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Billet de blog 30 nov. 2010

l'or nègre - chapitres 23, 24 et 25

Camille de Vitry
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

  1. Peurs

Ultime étape : la Clinique SEMOS. Le docteur Steve Du Toit ne peut nous renseigner sur d’éventuelles maladies liées aux conditions de travail : il est en poste depuis un mois seulement… Mais « l’important est qu’avant chaque embauche a lieu un examen médical. On prend l’élite de la main d’œuvre disponible : les gens les plus sains. Quand ils commencent. »

Ce « when they start of » me glace les sangs.

En nous ramenant en fin de journée à l’Hôtel de Ville, en 4x4 portières fermées Samaké se lance dans une démonstration touristique - toutà fait gratuite - sur les mystères de l’Afrique Noire ; les morts étranges, la confection de poisons (il serait expert en la matière) à partir d’intestins de hyène macérés avec des plantes spécifiques… avant de demander, sympathiquement : « Où est-ce que vous dînez d’habitude ? »

À cet instant, caméra & micro étaient rangés au fond des sacs. Pas de traces.

La menace implicite est bien concrète. À Sadiola, la moitié du village espionne l’autre.

J’ai peur, pour moi, mon équipe Claude & Julien, et… nos k7. Nous mangeons dans des échoppes au bord de la route, et commençons déjà à prendre nos habitudes “chez Virginie”, où il y a des frites pour mes loulous - mes boulets - Claude & Jul.

Désormais nous ne mangerons plus deux fois au même endroit. Le même soir Virginie nous trouve dans un estaminet à l’autre bout du village .« Et alors, vous ne mangez pas chez moi ce soir ? »… Non.

Le lendemain matin nous affrétons un véhicule improbable, minibus déglingué repeint de bleu pétant, et quittons le village de Sadiola.

Nous n’allons pas loin.

Je ne veux pas repartir sans avoir vérifié le maximum d’informations collectées en France. Le week-end du 8-9 février nous visitons d’autres villages de la Commune, poursuivons notre collecte macabre : vérification de décès, d’invalidités d’ouvriers.

Ceux-là travaillaient dans la carrière, dans l’usine, au bassin de boues… Les poussières, la vétusté des véhicules, les émanations toxiques des produits de traitement, eurent raison de leur santé ; souvent, de leur vie.

Boubacar Boukary fut licencié car il refusait de conduire un camion sans freins ni direction. Sékou Sidibé – qui accepta - perdit le contrôle du véhicule et s’écrasa contre une paroi de la carrière… Il ne se réanima pas.

Je suis munie d’un questionnaire établi par l’association Sherpa (Samira Daoud & William Bourdon), afin d’obtenir des informations précises - et juridiquement valables, pour pouvoir défendre ces ouvriers en Justice.

En complément du tournage.

Je fais de mon mieux.

  1. Femmes

Et les femmes… ces conversations de cuisine, ces “problèmes” de grossesse de Farabana…

Nous y déboulons en moto. (Quel épopée pendant ces 2 jours !)

Le chef de village, Sidina Dembele, est un vieil imam respectable, et respecté dans toute la Commune. Son visage ridé au regard brillant irradie la sagesse.

Il déclare sans hésiter :

« Pendant l’hivernage, l’eau qui coule dans le marigot devient très rouge et contamine les puits. Depuis que le projet a commencé jusqu’à présent c’est pareil : il y a des maladies tout le temps à cause de l’eau. » Je comprends de moins en moins quel est le lien entre cette eau rouge et l’exploitation minière – mais c’est pourtant simple : « l’eau du marigot vient de l’usine, là-haut, vers Yatela ; elle coule vers le village et jusqu’à la rivière Falémé, Sénégal. »

La Falémé est un affluent du fleuve Sénégal qui irrigue toute la région.

Sidina n’évoque cependant pas de problèmes de grossesse. Je pose explicitement la question mais il ne peut répondre : ces choses-là ne se disent pas. Il mande alors le griot, qui reçoit l’ordre de rassembler les femmes sur la place du village.

Et le griot de parcourir le village en frappant son tama (sorte de petit tam tam), lançant sa mélopée d’une voix forte pour appeler les femmes.

