Mystère de l’affaire de l’Amnésique de Collegno / Identité, paroles et preuves biologiques.

Christine Dal Bon & Camille Roux-Goupille

Paris & Rome, 2015.

Mystère de l’affaire de l’Amnésique de Collegno / Identité, paroles et preuves biologiques.

 

Introduction

Inhérente à la question de la civilisation, la problématique de l’identité traverse les siècles. À certaines époques, il fallait d’abord énumérer le nom de ses ancêtres pour prétendre se présenter, et donc parler. Si actuellement la carte d’identité est le moyen le plus commun pour valider certaines exigences de la vie moderne, ce bout de papier ne rend pas grâce aux liens que chaque individu entretient tant avec la poignée de lettres qui le représente, qu’avec son passé. Durant les années Trente, en Italie, l’Affaire de l’Amnésique de Collegno –un homme qui avait oublié son nom- a convoqué à grand renfort de compétence les expertises médico-légales, la magistrature et la presse. Aucune de ces occurrences n’a pourtant réussi à trancher le noeud gordien. De nos jours l’Affaire reste encore brûlante et des tests ADN –d’incontestable utilité dans certains domaines- viennent d’être, très récemment, employés pour tenter de défaire l’écheveau. L’Affaire continue donc à faire couler beaucoup d’encre. Les différents discours de l’époque ont brassé, autant que faire se peut, l’alphabet à l’oeuvre dans le travail d’une identité qui s‘était dérobée, un alphabet dont on attendait alors qu’il soit conforme et en mesure de fixer un nom sur un homme. Expertises médico-légales et contre-expertises, témoignages et contre-témoignages, sentences judiciaires et plaidoyers occultés fonctionnent ici, nous essayerons de le démontrer, comme les deux faces d’une seule médaille : la vérité de cette Affaire est écrite noire sur blanc, de toutes parts, accessible à tout le monde. Il n’y eut jamais qu’un seul homme pour un seul nom. Mais en 1931, un verdict du tribunal décréta que le principal protagoniste mentait sur son identité, soutenu en cela par une famille et des amis complices. L’une des conséquences de ce verdict fut d’attribuer à cet homme – et à son corps défendant- l’état-civil d’un autre homme. S’agit-il aujourd’hui de se risquer à parcourir cet abîme historique de fond en comble ou bien s’agit-il d’attendre de la science qu’elle produise une révélation-minute à partir d’échantillons analysés en laboratoire ? Ces sciences dures qui, de nos jours, prétendent à la vérité sur l’être humain offrent des textes, écrits en langue vernaculaire, que bien peu d’entre nous comprennent. La preuve scientifique est en effet devenue une formule mathématique, s’organisant désormais autour de quelques lettres et du symbole ═, égal. Cette mise en équation de l’ADN confère aux lettres X et Y la force d’un code légal, objectif et super partes (lat.). Cette clarté concernait en premier lieu le champ biologique mais elle s’étend dorénavant à des occurrences plus abstraites, telle que l’identité. Le nom propre court-il dorénavant le risque de se fondre avec des lettres aseptisées et qui lui sont étrangères ? Attendre du discours autour du génome qu’il puisse être incontaminé par le facteur humain, voire retranché du contexte alphabétique à l’oeuvre dans l’identité et dans certaines nébuleuses de l’Histoire n’est pas sans conséquences.

En reprenant un débat daté des années Trente, les tests d’ADN engendrent, en effet, un contexte nouveau autour de cette curieuse histoire car ils la reformulent selon des critères sémantiques qui leurs sont tout à fait spécifiques. Le chiffrage qui en résulte est-il susceptible de certifier qui était l’Amnésique de Collegno ? Que vient-il révéler des techniques d’alors et de l’ensemble de cette retentissante impasse historique ? Comme on le verra au cours de cet article, loin d’archiver l’Affaire, la preuve par l’ADN oblige, bien au contraire, à s’interroger sur les dynamiques collectives ayant, au cours de ce siècle, en Italie, pesé sur les procédures judiciaires et scientifiques de cet épineux dossier.

Ce cas particulier permet en outre de formuler un ensemble de questions quant à l’application générale des tests ADN au nom propre et à l’identité : quelle est l’efficacité d’une telle démarche, quelles sont les questions qu’elle entraîne ? L’identité ne relève pas, en effet, d’un unique champ conceptuel. Il nous apparaît intéressant de revenir sur cette problématique présentée par l’Amnésique de Collegno en l’interrogeant selon plusieurs axes et avec des regards croisés.

 (1-) Il s’agira, en premier lieu, de l’axe de l’identité au regard des moyens et méthodes utilisés pour la déterminer, la faire reconnaître et la prouver. Une mise en perspective historique des éléments permet en effet de repérer nettement les travers et les modes propres à chaque époque, (mais aussi des nations et des groupes sociaux la composant), influençant et formatant raisons et moyens d’apporter les preuves de culpabilité. Ces éléments déterminent également la manière d’affirmer juridiquement, socialement, l’identité d’un être humain. Nous reviendrons notamment sur l’utilisation récente des tests ADN dans cette Affaire mais aussi plus généralement dans la démonstration d’identité. Notre réflexion portera sur l’application des techniques scientifiques contemporaines à ce fait humain si hautement symbolique, et si énigmatique, qu’est l’identité. Rappelons qu’en grec ancien tout comme en latin, identique peut se dire de deux façons, idem ou ipsum. Exemple : j’ai parlé avec Georges lui-même (ipsum) – j’ai parlé avec le même Georges que j’avais connu (idem)... Indéniable donnée biologique, l’identité est tout autant culturelle et psychique, et l’Affaire de Collegno met en relief que l’incorporel du nom propre, pourtant vieux comme le monde, ne se laisse pas facilement saisir.

 (2-) Sans un grain de sable, le plus sophistiqué des engrenages n’est rien. Les cas isolés ont bien souvent cette fonction de faire obstacle aux évidences. Ils nous obligent à reconsidérer nos attentes, préciser nos doutes : cherche-t-on une séquence d’ADN, un homme, un nom, la signature d’un acte ? Les questions fondamentales admettent-elles des réponses exactes ? Une seconde partie de l’article sera ainsi consacrée aux glissements qu’autorise un mythe tout à fait récent, celui de la preuve scientifique. Pour prétendre obtenir des preuves et résoudre un problème, il faut en premier lieu localiser et définir les contradictions rencontrées en amont. « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément » écrivait Boileau au XVII° siècle. Durant les années Trente, l’Amnésique de Collegno a été soumis à un ensemble d’expertises demandées par le Tribunal, parmi lesquelles un examen psychiatrique. Une démarche basée sur l’entretien psychiatrique est l’exemple même de l’incontournable nécessité d’avoir à se repérer dans le déroulement du discours. Plusieurs facteurs concourent à cet exercice : il s’agit de bien saisir le contexte qui accompagne l’ordonnance de l’expertise, de bien s’orienter dans le discours du patient et, in fine, de rédiger des conclusions lisibles destinées à des tiers. Cet aspect donne lieu à différentes questions que l’on peut élargir à la preuve fournie en laboratoire qui, par définition, est détachée de son contexte. En ce sens les techniques biologiques peuvent-elles faire l’économie des lois du langage, à quelle vérité touchent-elles ? Quel impact ont-elles sur les contradictions que soulèvent d’autres types de preuves comme celle, pour le cas présent, de l’expertise psychiatrique ?

