif »
Une septième vague de contaminations au COVID-19 frappe la France. Alors que le tribunal administratif de Paris a reconnu l'État « fautif » pour son impréparation lors de la première vague, le gouvernement ne semble pas tenir compte des remarques passées ni des alertes de la société civile.
par Mérôme Jardin