J’ignore encore le poids du tabou qui pèse sur elles !

Les voilà réunies. Elles sont magnifiques dans leurs vastes boubous brodés. Elles remplissent la place du village d’un bruissement coloré.

Je repose la question : y a-t-il eu des anomalies dans les grossesses, depuis « quelques années » ? Un silence indécis me répond. Puis une femme se lance :« Nous, les femmes, avons des maux de ventre. Ça vient de l’eau. Quand nous sommes enceintes nous faisons des fausses couches. » Je tente de savoir si elles sont nombreuses dans ce cas. « Beaucoup ! » fuse spontanément de plusieurs bouches. Mais aucune ne se désigne personnellement.

Faire une fausse couche est une honte, vécue dans le silence et la solitude. La femme peut être répudiée de sa famille – bannie du village.

On n’en parle pas.

« Il y en a une qui est partie en voyage... »

« Il y a Dialli qui est là. » La femme est poussée en avant. Gênée elle murmure : « ça vient de passer… » Puis une 3e, une 4e sont désignées. Elles ont également avorté, sans comprendre. Elles l’admettent avec réticence devant la caméra, poussées par la communauté.

Ces fausses couches surviennent depuis les 3 dernières années. D’autres problèmes sanitaires apparurent dans le village : de nombreux décès d’enfants en bas âge - qu’il me paraît difficile d’attribuer à une éventuelle contamination du marigot, plutôt qu’au sous-développement ordinaire ; « ils n’arrivent pas à manger, ni à boire, à cause de l’eau qui est mauvaise » ; les vieillards aussi sont victimes du phénomène. On me montre quelques ordonnances, qui viennent accréditer ces déclarations – notamment les fausses couches.

Mais encore une fois, je doute : pourquoi ces phénomènes surviennent-ils depuis 3 ans quand l’exploitation de Sadiola a commencé en 1996 – depuis 7 ans maintenant ? Et si ces troubles n’avaient rien à voir avec l’activité minière ?

  1. SEMOS en stop

Le lundi 10 février, nous retournons à la SEMOS - en stop : cette fois nous ne sommes pas attendus. Nous filmons l’entrée des locaux, le panneau “5 stars rate - safety is a state of mind” (la sécurité est un état d’esprit), quand approche un camion-citerne. Panoramique sur le camion. Un Blanc que nous n’avions pas remarqué jusqu’alors (la réciproque n’est certainement pas vraie), le chef de la sécurité à Sadiola, s’approche et nous intime l’ordre d’effacer les images. Surprise, je rétorque que nous sommes autorisés à tout filmer, sauf l’or. S’engage un dialogue absurde :

« Mais justement, c’était de l’or.

- Non, c’était un camion.

- Oui, mais ce camion transporte le minerai aurifère de Yatela. »

Le motif est fallacieux ; mais le gars ne plaisante pas. Contrainte, j’efface la cassette devant lui - bien persuadée que c’est pour une tout autre raison que ces images doivent disparaître. Laquelle ?

Je chercherai la réponse du côté de Yatela.

Enfin, nous allons saluer Samaké et exigeons de voir les résultats d’analyses de l’eau. Entre caméra et ordinateur, c’est Samba Sangaré - responsable malien du département Environnement - qui nous les présente avec beaucoup de mauvaise volonté. Il clique très rapidement sur les valeurs qui se répètent sur l’écran, largement supérieures aux normes de l’OMS, et indéfiniment répétitives de ligne en ligne – dont certaines sont totalement vierges.

Ça neveut rien dire. Que mesure-t-on exactement ?

Certains témoignages (dont le précieux contact JC L.) m’informèrent de la rupture de la digue de retenue des boues cyanurées, à la saison des pluies 1998. La contamination s’étendit alors jusqu’au fleuveSénégal. Je demande à voir ces résultats.

Alors, le taux de “total cyanide” monte jusqu’à 0,6mg/l - au lieu des 0,2mg/l répétitifs habituels. Le seuil de l’OMS étant de 0,07mg/l.

« Pas de commentaires. » coupe sèchement Samba Sangaré, plaquant sa main doigts écartés sur l’écran.

Trop tard : c’est filmé.

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