Pour un nouveau football

Après l'annonce de la fermeture de la chaîne Téléfoot ce vendredi, la Ligue doit retrouver à très court terme un diffuseur. A plus long terme, le football français a besoin de se réformer pour ne pas mourir.

Le 28 avril 2020, Edouard Philippe a présenté un plan de dé-confinement devant l’Assemblée Nationale. A cette occasion, il a indiqué que la saison 2019-2020 de ligues professionnelles de football ne pourrait reprendre avant septembre 2020. Dès le lendemain, plusieurs présidents de clubs de football ont alerté le gouvernement sur le caractère précaire du secteur : « Le football est un secteur sinistré, comme l’aérien ou le tourisme »[1].

Quelque mois auparavant, le 11 décembre 2019, le Conseil d’Etat, saisi d’une question prioritaire de constitutionnalité, a validé le principe d’un salary cap pour le rugby professionnel en s’appuyant sur l’idée d’intérêt général.

Hier, vendredi 11 décembre, Mediapro, par l’intermédiaire de son directeur général, Julien Bergeaud, a annoncé que la chaîne Téléfoot allait s’arrêter. L’arrêt de Téléfoot semble une catastrophe pour le football professionnel français.

Trois informations apparemment sans rapport, et pourtant… Le football contient en lui des faiblesses structurelles révélées brutalement par la crise que nous traversons.

Une situation déséquilibrée

En Europe, la masse salariale des clubs professionnels représente aujourd’hui en moyenne 70% des recettes annuelles, elles-mêmes constituées pour 55% de revenus des droits TV.

Aucun secteur économique ayant ces caractéristiques ne peut évidemment être viable, le football pas plus qu’un autre.

En 2019, les clubs français ont accusé un déficit de 150 millions d’euros, en Angleterre, le chiffre est un peu près équivalent et en Espagne il est de l’ordre de...3 milliards d’euros. Chiffres éloquents dans une industrie où pratiquement 80% des revenus (droits TV, sponsoring, billetterie) sont en principe garantis d’une année sur l’autre.

Néanmoins, le football peut très légitimement ne pas être qualifié d’économie classique : c’est avant tout un sport, qui selon certains, devraient bénéficier de règles différentes. Idée selon laquelle ce modèle économique serait obligatoire pour le bien de ce sport. L’idée est tentante mais est-elle pour autant vraie ? Est-ce que le spectacle et/ou l’incertitude a augmenté ces dernières années grâce à ce modèle économique ?

Malheureusement non et l’histoire récente nous le démontre avec force. Ce déséquilibre financier à amené un déséquilibre sportif qui nuit au football[2].

Dorénavant, les commentateurs ne parlent plus de « bonne performance » mais de « bonne performance par rapport à leurs moyens ».

Les résultats sportifs du football, sport qui doit notamment promouvoir le mérite, le goût de l’effort et le fair play, sont « uniquement » liés à l’argent. Cela engendre une disparition de la culture initiale du football qui est caractérisée par l’incertitude fondamentale produite par la compétition entre égaux pour voir le plus méritant gagner.

En France, le Paris Saint-Germain dont le budget est cette année de 637 millions d’euros (équivalent aux budgets cumulés de quatorze clubs de Ligue 1) a été champion de France six fois sur les sept dernières années.

En Europe, le phénomène est semblable. En 2019, pour la première fois de l’histoire, les huitièmes de finale de la Ligue des champions ont été réservés à cinq pays (Angleterre, Espagne, France, Allemagne, Italie) qui regroupent les clubs les plus riches du monde. Idem en 2020.

La corrélation entre argent et performance n’a jamais été si forte au détriment du mérite et du travail. Dorénavant, les commentateurs ne parlent plus de « bonne performance » mais de « bonne performance par rapport à leurs moyens ».

Le meilleur exemple est la volonté de la plupart des grands clubs de créer une ligue européenne fermée afin de retrouver le spectacle et l’incertitude. N’est-ce pas simplement une échappatoire qui aura des résultats semblables ? Mêmes causes, mêmes effets… dans quelques années ce ne sera plus dix clubs qui se partagerons les victoires mais deux ou trois clubs européens.

