La légende du pays de Quint

Du confit au déconfinement

Un repas de roi

 

La poule du pays de Quint © C'est Nabum

 

Il est un endroit magnifique et sauvage perché sur une frontière naturelle, une montagne impétueuse qui sépare deux nations. Il y a là une miraculeuse enclave, un espace préservé tandis qu’un long fil barbelé serpente dans les prairies pour rappeler que les humains adorent poser des frontières pour entraver la liberté. Nous sommes en Navarre, dans une ferme isolée, loin de la folie de ce monde qui court à sa perte et pourtant, là aussi, la déraison s’insinue sournoisement…

Une vieille poule se désole. Elle a passé son existence à pondre des œufs pour satisfaire non pas à son désir de maternité mais à la gourmandise d’une fermière qui aimait à se faire pâtissière. La volaille ne lui en tient pas rigueur, elle sait que l’éducation est une terrible contrainte, finalement leur accord tacite lui a permis de passer des jours heureux dans un décor somptueux.

 

Depuis peu cependant, la Roussette car telle est le surnom que lui a donné sa fermière, sent le vent du changement. D’abord et c’est bien ce qui la préoccupe le plus, son ventre est devenu improductif. Elle ne remplit plus la fonction pour laquelle on la laisse aller en liberté. Mais il y a encore Coco son compagnon le coq qui file un mauvais coton.

Coco s’est pris d’amitié pour un Pinson, un charmant oiseau au demeurant, libre comme l’air, joyeux et excellent chanteur. Pourtant cette relation a transformé le comportement de l’animal qui oublie bien souvent de sonner le réveil. Ses habitudes ont changé du tout au tout, délaissant la Roussette pour faire les yeux doux à un délicieux représentant de la famille des ovins. La poule en avait la chair d’elle-même, elle devine que la patronne va saisir l’occasion pour condamner Coco à la noyade viticole, une fin glorieuse sans doute, mais qui la laissera veuve et désespérée.

 

C’est ainsi que Coco passe à la casserole et que désormais la Roussette s’attend à subir le même sort dans les prochains jours. Elle se résout à finir en beauté, à donner du fil à retordre à ceux qui veulent se la mettre sous la dent. Elle a remarqué que les pensionnaires d’un élevage en batterie voisin, ont la chair flasque, le regard vide et la mine peu engageante. Celles là ne donnera rien de bon, ni saveur, ni fermeté. Elle ne veut pas qu’on prétende la même chose de son sacrifice.

Elle se met à la gymnastique. Elle profite du grand air pour aller et venir, courir en tous sens pour affermir ses muscles tout en diversifiant sa nourriture sans plus se contenter de ce que lui donne la fermière. Elle se fait gourmande d’herbes sauvages, de plantes aromatiques et de délicieux petits animaux peuplant les vastes prairies. Son trépas sera une fête, un repas de choix digne du bon roi Henri, le vert galant.

 

Certains peuvent s’étonner d’une telle dernière volonté. C’est qu’ils ne placent pas la conscience professionnelle au même niveau que la Roussette. Ils ont peut-être une dent contre la volaille à moins qu’ils ne sse situent pas eux-mêmes dans la grande chaîne alimentaire qui a toujours prévalu dans l’histoire de l’humanité. Laissons-les sur le bord du chemin de cette histoire…

Roussette a choisi sa recette. En consultant les recueils de grand-mère, elle se pense digne de finir au pot. Une sortie de scène en triomphe, un succès garanti pour une ultime représentation. C’est à elle qu’incombe de réunir les ingrédients nécessaires à son grand dessein. Partant du précepte universel qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, elle va quérir un délicat Jurançon, de la crème fraîche onctueuse à souhait, des légumes sans apport de produits chimiques, elle y tient tout particulièrement.

 

 

 

Elle se montre délicate sur la cocotte, une sorte de déformation personnelle. C’est vers la fonte que s’oriente son choix pourvu que ce soit un produit local. Il n’est pas question pour elle de finir à petit feu dans un ustensile venu de Chine. Elle a sa dignité de Label rouge, comment le lui reprocher ?

Pourtant rien ne se déroula comme elle l’a envisagé. En tout premier lieu, elle souhaita choisir l’arme du crime, elle rêvait que ce fut une lame d’acier trempé fabriqué à Thiers. Un caprice qui s’inscrivait lui aussi dans une démarche somme toute très logique. Mais pour une poule, trouver un couteau n’est pas des plus faciles comme en témoigne la sagesse populaire. Elle se serait cassée les dents dans cette vaine quête si un évènement imprévisible n’était venu bouleverser le cours naturel des choses.

 

Un matin, elle vit surgir la fermière, un curieux foulard non pas sur la tête comme à son habitude mais sur le visage. La dame avait dissimulé sa bouche et son nez. Roussette y voyait un mauvais présage. Comment cette dame allait-elle pouvoir se régaler d’elle, en pareil équipage ? La suite intrigua plus encore la vieille poule qui n’était pourtant pas née de la dernière pluie.

La fermière ouvrit le poulailler dans lequel étaient enfermés les poules, les canards, les pintades et les oies, toutes ses congénères qui ne bénéficiaient pas des largesses qu’on lui accordait. La femme cria, vitupéra même tandis que son époux, sortant de leur demeure un fusil à la main, tira en l’air pour effrayer toute la troupe. Il y eu une débandade comme jamais on n’en vit de mémoire de volailles. La bande entière se dispersa dans les vastes prairies pyrénéennes.

 

La Roussette prit son parti de fuir pareillement. Il y avait un vent de folie chez les humains. Il était préférable de tailler la route au plus vite. Pourtant, en vieille sage qu’elle était, la poule alla s’enquérir auprès d’un canard connu pour sa capacité à diffuser les informations importantes, des motifs d’un tel comportement aussi surprenant qu’irrationnel. Le canard déplia ses ailes et lui donna à lire le gros titre qui barrait son édition du jour : « La grippe aviaire frappe tout le pays ! »

La poule ne finit pas en cocotte, se réfugia dans la montagne et passa des jours heureux jusqu’à ce qu’elle finisse par tomber sous les crocs d’un renard en goguette. Ainsi va la vie, elle n’avait pas eu de pot, le renard avait la rage ... !

Aviairement vôtre.

 

 

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