Cet article, nous l’espérons, permettra de recentrer le débat, de donner des propositions de lecture contemporaine de cette Affaire extraordinaire, voire de conduire à une résolution ou, tout du moins, à une manière sereine de l’envisager, loin de la superficialité du spectacle donné récemment mais avec toute la profondeur nécessaire à la conservation de la dignité des protagonistes et de leur famille.

Nota bene : Etant donné la complexité des deux principaux arguments ici présentés (cas historique et ADN), cet article n’abordera pas la différence entre identité, nom propre et état civil. Ces éléments seront employés au même titre dans cet article, même si l’on peut esquisser une discrète ligne de partage : l’identité est relié au soma, à ce qui reste identique et identifiable. La carte d’identité présente en effet une photo, annote la couleur des yeux, des cheveux, les signes particuliers du corps. Le nom propre est un incorporel.

 

Résumé de l’Affaire de l’Amnésique de Collegno

En Italie, depuis les années Trente, l’expression « c’est toi l’Amnésique de Collegno ? » fait partie de la langue courante. L’ex-premier ministre Silvio Berlusconi, par exemple, à l’occasion d’une interview accordée en 1997 au sujet de ses promesses électorales non tenues, s’en vantait. Quelle est cette histoire ?

Avril 1926, Turin. Un homme est arrêté en plein centre ville, en raison de son agitation et de ses propos décousus. Il est immédiatement porté au commissariat où il se révèle incapable de décliner son état civil. La fiche signalétique d’usage, avec empreintes digitales et photo-portrait de l’individu, est envoyée à la Police scientifique de Rome. L’issue est négative : l’individu en question ne correspond à aucun homme recherché ou fiché. Du fait de son état mental, l’affaire est liquidée par un non-lieu judiciaire et une hospitalisation définitive à l’hôpital psychiatrique de Collegno, des environs de Turin. À l’asile, le dossier clinique s’ouvre sur le diagnostic suivant : « État confusionnel-dépressif (anxieux, confus, maniaque, très déprimé, émotif). Malade mental. Test de la syphilis négatif ». Le malade refuse de se nourrir, il pense qu’on veut l’empoisonner et l’assassiner, il veut mourir. Les médecins doivent lui donner la béquée et l’attacher à son lit tant la pulsion suicidaire est forte. Dans ses cauchemars, il hurle « la guerre, la guerre ! Ma femme, mes enfants, au secours ! La guerre m’a tout arraché ». Après quelques semaines, l’angoisse et l’agitation diminuent mais le symptôme persiste : l’homme ne se souvient toujours pas de son nom, de son passé, de sa vie. Pour les infirmiers psychiatriques, il s’agit d’un moine délirant échappé de quelque couvent. L’Amnésique va à la messe, il fréquente assidûment la bibliothèque et tient un journal intime auquel il a donné le titre de Nullius Coloris Homo, (l’homme sans couleurs). Il fait preuve d’une grande culture littéraire et il dessine également très bien. D’ailleurs devant son insistance à vouloir se rendre utile, la direction de l’hôpital lui propose d’illustrer le bulletin d’information contre l’alcoolisme, qu’elle diffuse régulièrement. Mais au bout d’un an, l’amnésie d’identité est toujours là. Les médecins et les autorités de l’hôpital décident alors de publier sa photo dans les journaux avec la légende suivante : « Qui le connaît ? ». L’homme accepte cette proposition comme toutes les tentatives destinées à lui faire retrouver la mémoire. Dans les jours qui suivent l’annonce, une cinquantaine de réponses affluent de toute l’Italie, venant en majorité de femmes ayant perdu un frère, un fils, un époux... Une seule lettre arrive de Turin. Elle est écartée car elle correspond à un homme beaucoup plus vieux que le patient n°44170.

Le 20 février 1927 le professeur Renzo Canella se présente à Collegno car il pense, en voyant la photo sur l’avis de recherche, que l’homme en question est son frère, Giulio Canella. Le 27 février 1927 la seconde personne qui se présente à Collegno est l’épouse du présumé. Pour l’identification, le protocole en vigueur est strict. Dans l’après-guerre les amnésiques étaient en effet nombreux et le dépistage des simulateurs déjà très au point. Ce protocole est basé en premier lieu sur une série de rencontres encadrées par le personnel médical et administratif de l’hôpital. Il s’agit de promenades anonymes dans le parc de l’hôpital. Aucun des deux partis –parent et présumé membre- n’est préalablement présenté l’un à l’autre : le malade est parmi les autres pensionnaires, dans son quotidien, et le parent marche dans un petit groupe informel supposé permettre une observation distante. Il s’agit en effet de repérer ce qui surgit spontanément durant cette rencontre « désintéressée », de repérer si la famille reconnaît spontanément son cher disparu. Une telle promenade est prévue pour chacune des personnes impliquées dans la demande d’identification, de façon à éviter la suggestion au sein d’une même famille. Le jour et le groupe accompagnateur sont à chaque fois différent. La consigne est sévère : même en cas de reconnaissance, il est demandé à la famille de rester neutre et de n’exprimer aucune émotion pouvant influencer l’amnésique qui, lui, n’est jamais averti des événements. Passée cette première étape, le dispositif prévoit ensuite des entretiens entre le malade et les autorités hospitalières. Cette seconde mise en scène est, elle aussi, bien précise : chacun des membres de la famille, là encore pris à tour de rôle, se trouve derrière un paravent, de façon à écouter les dires du malade, sans interférer. Les impressions de chacun sont ensuite comparées par les spécialistes qui établissent les conclusions quant à la validité des témoignages et la légitimité de l’identification. La confrontation de la famille avec le présumé ne vient qu’à l’issue de la procédure.

