La mort n’est pas un spectacle. Encore moins un art.

Non, il ne s’agit pas d’épargner aux enfants la « complexité du réel, la violence et le sacré ». Il s’agit de leur épargner le goût de la cruauté.

Dans une tribune parue au Figaro, des « femmes et hommes de lettres, d’arts et de culture » s’offusquent de l’éventualité d’une interdiction de la corrida aux mineurs. Selon eux, leur interdire serait les priver de l’accès à un « art, culminant dans la rencontre de courage et d’honneur ».

J’ai du mal à percevoir le courage et l’honneur dans un combat si déloyal. N’importe quel mineur pourrait le dire, un contre plusieurs « ça vaut pas ». Si les corridas étaient réellement une rencontre de courage et d’honneur, un seul torero entrerait dans l’arène. Personne ne viendrait l’aider en cas de blessure ; on laisserait le taureau achever le travail et même traîner sa dépouille s’il le souhaite.

Il fut un temps où les arènes raisonnaient des râles d’agonie de gladiateurs. Fort heureusement, cette tradition est révolue. Si « interdire un art est indigne d’une démocratie moderne » je considère pour ma part que tirer du plaisir d’un massacre et donner en spectacle la mort l’est tout autant. J’ai la chance d’avoir grandi dans une famille qui n’aurait jamais eu l’idée infâme de m’emmener assister à une corrida. J’ai pu rêver, pourtant, apprécier la beauté et d’autres traditions plus justes. Que l’on tue des êtres vivants est une chose, que l’on s’amuse de leur souffrance en est une autre.

Est-ce donc cela que l’on souhaite transmettre à nos enfants ? La moquerie d’un être dont on se joue, un dîner de con dont l’invité ne sortira pas vivant ? Quel enfant élève-t-on, à apprécier la torture et la mort comme un spectacle et un art ? Quelle femme, quel homme deviendra celle ou celui qui aura souri à chaque gémissement de souffrance d’un innocent, aura applaudi avant même que son corps ne s’effondre au sol ? Est-il encore humain, celui à qui l’on apprend que l’on peut tuer par plaisir ? Quel adulte deviendra celui qui, enfant, s’est moqué d’un animal en détresse ? Comment, enfin, inculquer des valeurs de respect de la nature à un enfant qu’on aura emmené assister à la mise en scène, une fois encore, de la supériorité auto-proclamée des humains sur le reste du vivant ?

Non, il ne s’agit pas d’épargner aux enfants la « complexité du réel, la violence et le sacré ». Il s’agit de leur épargner le goût de la cruauté.

Je ne suis pas inquiète quant à l’avenir des enfants qui, comme moi, n’aurons jamais été invités à apprécier la torture d’un innocent.

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