Quand Amélie lit !

Notons sa célérité.

L'imposture de la célébrité

 

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Le temps semble ne pas avoir de prise sur Amélie quand elle lit. Elle se plonge dans un grand roman qu’elle peut même relire avec délectation en abolissant dans l’instant toutes les contraintes. Elle est même en mesure de distordre la fuite immuable des heures en ouvrant la voie à un jeune dyslexique, incapable de lire.

Le souffle divin de la magicienne lui suffit pour accomplir des miracles. Il digérera les livres comme d’autres les gaufres. Certains lui resteront sur l’estomac, il ira les vomir à la foire tout en étant capable de fulgurances sur les personnages. C’est de la pédagogie festive, une leçon magistrale sur l’art et la manière de faire entrer en littérature un adolescent réfractaire.

C’est du moins ce qu’il convient d’avaler pour peu que l’on soit admirateur inconditionnel de cette grande fée-livresque. Elle a l’art de vous faire avaler des couleuvres par l’exemple. Vous avez lu mon roman en deux heures, vous voyez bien que c’est possible de parcourir l’Iliade en un jour, le rouge et le noir en deux, l’Odyssée en 4, la métamorphose en un tour d’horloge, le diable au corps spontanément, les aérostats en une paire d’heures.

Il est certain qu’elle a tout fait pour que son roman relève de la formule 1 de la littérature. Une police de caractère assez grosse pour ne pas perdre de temps au stand en s’équipant d’une loupe ou en changeant de monture. Une pagination qui laisse beaucoup de place aux marges afin d’éviter les pièges de la sortie de route dans une chicane. Un circuit qui confine à l’anneau ; un chapitre ne sera qu’un bref tour de piste.

On s’extasie devant l’esprit de concision de la grande auteure. Il n’y a pas à dire et encore moins à lire du reste ; elle tient la route. Il est vrai qu’elle produit son roman annuel comme d’autres écrivent un conte ou un discours. C’est sa manière de rester en haut de l’affiche, d’avoir les honneurs des plateaux télé sans jamais qu’on n'ait le temps de la perdre de vue.

La lecture de ce qu’elle nomme quand même un roman et qui mériterait bien plus de l’étiquette, nouvelle, laisse beaucoup de temps pour suivre sa promotion. L’éloge de la lecture se concilie difficilement avec cette accélération soudaine du temps. Elle laisse croire aux adolescents qu’il est permis de découvrir les grands classiques l’espace d’un battement de cœur pour son professeur.

Tromperie que voilà. C’est la rentrée littéraire d’une imposteuse qui nous fait lever les yeux au ciel. C’est justement ce qui explique le titre de roman de pochette. Un petit détour vers les aérostats pour démontrer qu’un texte gonflé à l’hélium peut vous permettre de parcourir toute la littérature classique. Malheur à ceux qui vont croire ce mensonge éhonté.

Se coltiner un livre ce n’est pas le vol gracile d’un étourneau pressé. C’est au contraire une plongée lente dans les eaux profondes. Une immersion de longue durée dans un univers qui modifie radicalement votre monde intérieur. C’est surtout le renoncement à toutes les sollicitations factices d’une société chronophage. Comment croire les temps de passage de Pie sur la grille de lecture quand on sait par ailleurs qu’il continue d’aller au lycée ?

Amélie Nothomb a inventé avec Pie la quadrature du cercle de lecture. Tout est magnifiquement facile et incroyablement fulgurant. Bien sûr ses remarques sont pertinentes, son style coulant à souhait, son imagination féconde, le suspens tenu à la perfection. Il ne manquerait plus que ce petit article sur la manière d’être lecteur soit en prime un pensum.

Ce qui me dérange c’est que la dame profite de sa réputation pour vendre une merveilleuse illusion. Si la lecture est une passion qu’elle partage indubitablement, ça ne peut être ce sprint délirant qui trompera les jeunes gens à qui, inévitablement des adultes crédules qui trouveront le livre en rayon, proposeront de suivre l’exemple de Pie.

Lentement sien.

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