Leur visite du mémorial

Le CercilLe récit détaillé comme si vous y étiez  Avant que de nous rendre au mémorial des Enfants du Vel d'Hiv, nous regroupons nos vingt élèves pour préciser une dernière fois nos attentes sur leur comportement en ce lieu si particulier. Pour qu'ils puissent comprendre ce qui ne peut se faire en un tel endroit, j'avais prévu de lire le compte-rendu de la sortie des troisièmes de l'an passé …
03 Jean Ferrat 80 Nuit et brouillard © BasileM
03 Jean Ferrat 80 Nuit et brouillard © BasileM

Le Cercil

Le récit détaillé comme si vous y étiez

 

 

Avant que de nous rendre au mémorial des Enfants du Vel d'Hiv, nous regroupons nos vingt élèves pour préciser une dernière fois nos attentes sur leur comportement en ce lieu si particulier. Pour qu'ils puissent comprendre ce qui ne peut se faire en un tel endroit, j'avais prévu de lire le compte-rendu de la sortie des troisièmes de l'an passé …

 

Bien mal m'en prit. Les trois élèves dont je redoutais le comportement se signalent immédiatement à mon intention. Tenue négligée, bavardage, bruits divers. Je hausse le ton, ces charmants garçons ont décidé de relever le défi. Ils tombent dans la caricature d'eux-mêmes, s'apostrophent à travers la classe (nous les avions séparés) et se vautrent littéralement sur leur table et leur chaise.

 

Je renonce à ma lecture. Nous séparons les deux groupes et nous demandons à la directrice de monter pour signifier officiellement nos exigences comportementales. Face aux provocations de ces trois sinistres individus nous maintenons notre position : il est hors de question d'écarter un élève de cette sortie.

 

Nous allons partir. Nous regroupons les élèves dans la cour. Au moment du départ, il nous manque naturellement nos trois lurons qui se sont enfermés dans le même WC. Devant les interrogations que pose un tel comportement quand on a 15 ans, il faut s'interroger désormais sur leur santé psychologique !

 

Le trajet se déroule normalement. Tous les autres élèves sont calmes. Dans le bus, nos joyeux larrons se sont regroupés et mènent grand bruit. Une habitude chez eux. Nous arrivons au mémorial. Je filtre l'entrée des élèves et contrôle les portables. Bien que j'aie demandé qu'ils soient tous déconnectés, 5 sont encore en veille. Il est vrai qu'ils ne peuvent s'en passer en aucune circonstance !

 

Une médiatrice accueille les élèves et leur demande d'aller poser leur manteau dans le vestiaire. Quitter son blouson n'est pas du goût de l'un de nos intelligents qui s'exclame à très haute voix : « On se croirait dans un camp ! » … Je crains le pire !

 

Dans la salle de conférence pourtant, le silence se fait. La médiatrice présente le programme et le lieu. Elle rappelle le contexte historique. Les élèves sont attentifs, n'osent pas intervenir. Seuls nos lascars répondent à des questions, ils veulent participer ou c'est du moins l'impression qu'ils souhaitent donner. Rapidement, l'un des trois s'endort sur sa chaise !

 

Nous constituons deux groupes. Je garde sous la main mes élèves préférés. J'ai constitué un groupe de garçons pour permettre aux filles de véritablement profiter de cette visite. Les demoiselles partent avec ma collègue et une historienne visiter le Mémorial et le groupe des garçons se retrouve dans une salle de travail. Ils vont travailler sur les Justes et les différentes manières de venir en aide aux juifs à cette époque.

 

Tant qu'il s'agit de répondre simplement aux questions, tout va bien. Je déplore simplement que la parole soit monopolisée par nos trois compagnons. Les autres n'osent pas, ils se mettent volontairement en retrait de ces garçons qui prennent toute la place. Les remarques de mes chers élèves attestent qu'ils ne peuvent appréhender l'histoire qu'à travers leurs préoccupations personnelles. L'un demande s'il y a eu des déportés noirs, l'autre s'interroge sur l'absence des portugais.

 

Après quarante minutes d'échanges plutôt instructifs, l'animatrice leur demande de remplir une fiche. Le passage à l'écrit, quelle horreur. Toutes les stratégies d'évitement sont mises en œuvre et un quatrième garçon se joint aux trublions. Il dérègle discrètement les ordinateurs, c'est plus simple pour ne pas travailler … À partir de ce moment, nous sommes sur une corde raide !

 

Il faut changer d'activité. C'est maintenant l'heure pour ce groupe de visiter le Mémorial. Et ça commence en beauté. Le quatrième lance un merveilleux « Sale petite pute ! » Je ne sais si la remarque s'adresse à l'historienne ou pire encore à Aline, la petite fille envoyée vers les camps de la mort et dont la photographie trône au milieu de la cour. J'ai honte …

 

Nous entrons dans la salle d'exposition. Naturellement mes trois lascars se mettent à siffler, enfilent leurs mains dans les poches. Tout le contraire de ce qui avait été demandé. Le quatrième, plus bricoleur, touche à tous les boutons déclenchant des vidéos ou bien des extraits audio. Il faut immédiatement faire une mise au point. Le quatrième s'adresse à l'historienne et regardant son professeur dit : « Il comprend rien lui ! » C'en est trop, je lui demande de sortir.

 

Deux de mes terribles se donnent des coups de pied, s'invectivent dans cette salle où la dignité exigerait un comportement plus responsable. En sont-ils capables ? Cette fois, pourtant leurs camarades s'écartent, ils prennent des informations, certains me disent qu'ils reviendront visiter plus calmement ce Mémorial avec leur famille. Tous ne sont pas comme ces pauvres garçons sans éducation.

 

Compte tenu du comportement de nos irréductibles, la visite est écourtée. Nous allons pénétrer dans la salle mémorielle, ce lieu chargé d'émotion. Je rappelle le quatrième car j'estime qu'aucun ne doit manquer cet instant. Sitôt arrivé, il met en marche une vidéo alors que l'historienne voulait en montrer une autre pour situer le contexte. Je ronge mon frein, j'ai des envies de claque.

 

Nous pénétrons alors dans cette salle ou 4 500 noms d'enfants sont inscrits sur le mur. Plus de mille cinq photos ont été retrouvées. Cette fois, les élèves, tous les élèves, sont saisis par la réalité. Ils cherchent les frères et sœurs, ils regardent médusés les âges de ces enfants qui ne reviendront pas. Ils sont parfaitement calmes, vont d'un nom à l'autre, respectent le silence.

 

Même le quatrième, celui qui s'est signalé au-delà du supportable est redevenu un enfant qui s'émeut. Il sera même le dernier à quitter le mémorial. Voilà, la visite est terminée pour les garçons, il est midi, je les libère. Il n'est quand même pas question de faire une minute de plus. Le groupe des filles, quant à elles, reste dans la salle de travail …

 

Une fois encore, des gens nous diront que cette visite n'a rien de pédagogique. D'autres s'indigneront qu'on puisse encore parler de la Shoah. Certains m'accuseront d'avoir des intentions idéologiques en venant ici. Je le sais puisque ces remarques ont été clairement exprimées par le passé. Ce passé ne passe toujours pas, les leçons sur le présent ne sont pas acceptables et de nouvelles dérives se sont font jour.

 

Qu'importe, chaque année je reviendrai avec un nouveau groupe, j'essuierai ces difficultés innombrables, ces provocations immatures, je m'épuiserai à maintenir un peu d'ordre et de discipline pour qu'au terme de la visite, l'émotion submerge les élèves et qu'ils oublient enfin d'être ce qu'ils veulent laisser croire !

 

Mémoriellement leur.

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