 Concernant l’Amnésique de Collegno, différentes pièces du dossier clinique[1] relatent cette première étape. Nous en retiendrons l’événement le plus déchirant : l’Amnésique croise le groupe qui déambule dans le parc. Il s’effondre, foudroyé par l’angoisse, après avoir crié : « Il me semble avoir vu ma femme bien aimée mais, si c’était elle, elle se serait jetée dans mes bras ». Il faut ensuite attacher le malade à son lit pour calmer son  agitation, de façon à ne pas compromettre le protocole des jours suivants. Puis preuve est faite : les proches parents le reconnaissent et l’hôpital en prend acte. Il s’agit bien du professeur Giulio Canella, ayant occupé, avant son départ pour la guerre, la chaire de pédagogie d’un lycée de Vérone et également fondateur, en Italie, de la prestigieuse Revue de philososphie néo-scolastique issue de l’Université de Louvain. Marié, père de famille, il est un intellectuel catholique bien connu de sa ville et ayant disparu en 1916, en guerre de Macédoine. Les autres frères et soeurs de Giulio Canella, des parents, des amis, des collègues faisant partie de l’intellighenzia et du clergé de Vérone viennent à Collegno. Tous l’identifient sans hésitation. Unanime aussi le constat que le vaillant intellectuel qu’ils avaient connu est dorénavant une épave humaine, un homme abîmé par la guerre et dix années d’errance insensée, des Balkans jusqu’à Turin, à pied. Les retrouvailles le mettent d’ailleurs à rude épreuve : il sanglote de façon violente, parfois il vomit d’émotion en revoyant les figures de son passé. Les médecins craignent pour sa santé et continuent à le surveiller. Mais entouré par l’affection des siens, l’homme entre désormais dans une véritable convalescence. Il reprend peu à peu possession de sa mémoire, de son identité, de son nom. Il témoigne de tout cela dans son journal intime. Il écrit des lettres d’amour à sa femme en les signant d’une expression qui lui était jadis familière (« Je t’embrasse sur le front »). Son amnésie s’estompe mais il reste un malade mental. La famille Canella accomplit les démarches administratives nécessaires à la sortie de l’hôpital. Il faut également s’affranchir du non-lieu judiciaire émis le jour de l’arrestation.

Giulio Canella est né le 5 décembre 1882 à Padoue. Au moment d’être  diplômé il traverse deux épisodes de confusion mentale avec amnésie du nom propre. Puis –ce genre de choses ne s’invente pas- il se spécialise dans l’étude du nominalisme. L’homme est catholique pratiquant mais, sous certains aspects, bien peu conforme : il tombe amoureux de sa propre cousine qu’il finit par épouser. Chose curieuse et qui continue à indiquer une fragilité psychique certaine du côté l’identité, sa femme porte un nom identique au sien, à une lettre près : elle s’appelle, en effet, Giulia Canella. En 1914 Giulio Canella est envoyé sur le front, dans les Dolomites. Il vient de donner son nom à un petit garçon, son second enfant, qui n’a que trois jours quand il part sous les drapeaux. Au bout de quelques mois il revient à Vérone pour un court séjour. Il présente clairement tous les symptômes de la névrose traumatique de guerre. Il est cependant envoyé une seconde fois dans les tranchées, en Macédoine, en qualité de capitaine. On perd ses traces en 1916. Puis arrive l’heureux dénouement que l’on vient de décrire, à Collegno, dix ans après, quand sa famille le retrouve. « L’Amnésique de Collegno, malade n°44170, reconnu en la personne de Giulio Canella », comme le mentionne le dossier d’hospitalisation, est sur le point de rentrer chez lui.

Mais le 3 mars 1927 une lettre anonyme arrive au commissariat de police de Turin, au diocèse de Vérone ainsi qu’au journal ultra-catholique « Il Momento ». Cette lettre indique que l’Amnésique de Collegno n’est pas Giulio Canella mais un dangereux malfaiteur bien connu des services de police de Turin, un dépravé, un adultère en cavale, avec trois mandats de capture, un typographe du nom de Mario Bruneri, un habitué des pseudonymes. Ce délinquant, précise la lettre anonyme, simule l’amnésie pour échapper à ses peines de prison, il fait semblant d’être Giulio Canella. Il s’agit d’un diabolique simulateur. La justice ordonne immédiatement des examens basés sur un nouveau relevé des empreintes digitales et un nouveau test de la syphilis. Les premiers résultats arrivent, ils indiquent que l’Amnésique est bien Mario Bruneri. Quant au test de la syphilis, il se révèle positif.

Une longue série de procès commence en 1928, elle se terminera en 1931. La famille Canella gagne le premier en obtenant une ordonnance pénale qui déclare que l’Amnésique n’est pas Mario Bruneri. Mais le quotidien « L’Osservatore romano », porte-voix du Vatican, contre-attaque : pour lui il s’agit bien du simulateur. Le journal met alors l’un de ses grands avocats à la disposition de la famille Bruneri, une famille notoirement pauvre et qui ne veut, en aucune manière, avoir le malade à charge. La justice demande des expertises médico-légales. D’un point de vue scientifique, les principaux spécialistes appelés à la rescousse sont les professeurs Ugo Sorrentino, Salvatore Ottolenghi, Giovanni Gasti, etc. Tous sont des héritiers spirituels de Cesare Lombroso, hommes du positivisme triomphant. Ayant tous juré serment au Régime politique, ils travaillent, à cette époque, à la résolution des problèmes posés par l’ordre public. Ils perfectionnent des méthodes innovantes dans le classement et la centralisation des empreintes digitales et contribuent ainsi aux progrès de la graphologie, des analyses dactyloscopiques, morpho-métriques notamment celles de l’oreille, etc. Ces noms ainsi que celui du psychiatre, Alfredo Coppola, restent attachés à l’histoire de l’Amnésique de Collegno.

Il est à noter que les magistrats, malgré l’indication de la cour de Cassation en 1930, refusent de prendre en considération les cinq contre-expertises que la famille Canella a fait établir de son côté. L’une d’entre elles concerne l’examen du sang. La famille Canella s’est en effet soumise volontairement à ce test qui révèle clairement son lien de parenté avec l’Amnésique. Elle demande la comparaison de ces résultats avec le sang des Bruneri, ainsi que leur publication officielle. Mais la justice refuse. Par ailleurs il est à noter que la lettre anonyme, pièce maîtresse de l’Affaire, n’a jamais figuré dans l’instruction des procès. La famille Canella perd, successivement, les quatre derniers procès. En 1931, lors de la dernière instance, quatre-vingt six personnes  se présentent au tribunal de Florence pour témoigner et prendre la défense du professeur Canella. Malgré tout, la magistrature refuse de les recevoir. Le ministre de la justice, Alfredo Rocco, en personne, téléphone au président de la cour, en pleine session, pour ordonner d’en finir au plus vite avec cette histoire. Le verdict qui tombe est le suivant : l’Amnésique de Collegno qui dit être Giulio Canella était, est et sera Mario Bruneri. Ce verdict contraint le professeur Canella –état civil oblige- à donner le nom de Bruneri à ses enfants nés après l’amnésie. Ce verdict réduit son épouse au statut de concubine aux moeurs légères. L’Église crie au scandale et parle d’excommunication. Le professeur Canella, condamné comme étant le malfaiteur, est envoyé au cachot pour purger les peines de Mario Bruneri. À sa sortie de prison, en 1933, la diffamation continue, accompagnée de menaces de mort. La famille Canella décide alors d’émigrer au Brésil.

