Les enseignants et moi : récit d’une histoire d’amour qui, lentement, s’étiole

Que s’est-il passé entre nous ? A quel moment nos chemins ont-ils divergé ? Quand le malentendu a-t-il succédé à l’évidence de l’entente, puis finalement l’incompréhension au malentendu ? Notre divorce est-il inéluctable ?

Et pourtant, nous avions tout pour nous entendre, moi l’homme de gauche qui place l’éducation au-dessus de tout, qui en fais pratiquement la valeur suprême, et vous, chers enseignants, qui l’incarnez par la mission que vous avez choisie et que la société vous a conférée.

Remontons un peu le fil. S’il me fallait retrouver le premier accroc, le premier coup de canif dans le contrat qui scelle (ou qui scellait ?) notre union si naturelle, je citerais un souvenir personnel. Début des années 2000, une manifestation (symbole de la communion du peuple de gauche, n’est-ce pas ? Presque un cliché romantique) dans les rues d’une grande ville française. Nous étions au coude à coude pour défendre je ne sais plus quel marqueur idéologique. Soudain, un parti qui s’affiche pourtant de gauche (les Verts) tracte dans les rangs de notre cortège. En toute confiance, avec cette routine quasi automatique qui s’impose dans les longs compagnonnages, je me saisis du texte entièrement centré sur la question et « ciblé » en direction des enseignants. J’en entame la lecture et suis frappé de stupeur. Ce que je déchiffre me sonne comme si la foudre m’était tombée dessus. Le libelle est intégralement consacré à l’« hétérogénéité des classes » (comprendre que tous les élèves ne sont pas des enfants de CSP + bourgeois et déjà instruits), un mal qui rendrait la tâche des profs impossible. Autour de moi dans le défilé, beaucoup d’enseignants : aucun ne proteste ; au contraire, tous ont l’air de partager cette analyse. Quel effroi !

Je ne vous reconnais plus. Se pourrait-il donc que vous ayez changé au point de ne plus vouloir faire cours qu’aux bons élèves en méprisant les autres ? Des fonctionnaires, donc en charge d’une mission de service public (et quelle mission !), en auraient donc perdu le sens au point de ne plus vouloir en assumer la part la plus noble – et certes aussi la plus difficile – à savoir ouvrir les portes du savoir à ceux qui en sont les plus éloignés ?

Hélas, ce n’était pas qu’un accident, encore moins un cas isolé. Ma longue fréquentation des enseignants, que je dois à mon entourage familial et amical, n’a fait que réitérer depuis, jour après jour, année après année, ce premier crève-cœur. Nous n’avons, semble-t-il, plus les mêmes valeurs. Combien de conversations au cours d’un repas à la bonne franquette, d’un apéro estival ont-elles tourné depuis autour de cette obsession professorale : il serait devenu intolérable de faire cours à des cohortes d’élèves supposées inaptes à l’acquisition de connaissances.

Déjà, les revirements absurdes des syndicats enseignants – au premier rang desquels le Snes majoritaire et omnipotent dans le secondaire – auraient dû me mettre la puce à l’oreille. Un exemple ? Manifester contre l’instauration des travaux personnels encadrés quand la gauche de Jospin les a créés et… manifester avec la même ardeur contre leur suppression lorsque la droite de Chirac a entrepris de les supprimer quelques années après.

Au final, que voulez-vous, chers enseignants ? Le savez-vous vous-mêmes ? Pardonnez ma dureté : ce n’est en rien de l’insensibilité, bien au contraire. Elle n’est que la marque d’un amour qui se sent trahi. Je sais par ailleurs les innombrables profs qui s’investissent sans limite au seul profit de leurs élèves, en particulier dans les établissements difficiles. Mais par pitié, ne me laissez pas croire que c’est le seul changement – quel qu’il soit et dans quelque sens qu’il aille – qui vous horripile.

Et aujourd’hui, où allez-vous ? Comment comprendre que vous fassiez, une nouvelle fois, grève contre la réforme des rythmes scolaires ? Jamais un gouvernement ne s’est engagé autant que l’actuel (souvent très décevant, pour ne pas dire pis, par ailleurs) pour l’école primaire. N’a-t-il pas lancé un plan de recrutement massif (plus que nécessaire) ? N’a-t-il pas spectaculairement rompu avec le mépris et le désengagement tout aussi massif dont la précédente majorité faisait preuve à votre endroit ?

Alors, oui, beaucoup d’aspects de cette réforme restent flous voire précipités. Oui, votre rémunération a grandement besoin d’être revalorisée. Mais l’enjeu – une meilleure prise en compte de l’enfant au sein de l’école – ne mérite-t-il pas de mettre un peu de côté les désagréments temporaires dont vous pourrez éventuellement pâtir ? Est-il si difficile de comprendre qu’il est impossible d’avoir tout (et son contraire), tout de suite ? Combien d’autres Français ont-ils dû, en un temps record, sans d’ailleurs que cela vous émeuve outre mesure, adapter drastiquement l’organisation de leur outil de travail et leurs pratiques professionnelles (France Telecom, Continental, Peugeot… : où étiez-vous ? où êtes-vous ?) sans avoir droit au quart de la considération dont vous bénéficiez de l’État, qui n’est autre que votre employeur ?

Je ne comprends plus. Vous seriez-vous convaincus entre vous que l’Éducation nationale est votre propriété exclusive ? Que rien ne doit s’y faire sans votre aval entier et explicite ? Donc que rien ne doit s’y faire TOUT COURT, tant vos divisions sur ce que doit être l’enseignement sont multiples ?  L’Éducation nationale, comme son nom l’indique, appartient à la Nation. Elle est notre bien commun dans une société où il en existe de moins en moins. Vous n’en êtes que le véhicule passager. Pas même les locataires. Son avenir vous dépasse, comme il me dépasse, comme il nous dépasse tous individuellement. Il vous faudra bien l’admettre.

Non, je ne veux pas penser un instant que notre divorce soit inéluctable. La preuve : l’indifférence n’a pas encore dressé ses froides barrières entre nous. Seule règne une colère triste et emplie de questions. Répondez-moi.

Pierre Calmeilles (Cahors)

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