La nécrologie spectacle.

Une société morbide.

L'effacement des plus humbles.

 

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Un personnage célèbre vient de mourir et il est impossible d’échapper alors au torrent d’hommages, de témoignages et de commentaires qui vampirisent totalement l’espace public. Même sur les réseaux sociaux, chacun y va de son commentaire ajoutant à la profusion, donnant la nausée à ceux qui cherchent à comprendre ce qui attire ainsi nos contemporains dans l’exposition du lacrymal pour des individus qui ne nous sont pas des proches.

Est-ce justement pour compenser notre terrible défaillance dans l’accompagnement d’un intime quand celui-ci vient à disparaître ? Je constate que le rituel de départ dans notre cercle restreint est de plus en plus galvaudé, abandonné même, quand une crémation est expédiée parce qu’une autre attend ou bien simplement délégué à un diacre ou dans le meilleur des cas à un prêtre qui ne connaît rien de la vie du défunt.

Nous avons perdu le sens non pas du sacré mais du solennel quand il s’agit des proches. Le chagrin demeure sans que pour autant notre société ait trouvé manière de témoigner, de rendre hommage, d’accompagner le dernier voyage d’une personne ordinaire. C’est alors une cérémonie au lance pierre, quelques mots parfois et souvent des propos lénifiants sur Dieu et la grande espérance que fait naître l’idée de résurrection.

Tout au contraire, le théâtre médiatique s’emballe véritablement jusqu’à la plus totale déraison pour encenser, raconter, élever au rang d’idole sacrée, la vedette ou le notable qui quitte la scène. Tout l’arsenal du rouleau compresseur se met en branle pour que personne n’échappe à sa petite larme. Il appartient alors d’exprimer de la compassion, de la tristesse, des souvenirs pour une personnalité lointaine, évanescente même quand nous sommes incapables de le faire publiquement pour un proche.

C’est à croire qu’il n’y a de deuil que pour ceux qui tirent les ficelles de la gloire. L’individu ordinaire est évacué de cette perspective, renvoyé au néant sans ménagement tandis que la grande pompe est réservée aux puissants, aux importants, aux célèbres. Le Président se fend d’un message grandiloquent, les amis viennent verser une larme sur les plateaux de télévision pour nous faire entrer dans cette injonction à une peine planétaire.

Des millions de gens meurent dans l’indifférence générale mais un seul sort de la piste sous les larmoyants commentaires de nos semblables qui désormais ne vivent plus que par procuration. C’est morbide certes mais plus encore c’est révélateur d’une société entièrement vouée à un spectacle universel qui a aboli tous les spectateurs de second rôle que nous sommes devenus.

Il me semble que ce phénomène en dit long de notre faillite morale, de la terrible dégradation de notre conception du monde et de l’existence. Nous, les moins que rien, les anonymes, les gueux, la plèbe, nous sommes gommés, effacés d’une simple rubrique nécrologique dans le journal local tandis que d’autres, font la une, tirent le linceul à eux et font couler des torrents de propos dégoulinant de bonne conscience.

Je ne suis pas à même d’expliquer les ressorts d’un tel basculement si ce n’est qu’à dire mon inquiétude devant ce phénomène qui ne cesse de s’amplifier de défunt notoire en dépouille illustre avec même ces merveilleux suppléments au programme que constituent les dates anniversaires constituées de multiples de dix.

Tout ceci contribue naturellement à notre abrutissement, notre asservissement à un système qui fait de nous de simples pions assignés à l’admiration dévote et obligatoire de quelques pièces maîtresses. Nous survivons par délégation puis nous mourrons dans l'indifférence la plus totale.

Nécrologiquement vôtre.

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