Leur arrivée à Rio de Janeiro se fait sous de bien meilleurs auspices. Les scientifiques du pays viennent à leur rencontre. Giulio Canella est reçu, solennellement et en session publique, par la Société de criminologie. De nombreuses études d’anthropométrie, basées sur des comparaisons maxillo-faciales, sont effectuées sur sa personne, ses enfants (tant ceux nés avant qu’après l’amnésie) et des membres de la famille auxquels il est lié, via  son mariage consanguin. Contrairement à l’Italie, le Brésil lui accorde sans difficulté l’identité de Giulio Canella ainsi qu’à ses enfants nés après l’amnésie (Cf. figure). Le professeur Luiz da Silva de l’Université de San Paolo et le professeur Reyna Almandos, directeur de l’Institut des Identifications de Buenos Aires, envoient au gouvernement de la Péninsule les conclusions de leurs travaux, demandant alors, en 1935, que le procès soit réouvert. L’Italie refuse.

Depuis lors les descendants du professeur Giulio Canella, issus des enfants nés après l’amnésie, vivent au Brésil et ils continuent, pour le Brésil, à s’appeler Canella. S’ils mettaient les pieds en Italie, ils seraient contraints, par les effets de l’application de la sentence judiciaire sur l’état civil de leur père, à porter le patronyme de Bruneri. Actuellement seuls les descendants de Beppino habitent en Italie, à Vérone et ont toujours gardé le droit de s’appeler Canella (puisque Beppino est né avant l’amnésie).

En 1970 une nouvelle, de taille, est publiée dans les journaux italiens : le Vatican, impliqué dans l’affaire par l’intermédiaire de la lettre anonyme et d’un prélat de grand renom, père Agostino Gemelli, faisait amende en réhabilitant l’Amnésique. Au regard de l’Église, l’Amnésique était bel et bien le professeur Canella, Giulia Canella redevenait son épouse légitime, légitimes aussi leurs enfants nés après l’amnésie. À la suite de cette sentence pontificale, les actes de baptême des enfants (nés après l’amnésie) furent immédiatement corrigés sur les cadastres de l’Archevêchée  de Vérone : le nom de Bruneri fut barré, le nom de Canella y figure, à sa place.

Le retentissement médiatique des années trente, aligné sur le verdict, fut énorme. Tous les journaux de la Péninsule consacraient, au quotidien, des articles, rubriques, clichés concernant ce fait divers. Pourtant aucune critique ne fut jamais élaborée quant à cet événement-pivot qu’il est permis de qualifier de déloyal : une lettre anonyme a renversé le cour des choses, entraînant un homme, une famille et leur nom à la mort civile. D’anonyme, cet acharnement est devenu unanime, le secret a légitimé le discours officiel. Curieusement et presque cent ans après, le même écho prévaut, massif et inébranlable, à chaque fois que l’on touche à cette Affaire. L’amende honorable du Vatican publiée dans la presse ne semble avoir exercé aucun véritable contrepoids. Les versions « roman-photo » ou « polar » de cette histoire semblent plus fortes que toute possibilité de l’interroger en profondeur. L’invraissemblable fiction qui en découle l’emporte sur la déplorable vérité d’une injustice. Les films, les séries télévisées et les essais mentionnent pourtant cet acte scélérat, y compris Leonardo Sciascia dans ses livres consacrés à ce fait de chronique, Le théâtre de la mémoire et Sentenza memorabile. Mais force est de constater que les intellectuels, tout comme la conscience collective italienne, peinent à y voir malice.  

Dans ces écrits, dans les films et séries télévisées qui ont été réalisés depuis 1931 jusqu’à nos jours, l’Amnésique de Collegno est systématiquement dépeint soit comme un bouffon maniaque au sein d’une famille de bourgeois stupides (rôle interprété par l’acteur Totò), soit comme un bel inconnu dont les prestations sexuelles remportent l’assentiment libidineux d’une veuve de guerre. Un diabolique imposteur, Bruneri, dans tous les cas. Cette histoire, sous des noms qui continuent à exister réellement (du fait des descendants des deux protagonistes), s’est étoffée et a intégré la mythologie courante, jusqu’à se retrouver dans les expressions de la vie quotidienne.  

 

Contexte des tests ADN de 2014

C’est précisément dans ce décor que s’ouvrait le récent programme de la Télévision italienne (« Chi l’ha visto ? » Rai 3, le 9 juillet 2014). En guise de reconstruction historique, conduite par un ex-agent de la police scientifique, on assistait à un montage des extraits les plus sensationnels des films mentionnés ci-dessus. Après cette première série de clichés assemblés en bande annonce, la caméra était braquée sur quelques descendants du professeur Giulio Canella qui, la conscience tranquille, consentaient à un prélèvement de salive destiné aux tests ADN. Le drame humain, qui avait secoué et divisé l’Italie toute entière pendant presqu’un siècle, allait devenir, en un quart d’heure, soluble dans quelques crachats certifiés conformes. Les tests ADN allaient révéler au grand public, et en vertu du décor d’ouverture, la véritable identité du fameux Amnésique : bouffon ou détraqué sexuel ? Les résultats des tests ADN en question ont été utilisés, par la présentatrice, comme une évidence (une preuve) de plus que l’Amnésique n’était pas Canella.

L’émission télévisée se basait sur une dialectique spécieuse. Il importe d’essayer de la déconstruire. Le problème à résoudre était présenté par des séquences cinématographiques mais sa résolution en passait, quant à elle, par quelques descendants du professeur Canella, en chair et en os. Une attention particulière entourait les prélèvements de salive, effectués auprès des descendants de l’Amnésique. Le reporter scientifique s’était en effet rendu, en personne, au Brésil pour rencontrer Camillo Canella, un fils du professeur, né après l’amnésie. On pouvait ainsi voir Camillo, âgé de 85 ans, assis dans son fauteuil, usé par un vieux cancer et d’innombrables cycles de chimiothérapie, consentir au prélèvement. L’autre, un petit-fils du professeur, Julio, fils de Beppino né avant l’amnésie, reçevait le reporter à Vérone, dans son bureau, qui est aussi l’un des lieux où sont déposées les archives de la Cause. Une ultime séquence filmait le reporter à l’entrée du laboratoire d’analyses où il déposait les échantillons. La démarche s’était donc effectuée à la lumière du jour et avec un zoom destiné à tout aseptiser, y compris l’assentiment des protagonistes. Stratégie qui, par ricochet, donnait à l’ensemble de l’émission un cachet scientifiquement conforme.

