Le fadet et le braconnier.

Le blé n’est pas que monnaie trébuchante.

Entre Vienne et Clain

cv1

Il était un brave homme, Clothaire, qui en ce temps-là en bord de Vienne, pour survivre bravait les interdits couvrant la pêche et la chasse, droits qui relevaient alors du seul privilège de la noblesse. C’est ainsi que les gueux qui se trouvaient pris la main dans la nasse ou bien la gibecière, pouvaient se retrouver en fâcheuse posture. Il s’était fait comme spécialité la trappe du Castor. La bête était réputée pour sa fourrure tout autant que sa viande, qui par les fantaisies de notre mère l’église, était considérée comme du poisson. Les bons pères voyant la queue de l’animal couverte d’écailles accordaient le droit de manger sa viande les jours de jeûne qui étaient légion en ces temps de grande superstition.

Clothaire connaissait les bords de Vienne et du Clain comme sa poche. Les castors y pullulaient alors, tout autant que les loutres qui étaient d’un meilleur rapport pour la fourrure. Il posait des pièges à l’entrée du terrier, repérait la trappe d’aération et par des procédés peu avouables, forçait la famille à quitter son abri protecteur. Un collet, un piège, un engin suivant les cas et sa fantaisie du moment piégeaient les malheureux animaux qui tombaient ainsi dans les mains de leur bourreau.

Il est aisé de juger aujourd’hui le comportement de celui qui vivait en une époque rude. Clothaire prélevait assez de bêtes pour obtenir de quoi subvenir à ses besoins comme à ceux des siens, pas plus. Il avait le sens de la nature, demandait toujours pardon à ceux qu’il sacrifiait pour gagner quelques précieux deniers. Il n’était pas fier d’agir ainsi, il n’avait simplement pas d’autres choix étant né miséreux, sans terre ni métier.

Sa vie bascula une nuit dont il gardera toujours un souvenir ému. Il avait repéré des traces de ses proies et surtout senti le castoréum, cette boule odorante que laisse l’animal pour marquer son territoire. En examinant plus précisément les rives de la Vienne, il aperçut le toboggan et la hutte d’une famille castor. Il s’exclama « La chance me sourit ce soir. Voilà une découverte qui va me permettre de voir venir quelque temps ! »

L’homme, délicatement, posa ses pièges, repéra la cheminée du terrier et alluma un feu pour forcer les mammifères à fuir là où il espérait les prendre dans une nasse d’osier. Ainsi, il ne blesserait pas les castors et tirerait meilleur prix de leur fourrure. Il était désormais à l’affût, attendant son heure, le nez au vent, admirant les reflets de la Lune dans la rivière. Tout braconnier qu’il était, Clothaire, n’en avait pas moins une âme de poète.

Soudain, il y a grand remue-ménage dans la nasse. Il la sortit de l’eau dans l’instant. Stupeur et stupéfaction, dans le piège, un fadet, un être hideux, un farfadet velu au nez crochu mais à la face souriante dont il pensait comme tous les gens d’ici qu’il ne peuplait que l’imagination des conteurs et des naïfs.

Le petit être s’adressa à lui dans une langue qu’il comprenait à merveille puisqu’elle était aussi la sienne : « Diable d’humain, tu m’as joué un bien vilain tour à venir enfumer ma demeure. Me voilà ton prisonnier, entièrement à ta merci, ce que je n’aime guère. J’ai pourtant une proposition à te faire, pour peu que tu acceptes de m’écouter ! »

Clothaire était amusé par ce petit personnage bavard. Il se dit que la prise de toute manière, ne valait guère sur le marché de la fourrure. Pour poilu qu’il était de la tête au pied, le fardet n’était certainement pas une prise dont il tirerait bon prix. Quant à la viande, il était peu probable qu’il trouvât de bons chrétiens pour en manger. Il avait donc tout à gagner à écouter son prisonnier.

Le fadet continua donc son discours : « Je te promets une bourse pleine de pièces en or si tu me redonnes la liberté dans l’instant et tu recevras chaque jour que Dieu fait un écu si tu me promets de ne plus jamais user de piège pour mes frères les hôtes de la rivière. Cet engagement vaut tant pour les habitants de la terre comme pour ceux de l’eau. Si jamais tu enfreins cette exigence, ta vie redeviendra miséreuse. Chaque nuit, nous nous retrouverons ici tant que tu tiendras parole ».

Clothaire n’en revenait pas. Voilà que s’ouvrait à lui une existence plus agréable que jamais il ne l’aurait envisagée. Il suffisait de libérer ce curieux personnage et de satisfaire à sa demande, et il aurait un revenu régulier qui adoucirait considérablement son passage sur terre. Il promit, jura cracha et libéra le petit homme velu.

