Béatrice et Hasard

Conte à lire et à écouter en regardant les photographies

Par Hasard !

 

Hasard & Béatrice © C'est Nabum

 

 

Il était une fois dans un beau château de Sologne tout de briques rouges, deux enfants qui grandissaient côté à côte. Béatrice était la fille du châtelain ; un homme rude, chasseur impitoyable traquant le gibier non pas pour sa subsistance mais pour se repaître de sa mort. Entre l’enfant et son géniteur, les querelles étaient nombreuses, la petite n’acceptant pas le spectacle de tous ces animaux morts, exposés devant la demeure, pour ce que son paternel appelait un tableau de chasse. Quelle expression immonde, comme si ce terrifiant étalage morbide avait quelque chose d’esthétique, de pictural !

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Hasard était quant à lui, le fils du palefrenier, un homme aimable et doux, aimant autant les gens que ses chevaux, toujours disposé à rendre service et ne comptant jamais sa peine ni son temps. Il aimait surtout raconter de belles histoires à son garçon unique, sa fierté, son bâton de vieillesse comme il aimait à le dire pour le plus grand agacement de son patron, qui n’aimait surtout pas les attendrissements. D’ailleurs, ce sévère hobereau se montrait d’une rigueur excessive dans l’éducation de sa fille, la privant d’une mère que cet homme avait chassé quand elle lui avait donné ce qu’il voulait : une héritière pour contracter une alliance avec un nobliau du coin et ainsi lui donner un titre dont sa roture lui interdisait de se prévaloir. Un rêve de grandeur illusoire...

Hasard de son côté avait la mère la plus affectueuse qui soit. Celle-ci se faisait un plaisir de considérer Béatrice comme sa propre fille, lui octroyant ces douceurs qu’on lui refusait au château. Les deux enfants grandirent en laissant naître entre eux une amitié qui petit à petit bascula vers de plus doux sentiments encore. Ils avaient maintenant l’âge des premiers émois, des pulsions difficilement contrôlables, des désirs qui emportent tout sur leur passage.

Béatrice et Hasard avaient donné un nom à ce merveilleux trouble qui les laissait pantelants et bouleversés, c’était l’amour. Si le palefrenier et son épouse n’y voyaient aucun mal, se doutant cependant que cette union était impossible, le châtelain était quant à lui fou de rage. Jamais, au grand jamais il n’accepterait une mésalliance, ce petit sauvageon aussi intelligent soit-il comme gendre. Il convenait de séparer les deux amoureux au plus vite…

Ils avaient tous deux compris la lourde menace qui pesait sur leurs destins. Ils allaient être séparés. Béatrice serait envoyée dans un pensionnat religieux, le palefrenier risquait de perdre sa place pour éloigner son fils du domaine. C’était pour eux insupportable, intolérable, inacceptable. Ils décidèrent de fuguer, de partir un soir pour commettre ce qu’ils pensaient être naïvement l’irréparable, cette union charnelle qui obligerait le maître du domaine à donner sa fille à ce gueux sans titre ni fortune.

Ils n’allèrent pas loin. Il y avait au creux de la forêt une vieille loge qui jadis accueillait les charbonniers quand ils préparaient le charbon de bois. Ils en avaient fait leur terrain de jeu, leur cachette, leur repère. C’est là qu’ils voulurent s’unir pour la vie, se donner l’un à l’autre en une extase qu’ils espéraient de toutes leurs forces.

Ils s’y cachèrent, ils firent ce que deux êtres épris d’une passion brûlante font pour leur plus grand bonheur. Ils étaient là, étourdis de tant de frissons, si épuisés de cette sarabande des corps à laquelle ils s’étaient adonnés avec délectation qu’ils venaient de s’assoupir dans les bras l’un de l’autre, si imbriqués, si enlacés qu’il n’était guère possible de les distinguer l’un de l’autre.

Dehors, un homme venait d’arriver. Il avait lâché les chiens, il avait suivi leur traque. Il les avait entendus grogner. Il savait désormais où ces deux maudits étaient. Il ne pouvait accepter ce que venaient de faire ces deux inconscients. Ils venaient de briser ses rêves de mariage pour sa fille, désormais salie, souillée par ce fils de rien. Fou de rage, il attrapa le flambeau qu’il tenait à la main pour trouver son chemin dans l’obscurité et le lança sur la cabane en bois. Bien vite elle s’embrasa et l’homme, sans remords, s’en retourna au château.

Béatrice et Hasard dans ce profond sommeil où les avait conduits leur fusion, périrent sans souffrir, asphyxiés sans reprendre conscience par les fumées de l’incendie. Sur la route du retour, le méchant hobereau fut attaqué sauvagement par la meute, les chiens avaient compris le crime odieux qu’il venait de commettre et le punirent d’un châtiment terrible mais mérité.

Les années passèrent, le souvenir de ce drame resta dans toutes les mémoires. Le palefrenier et sa femme malgré leur immense chagrin restèrent au domaine. Le château avait été racheté, les nouveaux maîtres étaient des amoureux des animaux, il n’y eut plus de chasse dans le domaine tandis que ces riches propriétaires gardèrent le couple à leur service par respect pour leur chagrin.

Dans la forêt un cerf magistral, d’une force incroyable, d’une puissance sans égale s’était imposé comme le maître de la place. Il était connu de tous, les cueilleurs de champignons, les promeneurs, les photographes amateurs. Le domaine était d’ailleurs ouvert à tous et nul risque de prendre une balle perdue ne venait chagriner la contemplation du troupeau de cervidés.

Curieusement ce mâle magnifique au brame guttural n’avait d’yeux que pour une seule biche. Les autres femelles pouvaient parader, lui tourner autour, le cerf ne couvrait que son amoureuse, sa merveilleuse et unique favorite. Beaucoup s’étonnèrent de la chose, la fidélité n’était pas pratique habituelle dans l’espèce. Il y avait là un mystère qui bientôt fit courir des histoires d’autant que le cerf avait été baptisé Hasard par l’épouse du palefrenier, prise d’une étrange intuition. L’animal devenait toujours plus beau, plus vigoureux et majestueux tandis que sa belle biche admirée de tous, se distinguait de ses voisines par son charme. Elle était gracile, féline, souple et d’une infinie délicatesse.

Bien vite, d’autres appelèrent eux aussi le cerf Hasard, persuadés à leur tour que la pauvre mère n’était pas folle et que son fils s’était réincarné en ce formidable cervidé. L’épouse du palefrenier avait été la première à le reconnaître et depuis, elle avait cessé de pleurer chaque nuit.

La biche vous l’avez compris n’était autre que Béatrice sous la belle robe de cette biche. Cela ne pouvait que corroborer le sens de son prénom qui vient du latin béatus comblée, heureuse. La vie sous une forme humaine ne leur avait pas permis de trouver la béatitude espérée, ils s’étaient retrouvés dans une nouvelle existence commune pour vivre pleinement leur amour.

Laissons-les partager cette passion unique. Retirons-nous sur la pointe des pieds. Il ne nous appartient pas d’assister à leurs ébats. Les animaux aussi aspirent à cette intimité qui s’avère nécessaire pour jouir pleinement de ce merveilleux secret des corps en fusion.

Amoureusement leur.

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Photographies de Philippe Mahaux chez monsieur Léon

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