Conciliabules

Des ronds dans l’air du temps …

Le Grand-débat

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Après le temps de la colère clamée en public serait donc venu le temps merveilleux de la conversation apaisée, du propos délicat et posé que l’on murmure de manière à ne pas froisser les responsables de l’ire précédente. Le Grand chef livide a voulu reprendre la main, craignant pour son trône, il a ouvert le Grand Palabre au pied d’une République en capilotade.

Pour que les mots du peuple ne soient pas prononcés plus haut que les siens, le prestidigitateur de la parole a pris de sages précautions. Les rois de la communication, ses conseillers zélés et hautement diplômés lui on recommandé d’étouffer toute velléité en privilégiant le passage par le clavier. D’après ces doctes intellectuels de la manipulation, l’écrit étoufferait les cris.

C’est dans cette optique vertueuse qu’il convient de glisser sur la toile des remarques, suggestions, commentaires, propositions à condition de se lover tranquillement dans les rubriques imposées par le grand homme dans sa lettre de recadrage du bon peuple. Naturellement, il s’agit là encore de ne pas déborder, d’user d’un style télégraphique, de limiter le nombre de caractères car comme chacun le pense en haut lieu, la piétaille n’a rien à dire et s’exprime fort mal.

Ayant un fort mauvais caractère je crains de voir rappliquer la Police éponyme si je tentais l’aventure d’envoyer directement au Palais du Freluquet mes différentes chroniques narrant ses facéties, ses bourdes, ses travers et ses fautes. « On peut débattre sans casser du sucre sur le dos de celui qui fait monter la mayonnaise pour mieux rester en place. », voilà une réserve qui désespère le pamphlétaire et le pousse à la prudence et au silence.

En cette période liberticide, user d’une plume acerbe relèvera bien vite de cri de lèse majesté. La roue et l'écartèlement en place publique attendent ceux qui se gaussent du Roi de l’entourloupe, le petit banquier en mission commandée. Le prudence s’impose. Si l’envie vous prenait de vous exprimer, il faudrait user de la seule manière qui convient à un peuple déférent et courbé : le conciliabule.

Chuchotez pour ne pas choquer vos élus, outragés que vous remettiez en cause et indifféremment leur honnêteté, leur compétence, leur intégrité, leur sens de l’intérêt général et surtout leur inépuisable désintéressement. Susurrez uniquement à l’oreille de vos proches tout le mal que vous pensez de cette constitution de nature à créer une caste politique vérolée et indéboulonnable sans aucun système de contrôle citoyen. Murmurez en votre for intérieur toute l’exaspération de voir éternellement se reproduire affaires d’état, scandales financiers, détournements d’argent public et autres fantaisies détestables sans que rien finalement ne change.

Le Grand Conciliabule est l’espace idoine afin de préserver votre santé mentale. Vous allez pouvoir vider votre bile, déverser votre acrimonie, vomir quelques coups de gueule, râler, protester, vilipender les canailles qui nous gouvernent. Ça vous fera un bien fou, ça ne servira à rien si ce n’est à vous donner l’illusion que votre avis les intéresse.

Puis la grande machine administrative se mettra en place. Pour laver plus blanc, pour essorer le bon peuple, rincer les reliquats d’une révolte avortée, pour retirer les taches et les salissures, la synthèse fera son œuvre. Vaste opération d’élimination, de réduction, de censure de la pensée populaire, elle ne laissera apparaître que ce joli monde du pouvoir peut entendre.

Car ce sont des gens issus du sérail, le fameux quinqumvirat qui sera garant de la sincérité de la chose. Bien sûr, nul citoyen dans la manigance, on lessive entre soi, on étend le linge après un formidable rinçage des consciences et on met le tout à sécher sous la pleine lune. On lave le linge sale au sein de la famille politique tandis que le peuple restera dans de beaux draps.

Tenez conciliabule où ça vous chante, ce sont des bulles de savon qui éclatent et meurent ainsi dans l’atmosphère. Rien ne changera, vous pouvez en être certains.

Lessivement leur.

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