Le petit être tira de sa poche une bourse plate comme une galette de sarrasin. Clothaire se dit qu’il avait été roulé dans la farine quand l’espace d’une formule mystérieuse, la bourse gonfla par magie et se remplit de pièces qui sonnaient d’un son agréable à ses oreilles. Le Fardet la lui lança en lui donnant rendez-vous à la nuit suivante.

De ce jour, la vie de Clothaire changea du tout au tout. Adieu les jours au ventre creux, les haillons pour tout vêtement et la mauvaise mine des siens. Il aurait pu être content de son sort, d’autant que chaque soir, une nouvelle pièce tombait dans son escarcelle. Cela dura ainsi en dépit des jalousies et des rumeurs qui ne manquèrent pas de se propager dans tout le pays.

Clothaire devait faire de longs détours pour se rendre au rendez-vous du Fardet. Il était épié, jalousé bien qu’il ne refusât jamais de venir en aide à ses voisins. On voulait savoir d’où lui venait cette aisance qui ne pouvait s’expliquer ni par son travail ni par sa naissance. Nonobstant tout ce qui pouvait être colporté sur son compte, sa vie était plus simple depuis qu’il avait rencontré le petit homme velu. Seule sa promesse de ne point chasser le tourmentait quelque peu, c’était pour lui un plaisir avant que d’être une nécessité.

Tout bascula au printemps 1315. Des pluies diluviennes s'abattirent sur la région de Châtellerault. La Vienne et le Clain firent grands ravages. Des inondations noyèrent les terres, les habitants connaissaient le problème, ils faisaient contre mauvaise fortune, bonne figure, se serrant les coudes et se venant en aide.

Mais la chose ne s'arrêta pas là, le climat fut chamboulé. Les saisons avaient perdu la raison. Rapidement, les récoltes pourrirent sur pied avant qu’un hiver terrible n'achève de semer le trouble et la désolation. Il n’y eut bientôt plus de réserves dans les greniers et les caves. Le spectre de la famine se profila à l’horizon. La camarde fauchait les hommes bien plus que ceux-là n’avaient de blé à couper.

L’année 1316 fut l’une des plus terribles que l’Europe connut de son Histoire. Les morts se comptaient par millions, la faim emportait ceux qui n’avaient plus rien. L’argent de Clothaire bientôt ne servit plus à rien. Un soir, il confia au Fardet son inquiétude. « Mon ami le petit homme, je sais combien votre générosité a changé mon existence, mais que sont ces pauvres pièces en une époque où manger est devenu une gageure ? Si je pouvais à nouveau chasser, je sauverais les miens d’une fin atroce. »

Le Fadet de se mettre en colère : « Pauvre sot que tu es, la colère du ciel a emporté indifféremment les récoltes et les animaux. Les humains partagent le sort de leurs frères devant le créateur. Tu ne prendras presque rien et tu perdras à jamais la ressource que je continue de t’accorder en dépit du drame qui nous touche pareillement. Réfléchis bien et crois en la providence au lieu de te laisser aller à une facilité illusoire ! »

Clothaire fut convaincu par la force et la conviction du Fardet. Il résista à la tentation qui l’avait tenaillée. Il repoussa cette idée. Le Fadet, voyant combien son ami était mal en point décida de son propre chef de transformer son offrande quotidienne. Plutôt qu’une pièce bien dérisoire, il lui donna chaque jour deux mille oboles de grains soit l’équivalent d’un kilogramme de nos jours.

C’est ainsi que notre braconnier survécut et qu’il parvint à faire le bien du mieux qu’il put autour de lui. Quand le péril ne fut plus qu’un mauvais souvenir, le fardet recommença à lui donner des écus. L’homme avait pris désormais l’habitude de partager dans la mesure du possible. De ce jour, l’obole a cessé d’être une unité de masse qui valait alors 0,56 g soit trois fèves de caroube pour devenir ce geste généreux qu’on verse quand on a la possibilité.

Tout cela parce qu’un gentil fadet des bords de Vienne voulut donner une leçon d’humanité à un homme qui sut, en dépit des circonstances, tenir sa promesse. Cette histoire prouve qu’il ne faut jamais désespérer tout autant qu’elle démontre de l’importance de tenir sa parole. Curieusement, il semble qu’aujourd’hui bien des humains sans honneur, sont riches à l’excès. Qu’une nouvelle calamité climatique s’abatte sur la Terre à moins qu’elle ne soit déjà en route, et ils verront s’ils peuvent se munir de tout cet argent dont ils privent tous les autres. Le Braconnier l’avait compris, il est vrai qu’il était issu du peuple.

Moralisateurement leur.

cv2

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.