Les tests ADN étaient ainsi mis au service d’un raccourci permettant de faire l’économie de la complexité de l’Affaire, laquelle, pour un auditeur non averti, passait totalement inaperçue. Car en effet : il y avait eu historiquement, au départ, deux noms (Canella-Bruneri) pour un seul corps, encore vivant, et dont la descendance avait été exclue (la justice avait rejeté les résultats des tests sanguins que la famille du professeur voulait joindre à l’instruction du procès). Mais à l’arrivée, sur le plateau télévisé, on se retrouvait avec plusieurs corps pour un seul nom, celui d’un aïeul décédé. Le test concernait la descendance du professeur mais en excluait les principaux protagonistes (Canella-Bruneri).

Le deal était le suivant : si le test indique que les deux prélèvements examinés sont apparentés entre eux, alors le corps (ou le nom ?) de l’Amnésique est bien celui de Canella. Si en revanche le test est négatif, le corps (ou le nom ?) de l’Amnésique est celui de Bruneri. Et ce qui devait arriver est arrivé, le test était « négatif » et la présentatrice s’effaça pour mettre la patate chaude, en direct, dans la bouche du petit-fils, Julio. À lui de lire les résultats. L’émission prenait fin ainsi. Patate chaude ou cerise sur le gâteau ? Car la mise en intrigue autour de la révélation des résultats mérite qu’on s’y attarde. Là où la parole de la famille avait été systématiquement bafouée par le choeur des pouvoirs en place, Julio Canella fut chargé, seul et en direct, d’ouvrir le pli et de lire la page sur laquelle figuraient les résultats des tests ADN, de lire une lettre contenant une présumée vérité dont les termes le visaient dans son identité, son intimité. Mais une lettre écrite par d’autres mains.

Un des points importants est ici que la réponse donnée (ou plus exactement le mode de réponse proposé via les tests ADN) ne correspond absolument pas à une réponse à la question posée. En effet la question posée est : Qui était l’Amnésique de Collegno ? La réponse donnée est : Des descendants mâles de l’Amnésique de Collegno ne sont pas apparentés génétiquement. En effet les tests ADN effectués, débouchant sur des comparaisons d’ADN de chromosomes Y, concernaient un petit-fils du professeur, Julio, fils de Beppino, né avant l’amnésie, et Camillo Canella, fils du professeur, né après l’amnésie (Cf Figure 1). Ces analyses d’ADN étaient destinées à mettre en évidence, d’une part, des relations de parenté entre ces hommes et, d’autre part, potentiellement, à montrer qu’ils ont un ancêtre commun, du fait d’avoir tous les deux le même chromosome Y.

Plusieurs éléments concernant ces tests ADN nous apparaissent ici intéressants à discuter. Ils nous permettent d’évaluer le déploiement, au sein de la société, de raisonnements souvent hasardeux quant aux techniques et raisonnements biologiques. Des problèmes tout à fait spécifiques en résultent.

Les test ADN comme outils d’analyse disponibles au grand public et utilisables dans une émission de télévision sont relativement récents : les principes et méthodologies se sont développés progressivement au cours des années 1980, notamment grâce aux avancées technologiques de la biologie moléculaire et à l’approfondissement des connaissances sur l’organisation et la structure des génomes et les propriétés de l’ADN. Dans les années 2000, la formalisation du concept d’empreintes génétiques comme marqueurs d’identité, combinée avec la baisse des coûts du séquençage, a entraîné le développement de ces méthodes dans de très nombreux champs d’applications. Ceci s’est accompagné de l’apparition d’une offre commerciale d’analyses d’ADN à des prix compétitifs, plus ou moins accessibles à tous selon les pays et les législations en vigueur. Identifications d’échantillons biologiques, identifications de personnes et de relations de parenté entre individus, recherches d’origine ethnique/ géographique et identification de susceptibilité à des maladies sont les applications les plus courantes.

 

L’ADN, marqueur d’identité ?

Le développement des techniques d’empreintes génétiques a entrainé ainsi l’apparition de la notion d’identité génétique. Selon cette conception, nous, les êtres humains, comme tous les êtres vivants, sommes définis par notre matériel génétique et l’ensemble des gènes que nous possédons. Cet ensemble détermine ainsi nos caractéristiques physiques et nos prédispositions à diverses pathologies. Nous sommes aussi, selon cette conception, uniques génétiquement : chacun d’entre nous possède un ensemble de séquences d’ADN, qu’il est quasi impossible, à moins que nous ayons un jumeau, de retrouver à l’identique chez un autre être humain. Cette notion d’identité génétique s’est imposée rapidement dans le cadre légal mais aussi dans le domaine médical, avec succès. Néanmoins un certain nombre de cas particuliers émergent au fur et à mesure que l’utilisation des tests ADN se banalise. L’un des plus intriguant est le cas des chimères, notamment mis en lumière par l’affaire de Karen Keegan en 1998. Cette femme ayant besoin d’une greffe de reins, ses deux fils sont testés comme tout donneur potentiel. Les analyses d’ADN révèlent alors que ces fils ne sont pas les siens ! Devant se rendre à l’évidence qu’elle n’a pas eu recours au don d’ovocyte et a bien accouché de ses enfants, des analyses médicales approfondies montrent que son corps contient deux génomes différents. Karen Keegan est donc un être composite, ce que l’on appelle une chimère génétique. Cela se produit souvent lors du développement de jumeaux de type siamois où l’un absorbe l’autre à un stade de développement précoce. Il existe aussi d’autres possibilités de chimérisme comme le microchimérisme par migrations de cellules fœtales vers l’organisme de la mère : ainsi quelques cellules foetales s’y établissent et le modifient de manière pérenne. Du côté des jumeaux, que jusqu’à présent la génétique a considéré comme strictement identiques, de nouvelles méthodes d’analyses montrent qu’il est possible de distinguer, l’un de l’autre, des jumeaux homozygotes en identifiant des mutations de fréquences rares.

L’identité génétique n’est donc pas une évidence absolue, sans ambiguïté. Il semble donc bien qu’un individu puisse comporter, en son corps, plusieurs identités génétiques en mosaïque, le rendant ainsi chimérique. En dehors du champ génétique, d’autres biologistes réfléchissent aussi, de manière tout à fait rationnelle, à cette question de ce qui fait notre identité biologique. En effet d’autres pistes de réflexion s’ouvrent si l’on considère l’ensemble des cellules de notre organisme qui contient, par exemple, en proportion beaucoup plus de cellules bactériennes qu’humaines. Notre flore microbienne intestinale s’avère ainsi particulièrement discriminante, s’apparentant à des groupes sanguins…. Il apparaît d’ores et déjà, en ce début de XXI° siècle, que définir l’identité biologique s’avère beaucoup plus complexe que ce qui était évoqué au début de l’utilisation des empreintes génétiques.

