Une légende à croquer.

Pas plus haute que Reinette Troispommes ...

Auprès de ses rivières : l’Aquiaulne et la Notreure

 

 

 

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Elle s’appelait Troispommes et n’était pas bien grande. Mais elle était si trognon qu’elle était devenue la mascotte de cette charmante bourgade au bord de l’Aquiaulne, magnifique petit affluent de la Loire. Toujours d’humeur égale, un sourire éternel fiché au coin des lèvres, elle n’avait pas son pareil pour enchanter les soirées dans les tavernes, amuser ses commères lors des rudes journées passées au lavoir, distraire la galerie en faisant des grimaces ou en racontant des sornettes. C’était une diablesse délurée qui chose étrange avait été prénommée Reinette par ses parents.

Reinette Troispommes faisait le bonheur de tous tant par son entrain que par ses facéties. Elle avait, en bonne laveuse qu’elle était, la langue bien pendue, un tantinet persifleuse mais jamais méchante. Si elle habillait tout le village pour l’hiver, elle se faisait fort de laver leurs habits avec une telle application que nul ne s’en offusquait vraiment. Son seul souci, et il était de taille, résidait dans son incapacité à traîner sa lourde brouette pour aller au lavoir ou regagner sa demeure, une fois son ouvrage accompli.

Chaque fois il lui fallait compter sur la bienveillance d’un tiers, un homme ou une femme, qu’importe, il y avait toujours des candidats pour lui rendre ce service tant la demoiselle était appréciée de tous. Parmi ceux-là, il en était un plus assidu que les autres : William, un jeune jouvenceau qui avait repéré les habitudes de celle pour qui son cœur battait la chamade.

Reinette n’était pas dupe de son manège, elle n’en était pas chagrine pour autant, lui trouvant bonne mine et caractère plaisant. Au fil des brouettées, ils avaient tous deux échangé bien des balivernes qui petit à petit prirent l’allure de confessions puis de doux aveux. Ils se trouvèrent tant de points communs qu’une évidence se fit malgré une différence de taille dont tout le bourg faisait gorges chaudes.

William était aussi grand que Reinette était petite. On dit souvent que les contraires s’attirent, il en était ainsi pour eux. Le grand échalas n’avait d’yeux que pour la plus petite des filles à marier. Il n’y avait rien à redire à ce mystère de l’attirance et de la séduction. L’énergie folle de Reinette contrastait singulièrement avec l’apathie de ce jeune homme qui aimait à prendre son temps, là encore, il pouvait y avoir un juste équilibre qui ferait sans doute leur bonheur.

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Il fut un temps dans le pays durant lequel chacun s’amusait à dresser la liste des contraires qui se trouvaient en travers du chemin de ces deux-là. Il faut bien reconnaître qu’attribuer un adjectif pour qualifier une des nombreuses qualités de Reinette c’était se mettre en quête d’un contraire qui ne fut cependant pas un défaut pour dépeindre William. Un exercice qui enchantait du reste le maître d’école qui prit prétexte de ce jeu pour agrémenter ses leçons de vocabulaire.

Reinette et William n’en avaient cure. Ils s’aimaient et songeaient dorénavant à se déclarer l’un à l’autre pour passer devant monsieur le curé. Les parents Troispommes n’y voyaient aucune objection, ils avaient tant redouté que leur fille demeure sans prétendant du fait de sa petite taille qu’ils se réjouissaient qu’elle ait trouvé un promis, même si celui-ci était un grand escogriffe.

Il n’en allait pas de même chez les Chambardement, les parents de William. Ils estimaient que leur fils s’abaisserait en épousant une demoiselle de modeste extraction, faisant métier de laveuse et qui plus est d’une taille qui en faisait, pensaient-ils la risée de toute la contrée. Ils portaient là tous les préjugés que des petits bourgeois peuvent exprimer quand ils se trouvent confrontés à ce qu’ils considérent être une mésalliance. Ils s’opposèrent fermement au dessein des jeunes gens.

Amours contrariés ne se satisfont pas des entraves qui se dressent sur leur chemin. William prit Reinette sur sa brouette pour s’en aller vers une autre paroisse. À quelques pas de là il y avait une autre rivière : Notreure près de laquelle tous deux pourraient couler des jours heureux loin des parents du malheureux garçon. Pour Reinette, il y avait là aussi un joli lavoir où elle pourrait exercer ses talents. Quant à William, il n’était pas garçon à rester les deux pieds dans le même sabot. Il se ferait journalier s’il le fallait pour ne pas avoir recours à ses parents.

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Quelques jours plus tard, les cloches de la petite église d’Autry-le-Châtel résonnaient des épousailles des deux amoureux. Jamais la devise républicaine inscrite sur son clocher n’avait mérité aussi bien sa valeur. En dépit de l’obstruction des parents du garçon, le curé était passé outre pour unir ceux qui étaient si différents.

William se moqua de tous ces gens qui se gaussaient de la taille de sa belle Reinette. Plus il entendait qu’il avait épousé une dame haute comme Trois Pommes, plus il repoussait les mauvaises langues en leur affirmant que leur différence de taille n’entravait nullement leurs amours. Et pour bien confirmer le propos, rapidement le couple attendit un enfant.

Celui-ci naquit. Ce fut un garçon aussi trognon que sa mère et d’une taille normale qui laissait espérer une croissance sans histoire. Par dérision vis à vis des moqueurs, le jeune couple le prénomma Api. Une chansonnette accompagna son enfance qui finit par se répandre à travers tout le pays. Ensuite ils eurent une fille qui elle aussi fut de taille normale bien qu’ils l’appelèrent Pomme. Puis, oublieux des contes de Grimm, leur troisième hérita du prénom de Tom et resta fort petit toute sa vie. Il fut le seul de la fratrie qui ressembla à sa chère mère, il en sera toujours le préféré. Quant aux autres, ils grandirent selon les hasards de la génétique.

Pour nourrir sa grande famille, William mit au point une curieuse pratique qui fit sa réputation. C’est ainsi qu’il fut demandé dans tous les vergers de la région. Il venait y glisser des pommes ou des poires dans des bouteilles alors qu’elles n’étaient encore que des bourgeons. Il avait un tel savoir-faire que jamais le fruit ne manquait sa croissance. Il était si beau dans la bouteille qu’on la remplissait d’eau de vie pour le conserver ainsi.

C’est sans doute d’avoir partagé sa vie avec une dame de petite taille qu’il avait eu cette idée qui fit que jamais ce couple ne fut dans le besoin sans être pour autant riche et opulent. Ils eurent beaucoup d’enfants, chantèrent souvent et finirent par se réconcilier avec les grands-parents paternels : les Chambardement qui mirent de l’eau dans leur vin et reconnurent que leur belle-fille avait un grand cœur, ce qui est bien là l’essentiel.

Pommepoirement leur.

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