Quels risques sommes-nous prêts à accepter?

Alors que le gouvernement continue de nous menacer, semaine après semaine, de durcir encore les contraintes qui pèsent sur nous et de prendre de nouvelles mesures de police administrative, l'absurdité commence à poindre. Il faut sauver des vies nous dit-on, à tout prix.

Un mort est toujours un mort de trop. N’est-ce pas ? Bien. Après avoir asséné cette belle idée pleine de sens, que faisons-nous?

La mer de glace - Caspar David Friedrich, 1823 La mer de glace - Caspar David Friedrich, 1823

Des milliers de personnes sont mortes en France ces derniers mois. Certaines de ces personnes auraient pu ne pas mourir si les services de réanimation n’avaient pas été saturés comme ils l’ont été. De même peut-on se dire que, si chacun avait été plus prudent, peut-être moins de personnes seraient-elles mortes. Quelle est cette prudence dont on nous parle au juste?

Il fallait à tout prix réduire les risques. Lesquels exactement ? Pour ma part, je ne sais plus tant ils sont nombreux à se concrétiser aujourd’hui et tous plus acceptables que celui de la mort liée à une maladie, dit-on.

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Pour sauver des vies donc, les Français ont été soumis à un confinement, privés de liberté de circulation, de réunion, et de commerce.

De nombreuses entreprises ont cessé leur activité.

Les enfants n’ont pu continuer leur scolarité correctement, ni les étudiants.

Les EHPAD ont fermé : plus de visites. Des personnes âgées, résidentes de ces mêmes EHPAD, n’ont pas pu être accueillies à l’hôpital, et sont mortes seules et en souffrance physique. Des personnes âgées, privées de leurs familles, enfants et petits enfants, voire de leurs conjoints.

Pour de nombreux Français, c’est la solitude qui s’est introduite dans leur quotidien. Pour d’autres encore, l’impossibilité d’échapper aux violences endurées au sein du domicile.

Pour un grand nombre enfin, des pertes de revenus considérables, et la nécessité pour la première fois de leur existence, de rechercher l’aide d’associations pour se nourrir.

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Pour sauver des vies, nous en avons mis d’autres en péril. Nous avons causé des souffrances morales et psychiques innombrables.

Mourir d’une maladie inconnue est-ce vraiment plus insupportable que de mourir de solitude, de pauvreté ou de faim ? Est-on vraiment sûr qu’à moyen ou long terme, cette réaction pleine d’humanité n’aura pas en fait consisté à nier une part de notre humanité, causant dans le même temps la mort et la souffrance ?

J’entends que la jeunesse s’est sacrifiée. Peut-être est-ce vrai. Mais nos anciens aussi, nous les avons sacrifiés. Un printemps, lorsqu’on a quatre-vingts ans, ça n’est pas rien. Voir ses proches, ça n’est pas rien. Certains ont dépéri du fait de cette absence, et ce, pour leur bien n’est-ce pas ? Il fallait surtout ne pas mourir.

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Interrogeons-nous aussi sur la vie humaine. Va-t-on persister dans cette conception toute biologique et mécanique de la vie ? La vie d’un homme se résume-t-elle au simple fait de n’être pas mort, d’avoir des artères qui ne sont pas bouchées ?… La vie d’un homme n’est-ce pas aussi la dignité, l’amour des autres et la liberté ?

Que dire d’un pays qui au nom de la vie, l'empoisonne ?

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Viennent ensuite nos libertés publiques et notre conception de l’état de droit. Au nom de la santé, au nom de la vie, le gouvernement a porté et continue de porter atteinte à nos droits fondamentaux.

Nous n’avons toujours pas, encore aujourd’hui et concrètement, retrouvé notre liberté de manifester.

Nous avons été pendant de longues semaines, assignés à résidence et soumis à l’arbitraire des verbalisations : certains ont été verbalisés pour avoir fait du vélo, d’autres parce qu’ils remplissaient l’attestation au crayon de papier ou encore la recopiaient mais apparemment pas correctement, d’autres encore parce qu’ils faisaient des courses alimentaires à plusieurs ou pendant une durée trop importante… toutes choses qui étaient en fait autorisées.

Nous sommes aujourd’hui, dans de nombreuses métropoles, contraints de porter en tout temps et en tout lieu un masque, sous peine encore de se voir infliger une amende importante, alors qu’un tel arrêté préfectoral, n’étant pas strictement nécessaire ni proportionné, est illégal – n’en déplaise au Conseil d’État qui valide au nom de la cohérence et de la lisibilité

Combien de temps cela va-t-il encore durer ? Les choses ne seront-elles pas encore plus cohérentes et lisibles quand les contraintes se multiplieront ? Quelles nouvelles contraintes vont-elles encore nous être imposées, au mépris du droit, de nos droits ?

 

Combien de précaires, d’affamés, de suicidaires et suicidés, de personnes injustement punies et jugées, combien de souffrances allons-nous encore endurer avant de nous dire enfin : sauvons nos existences.

 

Surtout, ne pas mourir.

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