La question de ce qu’est l’identité se pose donc très sérieusement en biologie, rejoignant ainsi les interrogations sur l’identité déjà formalisées par d’autres champs d’étude, notamment sociaux. Plusieurs définitions et considérations de l’identité se sont succédées dans l’histoire et coexistent depuis longtemps dans nos sociétés : Qu’est ce que l’identité d’un individu ? Quels critères d’identification utiliser ? Qui détient l’autorité de certification de l’identité ? Peut-on amalgamer, si facilement, l’identité définie par l’état civil classique avec l’identité biologique ? Ces questions se posent à nous crucialement et si elles sont, à l’heure actuelle, examinées très sérieusement par les juristes et les comités d’éthiques, pour ne citer qu’eux, elles devraient être prises en considération tout aussi sérieusement par chacun de nous.

Néanmoins, actuellement, l’identité génétique est utilisée couramment par la société civile grâce aux applications commerciales, ainsi que lors de procédures médicales ou judiciaires. La recherche en paternité, par tests ADN, est ainsi utilisée, de façon concluante, dans de nombreuses situations : cas de viols, d’héritage, de regroupement familial,  posant à chaque fois des problèmes spécifiques. La réglementation française (article 16-11 du code civil) encadrant ces tests est l’une des plus strictes au monde et diffère des législations en vigueur dans les autres pays européens. Un test ADN de reconnaissance de paternité ne peut, en France, être ordonné que par un juge (du tribunal de grande instance) et doit avoir lieu dans un laboratoire d’analyse agrée par l’État. Selon la loi de Bioéthique de 2011, une prescription médicale est impérative pour obtenir des analyses génétiques par un laboratoire. En Italie (comme dans de nombreux autres pays d’Europe), comme on a pu le constater lors de l’émission télévisée, il n’est besoin que du consentement des personnes concernées.

Il est assez fréquent que des affaires judiciaires mettent, incidemment, en lumière des informations sur les relations de parenté biologique que les protagonistes ignoraient complètement. Un exemple récent, dans un tout autre contexte, est celui de ce biologiste américain qui, utilisant les services du site 23andMe pour déterminer ses risques de susceptibilité à certaines maladies ainsi que ceux de ses parents, découvre, en comparant ses données familiales à celles des utilisateurs de ce site, qu’il a un demi-frère, entraînant, dans la foulée, un séisme familial et le divorce de ses parents âgés.  

Ici, les tests ADN réalisés dans le cadre de l’émission « Chi l’ha visto ? » mettent directement en péril les relations familiales et l’identité de chacun au sein de cette famille. En effet les journalistes ont organisé les tests de telle manière que les relations de parenté entre les différents protagonistes peuvent être questionnées à différents niveaux et les résultats sont présentés sans discussion aucune des différentes interprétations possibles.

Deux niveaux de réflexion sont à distinguer ici. D’une part, à propos de la résolution concrète de ce cas via l’utilisation de tests ADN : quelles hypothèses et conclusions peut-on réellement élaborer à partir des résultats présentés lors de l’émission ? Comment faudrait-il procéder ? Quelle méthodologie serait la plus adaptée à cette histoire si complexe pour parvenir à une résolution du cas en utilisant les tests ADN? Et puis, il y a d’autre part des questions de fond : pourquoi ce recours aux tests ADN ? Quels types de preuves voulait-on obtenir durant l’émission télévisée ? D’autres types de preuves sont disponibles, pourquoi ne pas y recourir ?

Ensuite, des questions émergent concernant les raisonnements et la part de réflexion éthique des journalistes. Pourquoi est-ce aux descendants de résoudre l’énigme de leur ascendant et pourquoi doivent-ils se mettre en péril (ou s’exposer) pour le faire ? Est-ce aux membres de la famille Canella d’apporter la preuve de leur ascendance? De leur généalogie ? Cela permet–il de résoudre l’énigme ? Ils sont entre guillemets « innocents » jusqu'à preuve du contraire. De quoi seraient-ils coupables ? Sur quoi portent leurs questions puisque justement ils se sont soumis si tranquillement aux tests ADN tout comme, dans le passé, aux tests du sang ? Pourquoi les journalistes les ont-ils mis dans cette position et n’ont pas – méthodologie oblige- cherché à contacter la famille Bruneri ?

Les tests ADN réalisés ici concernent, en réalité, les relations de paternité et de parenté entre différents descendants de la famille, et non pas directement l’identification de l’Amnésique. D’après les résultats obtenus, on peut émettre plusieurs hypothèses :

Canella peut très bien ne pas être le père de tous ses enfants, qu’ils soient nés avant la guerre ou après. On pourrait, par exemple, invoquer facilement des problèmes d’impuissance de son côté (syndrome post-traumatique), de viol (courant pendant la guerre et cette période), d’infidélités (si classique dans les comédies italiennes), que sais-je encore ? Comme les tests sont effectués sur des petits-enfants, on ne peut, bien sur, exclure aussi que le problème de paternité se situe au niveau intermédiaire. Que Canella soit ou non le père biologique de ses enfants ne l’empêche pas d’être l’Amnésique de Collegno... ne l’empêche pas d’être Canella.

L’un des moyens d’approcher cette question serait de lancer l’enquête familiale du côté de l’autre famille, la famille Bruneri. Des comparaisons d’ADN de même ordre que celle réalisés avec les descendants Canella devraient permettre l’identification avec les Bruneri.  Néanmoins une telle procédure exposerait cette famille aux mêmes éventuels problèmes d’identité parentale.

Pour revenir à notre question, si l’on tient absolument à utiliser l’ADN comme moyen d’identification de l’Amnésique, il faudrait alors appliquer les tests non seulement sur les restes du cadavre de l’Amnésique mais aussi sur les deux familles élargies, tout en utilisant non seulement les marqueurs de paternité du chromosome Y, comme cela a été fait jusqu’à présent, mais des marqueurs ADN situés sur tous les chromosomes. Pour cela il faudrait pouvoir accéder à la dépouille de l’Amnésique et l’on peut imaginer qu’une telle démarche entraîne une série de problèmes tant d’ordre légal, moral que concret, à savoir : le statut des cadavres, la dignité, l’autorisation familiale et, plus prosaïquement, les problèmes de conservation de l’ADN.

En effet  même si des cas d’exhumation de corps en très bon état sont régulièrement apportés dans la presse, les décompositions rapides, avec un temps moyen variant selon les conditions environnementales, notamment température et humidité,  sont  les plus courantes. D’autre part il faut bien sûr que tous les membres de la famille soient d’accord pour éventuellement mettre à jour des histoires très personnelles. Le fait même que l’on doive se questionner sur ce que les membres pourraient avoir à cacher –ou tout simplement à ne pas vouloir dire- montre la face très intrusive de ces tests ADN. Le point important est ici de démontrer que les analyses d’ADN sont extrêmement inquisitrices, forçant à mettre en lumière des aspects intimes de la vie des individus et de la vie familiale qui, ici, n’ont rien à voir avec le problème que l’on veut résoudre et semble hors de propos.

 

Expertise psychiatriques & autres méthodes.

