Le sculpteur de calebasses

Une nuit sans Lune

Pour tous les enfants privés Halloween par une face de Lune

 

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Il était une fois Enguerrand, un artisan qui s’était fait une curieuse spécialité. Il évidait à longueur de journées des calebasses afin que chacun puisse disposer d’une gourde, d’un récipient, d’un instrument de musique selon ses vues personnelles sur la chose. Dans le pays, on l’avait surnommé par dérision sans doute « Goujon », du nom du sculpteur de renom à l’époque : Jean Goujon. Nous étions au milieu du XVIe siècle

Il est vrai que si fondamentalement un potier et notre ami avaient la même fonction, l’un travaillait l’argile pour lui donner forme à son goût tandis que l’autre tirait parti des fantaisies de la nature sans avoir d’autre action que le choix du fruit qu’il sélectionnait parmi les cucurbitacées présentes en Europe en ce temps-là.

Il évidait donc calebasse, gourde, gourde pèlerine, cougourde, cougourdon, cuyon , courge-bouteille selon les régions de notre pays où il exerçait son talent. Il avait choisi une vie itinérante, allant de bourg en hameau pour proposer ses services. Il savait bien que la demande n’était pas assez importante pour s’établir dans une échoppe, y compris dans une grande cité.

Enguerrand aimait son existence vagabonde. Elle lui permettait de rencontrer des gens nouveaux, de vivre des expériences qui avaient toujours le goût de la nouveauté, de l’imprévu et de la surprise. Il était heureux, se contentait de peu et vivait le plus souvent de l’hospitalité de ceux qui avaient recours à son savoir-faire. Une vie de peu sans doute, mais une vie sans entraves ni contraintes qui correspondait parfaitement à cet esprit indépendant.

Parmi ses spécialités, outre les gourdes qu’il aimait tailler pour les pèlerins, nombreux en cette époque, il s’était fait expert dans la fabrication de lanternes amusantes pour y abriter des bougies en les préservant des intempéries et du vent. C’est surtout à la Noël qu’on lui demandait ces fanaux végétaux qui donnaient un aspect fantomatique aux maisonnées.

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Enguerrand savait que son prénom signifiait Ange, ce qui ne l'empêchait nullement de glisser des représentations diaboliques dans ses sculptures. Une fantaisie qui était du goût de ceux qui avaient recours à son talent. Nous lui aurions aisément pardonné ce petit travers si sa vie n’avait basculé par un curieux concours de circonstances.

Nous étions un 25 octobre, jour justement où l’on célèbre Saint Enguerrand, le grand chapelain de Charlemagne mort en Hongrie en 791. Un bateau accostait sur un quai de Nantes. Il venait d’Amérique, ce nouveau continent découvert il y a peu, chargé de marchandises inconnues encore. Parmi celles-ci, un énorme végétal, ventru, joufflu, dont personne ne connaissait le nom ni même l’usage.

Quand Enguerrand passa à proximité du navire, un portefaix qui le connaissait le héla pour lui demander, par dérision sans doute, de sculpter l’une de ces énormes calebasses orange. L’homme d’humeur joyeuse - il faut avouer qu’il avait beaucoup fréquenté les tavernes du quais – releva le défi. Il s’installa, sortit ses gouges et ses couteaux pour réaliser une sculpture digne des plus effrayantes gargouilles de nos cathédrales.

La chair évidée avait été déposée dans une grande marmite de fonte. Son travail achevé, il y avait foule sur le quai, chacun allant d’un commentaire sur ce travail d’une immense qualité. On s'extasiait devant ces grimaces qui décoraient ce gros légume inconnu. Une nouvelle commande arriva et pour donner du cœur à l’ouvrage à notre artisan, un feu fut allumé sur le pierré pour préparer une soupe.

Est-ce de ce jour que naquit l’expression « La soupe à la grimace » ? Bien malin qui pourrait l’affirmer. Elle avait dû être amère. La citrouille, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, a besoin de quelques ingrédients pour fournir un met savoureux. Mais qu’importe, l’artiste était inspiré et six jours durant, il creusa, évida, tailla, sculpta toute une cargaison de ce curieux légume. Il préféra vite boire des chopines de vin de Loire plutôt que ce potage roboratif.

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Nous étions le 31 octobre. Enguerrand avait taillé exactement treize chefs d’œuvre éphémères. Des pièces plus troublantes les unes que les autres, des faces diaboliques, des gargouilles monstrueuses, des monstres inquiétants. La nuit était tombée sur le quai, le bateau allait repartir par une nuit sans Lune.

Le capitaine qui jusque-là avait laissé faire ce curieux travail se signala à son équipage en leur déclarant que les citrouilles étaient propriété de l’armateur. La distraction avait assez duré, il fallait partir avec le fruit du travail de l’artiste. Celui-ci avait du reste partagé une semaine délicieuse devant le bateau. Il avait été choyé par les uns et les autres tandis qu’il faisait preuve d’une inspiration merveilleuse. Il ne fit pas cas de cette intervention cassante.

Pourtant, parmi les matelots, beaucoup avaient apprécié son travail ce qui était devenu une véritable animation en une époque où elles étaient plutôt rares. Ils voulurent honorer l’artiste en lui offrant en guise de remerciement un spectacle inoubliable : c’est du moins ce qu’en rapportèrent tous ceux qui assistèrent à la chose.

Des bougies furent placées et allumées dans les citrouilles évidées. Le navire partit par une nuit sans Lune. Un voile de brume couvrait la Loire. L’impression que laissa ce spectacle sur les témoins fut saisissante. Il y avait quelque chose d’inquiétant tout autant qu’admirable. Longtemps, les badauds restèrent sur le quai à guetter du regard les dernières lueurs du bateau qui repartait vers l’estuaire.

L’anecdote n’aurait pas dépassé le port de Nantes si le lendemain, ce navire n’avait essuyé une terrible tempête et avait sombré corps et bien dans les flots. Chacun alors se souvint des figures sataniques, des lumières qui s’en allaient vers un terrible destin. Est-ce là que renaquit de ses cendres la tradition de la fête celte de Samain ? Je ne puis vous l’affirmer. Ce que je sais par contre, c’est que de ce jour, pour la fête des défunts, Enguerrand avait de l’ouvrage.

Les gens, par superstition sans doute, lui demandaient de creuser et de sculpter une citrouille qui avait désormais trouvé sa place dans nos jardins. La tradition est restée depuis et elle a trouvé avec la nuit de Halloween une nouvelle jeunesse. Quant à la soupe à la chair de citrouille, pour éviter la grimace, il convient de l'accommoder avec amour sans omettre d’y glisser un peu de sucre.

Cucurbitacéement sien.

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