Un tout petit Rien.

J’en suis tout chose !

Je ne t'en voudrai pas de n'être rien du tout. Je ne suis rien qui vaille !

 

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Un tout petit Rien croisa au hasard de l’existence, un pas grand chose en quête d’un peu de chaleur humaine. Le premier, toujours sur ses gardes se méfia de cet inconnu qui ne lui disait rien qui vaille. Le second tout au contraire vit dans cette rencontre un signe du destin, une opportunité féconde. Il se sentit tout chose dès le premier regard de cet inconnu qui lui rappelait quelque chose.

La conversation tarda à s’engager, ils n’avaient rien à se dire sur le cours des choses. Le temps qu'il faisait n’entrait nullement dans leurs conversations respectives, une facilité pourtant si commune à laquelle il ne cédait ni l’un ni l’autre. Les choses étant ce qu’elles sont, seul un impondérable pouvait débloquer ce face à face qui s’engageait fort mal.

Le petit Rien, alors qu’il allait poursuivre son chemin perdit quelque chose. Le pas grand chose profita de cette aubaine pour le rattraper et lui tendre ce qui avait chu d’une poche qui baillait. Le premier se confondit en remerciements, il tenait tant à cette chose qu’il avait laissée choir par étourderie. Le second joua les modestes, prétendant que ça n’était rien, un simple geste de courtoisie.

« Ça n’est pas rien ! » s’exclama le petit Rien. Désormais je vous dois quelque chose, il ne sera pas dit que je ne vous remercierai pas d’une manière ou d’une autre. Le pas grand chose n’avait pas pensé la chose sous cet angle. Celui dont il voulait se concilier l’amitié lui était désormais redevable, un sentiment qui risquait de troubler l’ordre des choses entre eux.

De fil en aiguille se noua entre eux quelque chose qui certes n’était pas de l’amour mais un sentiment étrange qu’on nomme véritablement amitié, surtout en dehors des raisons sociaux. Pour un oui ou pour un non, même quand ils n’avaient rien à se dire, ils s’appelaient ou bien se donnaient rendez-vous.

Le petit Rien sentait monter en lui une ambition nouvelle, une force qu’il puisait dans la bienveillante affection de ce pas grand chose qui le laissait tout chose. Son ami de son côté, voyait désormais autrement les choses de la vie, il avait pris de la hauteur, une force intérieure qui le poussait vers de grandes ambitions.

Deux fois rien dans cette société qui n’accorde guère de place aux gens de rien mais un souffle si puissant en eux que ceux qui hier n’étaient rien qui vaille, prirent la chose au sérieux. Ils se lancèrent des défis, allèrent de l’avant. Ils n’étaient partis de rien, même en ne faisant que de tout petits pas, ils allaient forcément aller beaucoup plus loin.

La chose arriva aux oreilles d’observateurs attentifs de ces petits riens qui émergent de notre tissu social. On braqua des projecteurs sur ces deux individus sortis de nulle part et qui, la chose est avérée, sans que rien ne le laisse supposer, s’étaient fait une place au soleil. Leur histoire fit le tour des rédactions, il est vrai que la période des fêtes est propice à ce genre de sujet. Il ne se passe plus rien dans l’actualité !

Le petit Rien ne fut pas bouleversé par cette soudain notoriété. Il savait d’où il venait, n’ignorait pas qu’il suffit pour lui de se retourner pour revenir à son néant. Hélas pour le pas grand chose, il en alla tout autrement. Le vertige de la célébrité, fut-elle éphémère et purement artificielle, le troubla au plus haut point. Il se voyait déjà en Grand Tout, ce qui contrariait grandement son complice qui voyait là une manière ironique de se moquer de lui.

Les choses tournèrent mal entre eux. Ce n’est pas rien de le dire mais le petit Rien ne supportait plus la morgue et la vanité de ce pas grand chose qui avait renoncé à rester lui-même. Ils se disputèrent, se querellèrent, finirent par cesser de se voir. Le pas grand chose pensa poursuivre sa trajectoire fulgurante, sans son compère d’ascension médiatique.

Il ne faut pas grand chose pour que se brise les plus beaux espoirs. La vanité du pas grand chose sauta aux yeux de tous. Il fut accusé de trahison, de reniement, de diverses choses encore que vraiment rien ne permettait d’attester. Mais la rumeur est en la matière terrible. Rapidement il devint moins que rien. Son étoile avait cessé de briller.

Le petit Rien n’en fut pas peiné. Il avait perçu avec sagesse que celui qui s’était servi de lui pour se mettre en avant n’était pas grand chose. Trois fois riens même et c’est bien peu encore pour qualifier ce misérable opportuniste. Qu’il aille au diable, il s’y sentirait chez lui. Le petit Rien revenu à son existence ordinaire devint un modèle, une icône de la simplicité et de l’humilité.

Bien qu’on le laissât tranquille, son exemple fut suivi par une multitude de personnes. Dans le pays, on cessa d’aduler les idoles de papier, les vaniteux et les orgueilleux, les Princes qui gouvernent dans le faste et les paillettes. Grâce au petit Rien, le peuple dans un grand mouvement de fronde chassa toutes les marques ostensibles de puissance et de richesse, on ferma les palais, on supprima les privilèges.

Les citoyens cessèrent de mettre dans la valeur supposée des choses, dans les apparences plus trompeuses les unes que les autres, dans les fastes dérisoires d’un pouvoir coupé du réel un critère de considération et de respect servile. Le plus total dépouillement devint la référence, bientôt l’obligation pour prétendre accéder à la gestion de la nation. Ce n’était pas rien, mais ce changement de paradigme fut une véritable révolution des consciences qui changea à jamais le cours des choses.

Humblement vôtre.

Serge Reggiani: ''Si tu me payes un verre'' (B. Dimey/ C. Carol), 1975 © musicadicuore

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