La véritable épopée du bigoudis.

Du plomb dans la tête.

Une histoire qui défrise.

 

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Je me souviens avec nostalgie de ses élégantes ou du moins qui se croyaient comme telles, traversant nos rues affublées d’un curieux équipage. Elles portaient sur la tête un filet à maille fine, sans doute pour éviter que les oiseaux de passage, ne viennent leur chercher des poux dans la tête ou ne s’en prennent à ces curieux rouleaux qui agrémentaient leur chef.

Car en effet, c’était là le secret du harnachement des dames, elles avaient disséminé sur leur occiput de gracieux ustensiles, piqués de délicates aiguilles. Le tout pour enrouler des mèches de cheveux qui étaient récalcitrantes à leur désir de volume. Les dames ainsi parées avaient fort belle allure pour peu qu’elles aient eu le bon goût de diversifier les couleurs des rouleaux, des aiguilles et du filet. Un carnaval avant l’heure et assez curieusement surtout le samedi et le dimanche matin pour celles qui n’allaient pas à la messe.

Je me suis longtemps gratté la tête pour comprendre la raison de qui qui apparaissait à mes yeux d’enfant ingénu une sorte de décoration de Noël pour laquelle le rouleau avait suppléé les boules. Désirant découvrir par moi-même le secret de la chose, il me prit l’idée de suivre à la trace un samedi matin l’une de ses élégantes, habituée à ce curieux rituel.

Le cheveu plat, la mèche rebelle, la couleur faisant grise mine, la pauvre femme rasait les murs de sorte de n’être point vu par les jeunes coqs de l’endroit. Elle avait le pas rapide, se hâtant de gagner l’antre des fées capillaires, les dames aux doigts d’argent et à la langue leste. C’est ce qu’on nommait alors tout simplement un salon de coiffure avant que tous les gens de mots possibles et imaginables ne viennent décliner à l’infini ce tiffe qui se pose sur la langue.

Celui que gagnait la dame hirsute était curieusement celui qui focalisait mon attention car une camarade de classe y passait le plus clair de son temps libre. S’il n’avait été que moi, je me serais fait couper les cheveux en ce repère de femmes, au risque du ridicule certes mais pour le bonheur de l’y retrouver. Hélas, la mixité n’était guère de mise en ce domaine et jamais je n’ai pu pénétrer le cœur du mystère du Puits de l’Avoine.

 © Gagnon © Gagnon

Ce que je voyais à travers la grande vitrine attisait naturellement mon imagination. Des femmes se crêpaient le chignon, subissaient des tortures qui d’après les informations que je glanais de ci de là, duraient plusieurs heures. Les têtes des victimes n’étaient pas coupées même si des paires de ciseaux voletaient parfois autour d’elles. Ce qui leur arrivait étaient bien plus étrange, elles moussaient, elles se paraient d’étranges teintes avant que de disparaître sous un casque de cosmonaute.

Une visière en plexiglas, bien avant l’arrivée inopinée d’un virus chinois, les isolait du reste de la ruche bruissante. C’était alors pour les pénitentes une sorte de retraite. Elles se retrouvaient coupées des conversations qui nourrissaient les ragots de la cité. Pour compenser, elles se retrouvaient avec un magazine sur papier glacé, évoquant les mêmes sujets mais à plus grande échelle : Paris Match, journal que je ne voyais que chez les coiffeuses et les médecins.

D’autres sortaient de l’endroit avec ce fameux filet sur la tête pour vaquer à quelques occupations essentielles avant que de revenir dans ce laboratoire des joyeuses alchimistes du cheveu féminin. C’est ainsi que j’appris de la bouche même d’une déguisée que ces fameux rouleaux étaient des bigoudis et non des antennes de satellites comme je le subodorai à cause du curieux casque de cosmonaute.

M’enquérant de la chose, je découvris qu’elle datait juste du siècle précédent celui dont je vous parle. Une encyclopédie (rouleaux obligent) me fut nécessaire pour en savoir plus. Les premiers bigoudis apparaissent au XIXème siècle. À l'époque, il s'agissait de petits rouleaux de plomb recouverts d'un tissu de fibres, puis de cuir. La pose de bigoudis constituait la mise en plis, et servant à donner aux cheveux du volume et de la tenue.

Je n’avais pas besoin d’en apprendre plus. Je découvrais stupéfait la raison essentielle de cette pratique. Elle avait sans doute échappé à nombre d’entre vous mais pour moi, enfant à l’esprit retors, elle me sautait aux yeux bien mieux qu’un nez au milieu de la figure. Cette torture d’un autre temps aujourd’hui disparue n’avait d’autre but que de mettre un peu de plomb dans la tête à ces braves dames. Comme nous étions au cœur d’une région de chasse, je n’en fus pas plus étonné que ça. Le filet venant sans doute compléter la panoplie pour ces belles chasseresses.

Capillairement leur.

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