Cénobites ou Anachorètes ?

Le doute m'habite.

Récit iconoclaste

 

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Nos bons moines cénobites de l'abbaye de Micy eurent, il faut bien le reconnaître un curieux destin. Ils étaient trente, venus, poussés par une foi véritable, défricher et assainir un marécage entre Loire et Loiret. Ils retroussèrent leurs manches tout autant que leur soutane pour mettre la main à l'ouvrage sans mesurer leur peine. Ils firent tant et si bien que la postérité retint leur histoire et honora 26 des pensionnaires, leur octroyant les délices de la béatification.

Ils avaient nom Eustache, Mesmin, saint Avit, saint Théodemir, saint Doulchard, saint Lyé, saint Fraimbault, saint Urbice, saint Sénard, saint Amatre, saint Calais, saint Pavas, saint Viatre, les deux saints Léonard, saint Rigomer, saint Liphard, saint Dié, saint Eusice, saint Almire, saint Ulphace, saint Romer, saint Ernée, saint Front, saint Gault et saint Brice et démontrèrent à tous que les temps étaient à la promotion rapide en ces temps de christianisation. Nous étions au début du sixième siècle…

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Puis les choses, du moins dans notre région se compliquèrent singulièrement pour la promotion paradisiaque. Je n'en veux pour preuve que les innombrables difficultés rencontrées par une petite bergère lorraine qui s'était faite remarquer en bord de Loire et qui dut attendre près de cinq cents ans pour atteindre son rêve. Elle qui brûlait de devenir sainte, patienta tout ce temps tandis que les autres lascars se trouvèrent exhausser tout juste après leur trépas. L'église aurait-elle parfois des lenteurs administratives ?

Mais oublions un temps la petite Jehanne pour nous pencher sur le parcours de nos cénobites célestes. Ce qui mit la puce à l'oreille du bonimenteur fut en premier lieu, le sort fondamentalement injuste dévolu aux quatre mauvais diables de la troupe. Non seulement ils n'eurent pas l'honneur de se voir gratifier des palmes canoniques mais qui plus est, leurs noms restèrent à jamais dans l'oubli. C'est à eux que je veux rendre hommage ici, ayant effectué un gigantesque travail de recherche pour les sortir de l'oubli.

Armand Athimus, Isaac Porthemir, René Aramiatre et Charles Artagnice furent les seuls à rester fidèles à leur congrégation jusqu'au bout. Cénobites ils étaient, Cénobites ils avaient l'intention de le rester jusqu'à ce que le maître des cieux les rappelle à lui. C'est d'ailleurs tout à leur honneur en dépit de l'ingratitude des pères de l'église qui ignorèrent souverainement leur extrême dévouement.

Armand, Isaac et René furent parmi les premiers à suivre Eustache, le cousin de Clovis quand il créa en 509 l'abbaye. C'est par un curieux hasard que Charles les rejoint, lui qui sur la route de la destinée eut maille à partir avec une bête féroce, la Coulouvre qui fera la gloire et la renommée de Saint Liphard quelque temps plus tard. Charles confia au représentant du Cardinal sa frayeur et celui-ci lui conseilla de rejoindre Micy pour prier le ciel d'être sorti indemne de ce traquenard. Il aurait mieux fait d'affronter le monstre pour sa gloire éternelle.

Nos quatre lurons sont ainsi réunis en 511 quand débutent les frasques et les exploits de leurs compagnons. C'est le petit Mesmin qui ouvre le bal, lui qui avait le feu où la règle de la communauté le déconseille fortement, se fit remarquer en terrassant un monstre... Il venait de mettre le pied à la postérité à vingt cinq autres de ses coreligionnaires.

Bien vite, l'abbaye devint l'hôtel des courant-d'air. Les uns après les autres, les bons moines prenaient leur baluchon, leur bâton et leur courage à deux mains pour aller quérir le miracle à travers le pays. La chose n'est pas aisée, elle requiert bien des sacrifices à commencer par celui de se faire anachorète, ermite solitaire puisant dans la méditation et la macération la force de réaliser un prodige.

Charles, Armand, Isaac et René considéraient avec ironie ces prétentieux qui cherchaient à se faire bien voir du très Grand, non pas par le bien qu'ils pouvaient prodiguer autour d'eux, mais par la réalisation d'un exploit authentique, d'un tour de force, d'une prouesse dûment attestée par les gazetiers de l'époque. Ils estimaient que c'est bien plus l'immodestie et la suffisance qui les poussaient à croiser le fer avec les représentants du Malin.

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Eux, c'est par leur labeur et la stricte observance de la règle monastique qu'ils pensaient conquérir le ciel. Ils se firent terrassiers, laboureurs, maçons, vignerons pour transformer le cloaque en un luxurieux paradis terrestre. Ils firent tant et si bien que la vie du côté de la pointe de Courpain devint agréable pour le plus grand contentement des manants, des serfs et des petites gens.

Mais tout cela fut vain. Comment entrer dans la légende dorée quand on reste Cénobite dans cette partie carrée qui fit leur plus grand tort. Leur attitude sembla immédiatement suspecte aux pairs de l'église chargés d'instruire les dossiers en béatification. Nos amis eurent vite hérité dans la contrée d'un joyeux sobriquet : Les quatre moustiquaires, en référence à cet ustensile qui s'avérait indispensable dans une région infestée de caquesiaux.

C'est d'ailleurs en généralisant l'usage de cette formidable protection qu'ils firent véritablement le bonheur des humbles gens auxquels ils enseignèrent cette mesure prophylactique. Ce n'était pas hélas pour eux, une époque où le sort des humbles et des gueux avait une quelconque importance.

Les quatre moustiquaires restèrent dans l'anonymat, la fièvre jaune continua de tourmenter ceux qui ne purent profiter d'un conseil que l'église se garda bien de propager. Il se murmure que la lutte contre les moustiques aurait contrarié les grenouilles de bénitiers qui en étaient friandes. J'avoue y perdre mon latin, ne pouvant attester pareille sornette.

Charles, Armand, Isaac et René quittèrent cette vallée de larmes, les uns après les autres. Ils n'eurent droit à l'honneur d'avoir un petit village, une chapelle ou bien une église portant leur nom. Ce privilège revint à leur vingt six faux frères qui avaient abandonné l'abbaye. Le temps passa, l'oubli ce serait fait effacement total si un certain Alexandre De la Pailleterie, auteur de ce fameux petit opuscule, les quatre moustiquaires que j'ai exhumé des archives.

J'avais toujours voulu connaître l'histoire de ces oubliés de la notoriété, voilà la coupable omission réparée. Que Dieu dans son incommensurable bonté, rende enfin justice à ceux qui sont restés fidèles à la règle des Cénobites.

Caquesiautement leur.

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