En hommage à Alain Rey

Confiner

Le mot du jour ...

 

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C’est reparti pour un tour de clef. Le verrou se ferme sur nos libertés avec un verbe qui mérite à lui seul une explication de texte. Il ne me semble pas inutile de vous resservir ce billet d’autant qu’il cherchait alors à emprunter bien maladroitement sans doute les pas d’Alain Rey qui vient de nous quitter.

Pour lui rendre hommage cherchons à aider nos gouvernants en examinant à la loupe tous les verbes qu’ils eussent pu choisir pour nous mettre en cage. Ils avaient un choix considérable, preuve s’il en est que la privation de liberté a toujours séduit ceux qui détiennent les clefs de la langue et du pouvoir.

Notre lexicologue aurait sans aucun doute plébiscité ce verbe que je place en tête de mon palmarès du geôlier : Claquemurer. Jeter contre ou entre des murs, il est la parfaite illustration de notre triste destin. Il expliquera aussi pourquoi nous sommes de plus en plus nombreux à nous cogner la tête contre ces murs qui se resserrent autour de nous.

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Emmurer vient justement derrière le premier, fixant plus clairement encore l’image de cet emprisonnement souvent définitif. N’exagérons rien, il convient tout particulièrement aux malheureux pensionnaires des EHPAD, pour qui l’avenir est plus que bouché.

Embastiller est largement connoté. Il porte le fait du Prince et en cela convient à merveille à ce qui nous attend même si l’allocution présidentielle remplace la lettre de cachet, terme qui trouve son plein épanouissement dans le cadre d’une crise sanitaire.

Enfermer semble bien trop banal. Il devrait à l’occasion se parer du double tour pour signifier que nous vivons là un ressassé d’un précédent épisode. Cette fois cependant, l’enfermement n’est pas aussi sévère puisqu’avec la nouvelle devise de l’État : Travail – Santé -Patrie, les travailleurs sont priés d’aller au boulot.

Incarcérer peut choquer ceux qui vivent au grand air. Il est pourtant le lot de bien des mal-lotis, emprisonnés dans un logement où la promiscuité est la règle. Les surveillants ne sont pas dans les coursives mais sillonnent les rues à la recherche des éventuels évadés.

Assigner à résidence serait plus précis et plus juste. L’assignation en question ne provient pas d’un huissier de justice. C’est le chef de l’état en personne qui nous condamne au huis-clos. Nous devons nous plier au risque de voir se vider nos bourses.

Entraver supposerait qu’on nous ait mis une chaîne au pied. L’image à bien y réfléchir n’est pas si stupide qu’elle n’y parait. Les boulets sont désormais virtuels et en la matière, le pouvoir ne lésine pas sur les moyens de contrôle. Mêmes enfermés, nous demeurons sous contrôle pour notre plus grand bien, nous dit-on.

Boucler, ce choix serait amusant ou simplement prémonitoire. Car au final il nous appartient de la boucler. Si la liberté d’expression est revendiquée par le patron, ça ne vaut pas pour nous qui remettons en cause ses décisions. Nous sommes bouclés comme autrefois dans la caserne ou au pensionnant.

Cadenasser convient merveilleusement et trouve grâce à mes yeux. Puisque la serrure ici est mobile, elle se referme sur vous, là où vous vous trouvez. Il est d’ailleurs amusant de noter que personne ne dispose de la clef pour sortir de ce piège tandis que de prolongation en prolongation, nous ne sommes pas prêts de retrouver celle des champs.

Enclore serait un verbe qui confirmerait notre nouveau statut de moutons. Les loups nous attendent en dehors de notre pré carré. Nous n’avons pas le choix et c’est tremblant et bientôt tondus, que nous obéissons à notre merveilleux berger.

Enceindre se veut plus complexe. Je doute désormais du succès d’un verbe du troisième groupe, trop complexe pour rendre compte des situations contemporaines. Quand notre périmètre intellectuel se limite à la nov-langue, l’enceinte est plus sûrement un haut-parleur qu’un lieu d’enfermement.

Claustrer quoique du premier groupe provoquera le même ébahissement. Le claustra est désormais un élément de décoration tandis que la claustration ne dit rien à personne. Nous nous enfermons nous-même par la réduction de notre vocabulaire, il conviendrait de s’émanciper au plus vite de cette dérive fort commode pour les élites.

Interner serait à plus d’un titre parfait car rendant compte de la détresse mentale assujettie à cette mesure coercitive. Elle aurait aussi le mérite de préciser que lors d’un confinement, il y a les internes et les externes, les uns et les autres étant curieusement morigénés par ceux qui s’émancipent toujours des règles qu’ils imposent aux autres.

Cloîtrer induit implicitement un acte volontaire, une mise en retrait, un enfermement qui se veut de son plein gré. L’histoire pourtant ne semble pas confirmer que le cloître est un lieu d’exercice de sa volonté. Nous sommes pénitents, nous avons fauté et nous méritons cette macération spirituelle.

Enserrer renvoie immédiatement aux oiseaux de proie et à leurs malheureuses victimes. Nous sommes si proches de tenir ce rôle que le verbe aurait pu faire usage si nos gouvernants n’avaient craint que nous tentions à notre tour de voler de nos propres ailes.