Avec des répercussions profondes

Une économie déséquilibrée, une logique hypercapitaliste, des sommes d’argent extravagantes… Tous ces éléments ne seraient pas problématiques si la nature de ce sport n’en souffrait pas. Malheureusement la culture du mérite et du travail, essences du football, ne peuvent plus s’exprimer dans le système actuel.

Contrairement aux autres sports collectifs de ballon, la possession et l'occupation du terrain ne se traduisent pas toujours en victoire. Les essais du rugby, les paniers du basketball et les fréquents buts du handball font le plus souvent gagner les équipes qui ont majoritairement occupé le terrain adverse, celle qui ont une meilleure maîtrise et possession de la balle.

Dans le football, le but est si rare, si difficile à mettre qu'il n'est pas exceptionnel de voir une équipe ultra dominée marquer le but vainqueur. Est-ce injuste ? Non, c'est le cruel charme du sport le plus populaire du monde. Le football n'a pas pour vocation d'être juste ou injuste, le football a pour but de provoquer des émotions chez ceux qui le pratiquent et ceux qui le regardent. Alors à ce titre, l’excès d’argent à le même résultat que l’excès de justice ; tuer l’émotion.

Le supporter d’un club lambda ne doit pas avoir pour seul espoir le rachat de son club par un milliardaire.

Le football n’est pas mort. Le sport le plus populaire du monde doit en revanche se réformer très rapidement afin de le rester.

Quelques mesures peuvent être mises en place pour un résultat rapide.

  • Institution d’un salary cap: du rugby à la NBA, de nombreux sports ont fait ce choix à raison et avec succès. Cela permettra de bloquer rapidement l’inflation des salaires et mécaniquement les écarts salariaux entre joueurs. Certains clubs de football s’y sont essayé en France, mais trop peu suivis.
  • Obligation d’un minimum de six joueurs de la nationalité du pays de l’équipe sur le terrain au coup d’envoi. Depuis la création de la Premier League (1992), le nombre de joueurs britanniques au sein des "Big Six" (Liverpool, Manchester City, Manchester United, Arsenal, Chelsea et Tottenham Hotspur) a chuté de 64%, passant de 162 à 59 joueurs en moyenne ; avoir un minimum de six joueurs sera une manière de limiter la puissance des clubs les plus fortunés.
  • Quatre joueurs formés au club sur le terrain au coup d’envoi. Ce minimum sera une manière de préserver et récompenser les clubs formateurs.
  • Suppression du mercato d’hiver: Réforme du mercato. Pour plus d’équité, toutes les équipes d’un même championnat doivent s’affronter de façon équivalente. Le mercato devra s’arrêter avant la première journée du championnat et ouvrir à la fin de celui-ci. Le mercato d’hiver n’existera donc plus.
  • La coupe d’Europe. Il faut poursuivre la réforme de Michel Platini. Deux clubs doivent être qualifiés au maximum en Ligue des champions par pays. La League des champions est tellement attractive qu’un joueur sera automatiquement attiré par les championnats ayant le plus de club qualifié pour cette compétition. Egaliser ce nombre de qualifiés sera une chance pour beaucoup de pays européen.
  • Etablir un bilan critique de la VAR. L’arbitre est sur le terrain au même titre qu’un joueur. Il doit être autonome et suffisant à lui-même. Ses « erreurs » jouent le même rôle qu’une barre frappée à la 93ème minute d'un match décisif ; provoquer une émotion forte - la déception, la joie parfois la colère - et souvent collective. Quels français ne se souvient pas avec un souvenir ému de Séville en 1982, de l’injustice de Battiston[3]. Un match avec tous les sentiments, un match de foot ? Non un condensé de la vie en 90 minutes.

 

[1] Bernard Caiazzo, l’Equipe, 30 avril 2020.

[2] Mais est-ce étonnant lorsque la présidente de la LFP ne cesse de répéter que les enjeux économiques doivent être aujourd’hui plus importantes que le jeu ou que les spectateurs sont uniquement vus comme des consommateurs et non des parties prenantes ?

[3] Marius Trésor à propos de ce match : « ni avant ni après cette demi-finale de Séville, je n'ai connu une telle émotion ».

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