 Une lettre anonyme l’emporte. Le tribunal refuse la preuve par l’examen du sang spontanément proposé par la famille « coupable ». Un formatage de l’opinion publique qui semble pérenne... L’acharnement contre un homme et son nom suffirait ici à opérer comme la trace ineffaçable d’un délit. Pourquoi, aujourd’hui, privilégier l’éclairage fourni par la seule biologie ? La question se pose de savoir quelle serait cette vérité, établie par les tests ADN, qui viendraient éclairer à rebours un problème amputé des termes mêmes qui le composent. Là où une chatte ne retrouverait pas ses petits, une approche historique serait d’y introduire d’emblée ordre et genèse. Par rapport à cette littéralité, la clinique psychanalytique apporte également des points de vue qui sont particulièrement pertinents sur cette affaire.

Proposition de lecture :

Le dossier médical du patient n°44170, hospitalisé pendant un an, témoigne de deux éléments essentiels : l’homme ne souffre pas de trouble neurologique et il ne simule pas. Il s’agit d’un amnésique. Ces éléments sont confirmés par le non-lieu judiciaire mais aussi par le protocole d’identification avec la famille. L’étude du journal intime du patient étaye amplement l’observation clinique effectuée par les médecins, les infirmiers, l’ensemble du personnel de l’asile psychiatrique. L’homme écrira d’ailleurs jusqu’à la fin de ses jours et le ton restera inchangé, tout comme la calligraphie et les thématiques abordées. On possède ainsi, dans les archives de la famille, des documents écrits de la même main sur un arc de temps incroyablement long : des années 1910 jusqu’au décès, en 1941. L’ensemble de ces écrits constitue une seule unique et immense signature.

Par rapport à ce court aperçu, l’expertise psychiatrique, effectuée pour le  procès de 1929, présente un nombre incalculable d’incohérences. Après la révélation fournie par le deuxième test des empreintes digitales, le tribunal de Turin ordonna, en 1928, une longue série d’expertises (photographique, calligraphique, somatique -oreilles, signes particuliers), etc. L’expert psychiatre, Alfredo Coppola, effectua son travail sur une durée de neuf mois pendant lesquels le malade n°44170 fut mis en chambre d’isolement, à Collegno, pour éviter tout contact avec la famille Canella. On craignait en effet que les Canella lui fournissent les renseignements dont il avait besoin pour parfaire son plagiat et sa simulation. On craignait tout autant que le suspect apprenne le déroulement de son affaire en lisant les journaux. Pendant tout ce temps la porte de sa cellule fut surveillée nuit et jour. Voici à présent quatre exemples, pris dans l’expertise psychiatrique (qui fait plus de 1000 pages), pris dans la liste des preuves qui eurent pour effet de renforcer le résultat des empreintes digitales et de cautionner le verdict. Cette première lecture que nous proposons ici est tout à fait critique vis-à-vis des arguments officiels et elle va permettre de faire émerger le sous-texte à l’oeuvre dans l’Affaire.

 

1. Nous commencerons par la conclusion de l’expertise que le psychiatre rédige ainsi : « l’Amnésique est un simulateur, il fait semblant d’être le professeur Giulio Canella depuis un an, il s’agit d’un diabolique simulateur ». Soutenir ce propos, c’est en premier lieu faire l’impasse sur un ensemble de renseignements qui concordent entre eux de façon linéaire, à savoir : les éléments cliniques fournis par le dossier médical durant un an d’hospitalisation, les « minutes » des réunions de l’hôpital, les dépositions des infirmiers, les résultats du protocole d’identification avec la famille, les témoignages immédiats et désintéressés recueillis avant l’accélération du cours des événements, bien avant l’imbroglio provoqué par la lettre anonyme. Dans la mesure où il dénie les données de base, un tel énoncé engendre une version des faits qui sous-entend une autre série d’éléments, à savoir : l’individu a été capable de simuler ce qui est écrit dans le dossier clinique, de simuler la mélancolie, l’amnésie et les qualités d’un homme qu’il n’a jamais connu, l’individu savait d’emblée que la famille Canella se présenterait, un an après, pour le mettre à une place manquante bien précise puisqu’il a, depuis le début, imité le professeur de philosophie. On saisit bien qu’un seul verdict soit à la hauteur d’une telle construction. Dans ces conditions, en effet, le malade n°44170 ne peut être qu’un diabolique simulateur.

2. Le psychiatre Coppola donne à voir la reproduction de 18 dessins exécutés par le patient, y compris les illustrations pour le bulletin anti-alcoolisme. Mais dans ses conclusions, le psychiatre écrit que « l’on n’a jamais vu l’Amnésique dessiner, ni même avec un crayon de papier en main. L’individu n’est donc pas le docte professeur de philosophie mais un habile plagiat, le simulateur ».

3. Le psychiatre évalue le comportement suicidaire du malade. Son raisonnement est alors le suivant : l’Amnésique ne peut pas être Giulio Canella car celui-ci était catholique pratiquant et, en tant que tel, il ne pouvait être qu’opposé au suicide.

4. Sur un tiers de son travail, l’expert dresse la forma mentis du professeur. Il mentionne les deux épisodes de confusion mentale avec amnésie sur le nom propre que Giulio Canella avait traversé durant sa jeunesse. Des témoignages sont présents dans l’expertise, dont celui du psychiatre qui, à l’époque, avait soigné le jeune intellectuel. Mais la conclusion de Coppola est la suivante : « Le professeur Canella avait souffert deux fois d’amnésie sur son nom propre, lors de moments de confusion mentale, durant sa jeunesse mais il en guérit totalement. L’individu, ne souffrant d’aucun symptôme, ne peut être qu’un diabolique simulateur ».

Si on prend le soin de lire l’ensemble de l’expertise, et pas seulement les dernières lignes, on s’aperçoit que les conclusions ont pour logique de s’inscrire à l’opposé du matériel clinique pourtant recueilli par l’expert lui-même.

Il en est ainsi pour chacune des autres expertises médico-légales car toutes sont guidées par la même certitude. Certitude dont on peut dire qu’elle est peu appropriée à une situation aussi complexe. Mais les prémisses étant, pour chacun des examens, identiques dès le départ (« l’homme est un simulateur, le test des empreintes digitales le prouve »), les résultats obtenus sont à l’arrivée, eux aussi, identiques : « L’homme est bien un simulateur ». Dans cette logique qui consiste à éviter toute contradiction, les expertises relatives au soma déplacent le débat de façon plus subtile, plus silencieuse, sans « accuser » directement le malade n°44170. De fait on ne saurait incriminer le lobe d’une oreille, l’implantation des cheveux ou une cicatrice. En isolant le corps de la preuve, on abolit le droit de réponse, de résistance, de contradiction. Face à un patient dont on pense qu’il ment comme il respire, le soma devient louche lui aussi : les expertises abandonnent la proie pour l’ombre, elles abandonnent les échantillons pour célébrer les méthodes et honorer la fiabilité du test lui-même, la fiabilité de l’invention. Ce déplacement des enjeux, imperceptible, s’effectue sur le modèle précédent, celui du test des empreintes digitales. Nom propre et discours sont exclus en tant que garanties et conditions de l’identité. Cet aspect foncièrement humain est aboli au profit de l’aspect froidement technique des empreintes digitales. Ayant introduit de la certitude, les empreintes digitales vont conduire à un registre qui restreint l’Affaire à une question beaucoup plus simple : le corps de l’Amnésique est-il celui du malfaiteur ? On se met en effet à chercher non plus une identité (A est unique, ipsum) mais à vouloir établir de l’identique (A = A, idem). On pensera en toute bonne foi que l’identité biologique, via les empreintes digitales qui, à cette époque, sont considérées comme une réponse exacte (surtout sans erreur possible), est reconductible au nom propre, et donc à l’état civil.  