Serrer est trop simple et surtout trop court pour rendre compte d’un temps infiniment long. La communication politique a besoin d’os à ronger, il faut toujours exhumer un verbe qui avait été oublié pour donner l’onction du passé à une mesure déplaisante du présent. La serrure se referme certes mais n’a pas besoin de l’ouverture que laisse entrevoir son trou.

Reclure fait peut-être réchauffer. La réclusion est dans l’esprit des justiciables associée à la perpétuité. Il ne faut tout de même pas détruire tout espoir chez ceux qu’on condamne à l’immobilisme et la soumission. Le danger d’une rébellion serait patent.

Contenir a le défaut essentiel de supposer un contenant ce qui n’est hélas pas le cas de tout le monde. Pour éviter toute remarque confiner lui a été préféré sans que jamais quiconque ne précise où cela se passe pour les gens de la rue.

Empêcher est le but ultime. Il s’agit de limiter ou d’interdire toute forme de liberté. C’est le rêve ultime d’un tyran en gant de velours. Il agit pour notre bien et nous propose de nous mettre nous-mêmes aux arrêts.

Isoler est au demeurant un moyen commode d’éviter la solidarité des détenus cependant il n’a pas été retenu pour ne pas créer de la confusion avec la campagne d’isolation des logements insalubres. On peut même supposer que le confinement actuel constituera une tentative d’isoler ces appartements pour lesquels un très long séjour confirmera la nécessaire rénovation.

Garder suppose des gardiens d’une paix qui n’est plus de circonstance. Nous sommes en guerre n’a cessé de nous seriner celui qui veut au final piquer tous ses sujets. De plus, ce terme n’est pas assez policé pour rendre compte de la nécessité de disposer de cerbères zélés, intransigeants et d’une parfaite loyauté avec le pouvoir.

Renfermer du point de vue de sa construction serait le plus ad-hoc. Il porte la notion de répétition d’un enferment antérieur. Il a cependant le défaut d’imposer un re-déconfinement du plus mauvais effet.

Cantonner doit faire écho à tous les prisonniers des zones blanches, des espaces ruraux desservis selon l’horrible formule consacrée uniquement par les corbeaux. Le canton rural se meurt et on y laisse périr les oubliés du progrès urbain.

Reléguer serait immédiatement détourné de son sens primitif par les sportifs bornés. Déjà qu’ils se sentent à la dernière place puisque privés de pouvoir vociférer dans un stade, si en plus on leur promet une relégation, ils monteraient sur leurs grands chevaux.

Borner nous soufflerait merveilleusement dans le creux de l’oreille que cette fois le président et sa clique dépassent toutes les bornes. Ne soyons pas naïfs, ceux-là ne tendent jamais le bâton pour se faire battre.

Ceindre a peu de chance d’être compris. Depuis qu’il accompagne l’écharpe qui barre la poitrine des élus, il se limite presque exclusivement à ce seul usage.

Encercler rend parfaitement compte de notre déplorable situation. Nous sommes cernés de toutes parts et ne disposons plus de la liberté de se mouvoir. C’est d’ailleurs pourquoi on nous accorde un rayon d’action dérisoire, preuve s’il en est que ce cercle est tracé au marqueur rouge.

Circonscrire relève de la même idée mais pourrait provoquer le courroux de certaines communautés. Après le couvre-feu, il impliquerait que le confinement est une manière de circonscrire l’incendie des consciences. Il valait mieux ne pas faire de vague.

Enclaver sent trop le fromage. Ça pourrait finir par tourner au vinaigre. Nos décideurs eurent besoin d’un conclave pour nous pondre une telle infamie et nous rendre esclaves en nos maisons.

Entourer a inévitablement une connotation affectueuse qui ne convient pas à l’ère de ces temps obscurs. Le bras séculier n’entend pas nous câliner, soyez-en certains.

Consigner arrive lui aussi d'un commentaire, celui de Jean-Pierre KAYEMBA. Il permet de rendre compte de notre état en transit entre deux mesures liberticides. Nous restons sur le quai de la démocratie, sans plus avoir la liberté de nos mouvements. On peut lui associer Coller, cette privation de liberté scolaire qui force l’adhésion au projet éducatif par la contrainte de corps.

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Je garde pour la bonne bouche la bande qui est à craindre même si un faux frère s’y est glissé : Astreindre Contraindre Restreindre. Une astreinte nous est imposée afin de restreindre nos libertés et nous contraindre à plier devant la force brutale de l’autorité. Nous sommes revenus à la guerre du feu, nous voilà prisonniers dans nos cavernes. Au dehors, des prédateurs bandent leur ARC pour faire feu de tout bois dès que l’un d’entre-nous pointe un bout de nez dehors, surtout s’il n’est pas couvert de la tenue pénitentiaire de rigueur.

Enfin il m’a été soufflé par monsieur Piriou celui qui finalement sera le plus symptomatique de tous : engeôler. Il est criant de vérité d’autant qu’il exprime parfaitement la situation de l’heure puisque dans cette enfermement sélectif, il y a l’expression d’une faute commise par les vieux, les chômeurs, les inactifs, les indésirables comme les acteurs de culture. Ceux-là seuls sont mis hors d’état de jouir de leur liberté et confier à la surveillance impitoyable des gardiens de l’ordre.

Étymologiquement sien

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