Une fois de telles distorsions mises à plat, qui plus est dans un document médico-légal, quel pourrait être le raisonnement permettant de repartir sur de nouvelles bases pour se tourner vers les preuves établies en laboratoire, tels que l’ADN ? Si les empreintes digitales étaient incontestables, pourquoi chercher d’autres preuves ?

 

En quelques mots :

Les mythes et la littérature ont de tous temps puisé dans les mystères qui hantent l’âme humaine et son identité : Ulysse, Arlequin, Gaspar Hauser, Martin Guerre, Peter Schlemihl, Le voyageur sans bagages... D’un point de vue psychiatrique, l’amnésie d’identité est un syndrome auquel on commence à donner forme au lendemain d’événements traumatiques tels que le tremblement de terre de Lisbonne et la première guerre mondiale. Il peut survenir lors d’un épisode de terreur, il est alors une réaction psychique élaborée par l’individu qui, ne pouvant pas fuir le danger, oublie l’autre terme de la contradiction dans laquelle il se trouve plongé : il oublie son nom, il perd le fil de sa vie. Les auteurs s’accordent à dire qu’une telle amnésie peut cependant marquer une structure psychique sans variantes spectaculaires, en dehors de tout traumatisme notoire. Les difficultés de la vie subjective, le fait intra-psychique peuvent suffire à déclencher un tel oubli qui concerne le nom, le prénom, la vie passée, la famille, les affects. Dans un tel tableau, toutefois, le savoir-faire résiste : si un homme savait jardiner ou faire de la photo avant son amnésie, il continue à savoir jardiner ou faire de la photo, après. Concernant le professeur Giulio Canella, ce savoir concerne l’écriture, la prière, la musique, la peinture et, d’une certaine manière aussi, l’étrange et puissant amour qui le relie à son épouse, et aux lettres de leurs noms, Giulio-Giulia Canella. Les auteurs concordent également sur quelques autres éléments : la plupart des amnésiques sont des hommes, c’est eux qui d’ailleurs transmettent le nom. Quand la famille retrouve son cher disparu, l’amnésie d’identité ne se lève pas comme un voile qui se déchire, on ne peut pas parler de guérison au sens classique. L’Affaire Canella est également historique du point de vue de la question de la signature, de ce qu’elle permet de saisir des difficultés subjectives quant à porter un nom, le transmettre, le perdre, le retrouver, signer.

 

Conclusion :

L’Affaire de Collegno tire sa caractéristique d’un élément assez rare et qui lui est tout à fait particulier : la linéarité d’un drame humain arrivé à son terme à laquelle s’oppose l’incohérence verbale des différents énoncés produits, dans un second temps, par les conclusions médico-légales, les sentences judiciaires et la presse. Là où se jouait un happy end en bonne et due forme survient un chambardement général qui, mettant sur pied une fiction inénarrable, ravage le cour même de l’alphabet. Cette vérité assénée à force de sentences et d’expertises peine pourtant à abolir la monumentale duplicité à l’oeuvre dans les données de départ. Basée sur le non-dit, cette stratégie est convaincante car elle vise à dissimuler l’essentiel, lequel passe donc inaperçu. Mais brouiller les cartes n’est jamais sans conséquences : si la question n’est pas correctement formulée en amont, la réponse s’invalide d’elle-même.

La lecture psychanalytique apporte ici un éclairage particulièrement pertinent, elle permet de tirer une ligne droite entre plusieurs événements épars qui, parce qu’ils sont d’ordre subjectif, peinent à trouver leur légitimité dans l’Histoire. Une telle approche se concentre sur le nom et privilégie ce qui échappe d’emblée au tableau : son oubli, ses origines, ses effets, son retour. Cette méthodologie tient compte des non-dits, des contradictions, des fantasmes qui structurent les différents discours en lice, qu’ils soient judiciaires, médiatiques ou faisant partie du relevé signalétique de la gendarmerie. Elle permet de relier entre eux les éléments qui passent inaperçus, de leur donner plus de force. La cohérence qui s’en dégage est parfois plus puissante que les preuves établies en laboratoire. Comment penser le nom propre dans la mesure même où, manquant à l’appel, il organise les différents tableaux ? Comment un homme se débrouille avec son identité, et les symptômes qui peuvent en résulter ? La clinique de l’amnésie d’identité permet, une fois n’est pas coutume, de comprendre l’Histoire là où généralement c’est l’Histoire qui confère aux hommes le sens de leur trajectoire.  

 

Bibliographie.

J. Anouilh, Le voyageur sans bagages, éditions La petite illustration, 1937.

L. Boltansky (sous la direction de), Affaires, scandales et grandes causes – de Socrate à Pinochet, éditions Stock, les essais, 2007.

M. De Certeau, L’écriture de l’Histoire, éditions Folio Histoire, 1975.

M. Czermak, Patronymies, Masson, 1998.

Ch. Dal Bon, Oublier son nom – Histoire d’un cas, l’Amnésique de Collegno, éditions Imago, 2014.

G. De Cataldo, « Non basta il DNA » article publié par le magistrat De Cataldo dans la revue italienne L’Espresso, semaine du 17 mars 2014.

G. Devereux, La renonciation à l’identité-défense contre l’anéantissement, édition Petite Bibliothèque Payot, 2009.

M. Foucault, Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma soeur et mon frère : un cas de parricide au XIX° siècle, éditions Gallimard, 1973.

R. Girard, Le bouc émissaire, éditions Folio, 1986.

P. Legendre, Le crime du caporal Lortie – traité sur le père, éditions Fayard, 1989.

M. Plon et H. Rey-Flaud (sous la direction de), La vérité, entre psychanalyse et philosophie, éditions Erès, 2007.

P. Ricoeur, Temps et récit, tome 1, L’imaginaire et le récit historique, éditions du Seuil, 1983.

C. Rosset, Le réel et son double, éditions Poche, 1993.

F.-M. Voltaire, L’Affaire Calas-traité sur la tolérance, éditions Poche, 2009.

 


[1]  Dossier clinique n°44170, hôpital psychiatrique de Collegno, et ‘minutes’ administratives 

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