«Choisir son camp» - Réflexions sur les bisexualités/pansexualités

Photo par Cécile Morvant-Delourme Photo par Cécile Morvant-Delourme

Je veux écrire sur la bisexualité et la pansexualité depuis tellement longtemps que je ne me rappelle plus bien de quand date la toute première version effacée, recommencée, de ce texte. À chaque nouvel essai, plus de questions s’ouvrent : est-ce que j’écris depuis ma propre expérience, ou est-ce que j’essaie d’avoir un avis global, de quoi est-ce que ce texte se veut la défense, contre quoi il se dresse, et surtout, à qui il s’adresse. Cette accumulation de brouillons m’a fait réaliser que le besoin de poser la quantité de trucs qui me trottaient dans la tête était plus fort que je ne l’imaginais au départ, pour au moins une bonne raison : j’ai vite compris que je ne savais pas parler de ma propre orientation sexuelle. Qu’il y avait un énorme manque dans mon propre langage, dans ma propre pensée. J’ai passé un gros morceau de mon existence à essayer de justifier ou d’adapter ma bisexualité plutôt qu’à vraiment poser des mots dessus. Ce texte essaie de répondre partiellement à ce manque, dont je crois qu’il touche beaucoup de personnes bies/pans. Il ne se veut pas polémique, il ne veut surtout pas se poser contre les autres identités queer, ni revendiquer quoi que ce soit auprès d’elles. Je le précise parce qu’il me paraît essentiel de questionner nos places et nos rôles dans le système hétérosexuel et patriarcal sans tomber dans ce piège dangereux et stérile. Il ne s’agit pas de revendiquer une identité exclusive et excluante.

Ces réflexions émanent d’une impression que collectivement, mais de manière éclatée, nous sommes un peu fatigué.e.s de nous torturer la tête, de perpétuellement questionner notre place dans la société, de devoir rendre des comptes aux autres, à nous-même, et que nous avons besoin de dire un certain nombre de choses, de les mettre à plat, de se parler, entre nous, de partager nos vécus, de rappeler leur existence.

 

 

Je parlerai ici essentiellement depuis mon expérience de femme cisgenre bie/pan. Cette expérience recoupe à certains égards les vécus d’hommes bis/pans, de personnes non-binaires bies/pans. Elle recoupe aussi ceux de femmes lesbiennes et de femmes hétérosexuelles. Il me semble que c’est un premier point important que de souligner la pluralité des personnes rassemblées par la lettre « B » de LGBTI. En tant que femme bisexuelle, malgré les points de convergence, je connais bien peu le vécu des hommes bisexuels, je connais bien peu celui des personnes bies/pans non-binaires. Il existe peu de représentations, de discours sur les parcours bisexuels et pansexuels et sur leur variété. Or sans souligner la diversité et la porosité de cette catégorie, il est difficile de comprendre ce qui s’y déroule. On sait bien aujourd’hui que l’homosexualité et les discriminations systémiques qui en découlent ne sont pas les mêmes malgré des convergences pour les lesbiennes et pour les hommes gay. Il me paraît difficile d’appréhender la bisexualité et les discriminations qui en découlent sans rendre compte des différences essentielles qui distinguent la « biphobie » vécue par les hommes, par les personnes non-binaires, par les femmes. Ce flou rend la « biphobie », qui fait déjà débat à juste titre parce qu’elle se confond à de nombreux endroits avec l’homophobie, difficile à appréhender. Je ne sais toujours pas si je suis convaincue par ce terme et par ce qu’il recouvre. Je crois avoir vécu, outre de la lesbophobie, un certains nombre de violences qui étaient spécifiquement des représailles à ma bisexualité, mais en vérité il est très difficile de démêler les fils. Je me méfie aussi de ce terme parce qu’il est souvent utilisé à l’encontre des lesbiennes, et que c’est là un phénomène triplement absurde. Si on veut penser cette idée politiquement, il me semble qu’il faut déjà poser ces bases : d’abord, que si biphobie il y a, c’est qu’elle émane du système hétérosexuel, ensuite que penser une possible biphobie n’empêche pas de reconnaître que selon les conjectures, on vit dans des situations d’oppression incomparables, enfin qu’il faut bien admettre qu’il est bien souvent difficile de distinguer ce qui relève de quoi. Et puis, donc, il faut rappeler qu’il n’y aurait alors pas une, mais des « biphobies » : pour les femmes, comme pour la lesbophobie, cette discrimination est nourrie par le sexisme, ce qui la rend tout à fait singulière.

 

 

Quelques rappels généraux, d’abord. Si j’ai utilisé les termes bisexualité et pansexualité de manière fluide jusqu’ici, ils désignent en théorie deux choses différentes. Le terme « pansexualité », en remplaçant le préfixe « bi » – qui renvoie au chiffre deux – par « pan » – du grec « tout » – , permet de souligner un refus du binarisme sexuel. Dans les faits, toutefois, l’utilisation des termes reste souvent assez poreuse. Un grand nombre de personnes, et notamment de personnes concernées, utilise le terme « bisexuel.le » parce qu’il est davantage compris, parce qu’il est le plus évident, ou parce qu’il colle concrètement à leur vécu. L’utilisation de l’un ou l’autre ou des deux termes dépend de nombreux facteurs qu’il est réducteur de résumer à, d’un côté, une attirance pour l’un et l’autre genre, de l’autre une indifférence.

Le point commun aux personnes bies et pan est de transgresser un fondement de nos sociétés occidentales hétéro-patriarcales, celui de la binarité de genre. Contrairement aux autres formes de sexualités, nous ne nous fixons pas sur un genre ou sur l’autre. Ce positionnement, plutôt que d’être pris comme un placement stable, est perçu comme une indécision, comme un moment, comme un mouvement vers une sexualité plus viable. Il arrive en effet que la bisexualité soit « une phase », un moment dans les parcours homosexuels notamment, parce nous grandissons dans une société hétérosexuelle avec l’hétérosexualité en tête et que le chemin vers la réalisation de son homosexualité est souvent long et complexe. Il arrive cependant aussi que l’hétérosexualité soit « une phase », que l’homosexualité soit « une phase », sans pour autant qu’on considère ces orientations comme globalement instables.

Les bi.e.s et pans, et cela recoupe à certains égards les expériences des personnes non-binaires, sont perçu.e.s comme des personnes hésitantes, voire capricieuses, parce qu’il faut des placements rigides à nos sociétés rigidement attachées au binarisme. Très régulièrement, on leur demande des pourcentages, s’ielles aiment plus l’un ou plus l’autre, on les incite à choisir avec des questions bizarres et souvent très intrusives, « Pourquoi tu ne choisis pas d’être hétéro, c’est plus simple socialement » ou, pour les femmes, « si j’avais la chance d’être attirée par les femmes je m’imposerais plus de relationner avec des mecs ! ». Dans la majorité des cas, on finit par décider carrément à leur place, en mettant sur leur bisexualité une date de péremption : si tu n’as pas couché/été en couple avec une personne de l’un ou l’autre genre depuis tant de temps, tu deviens lesbienne/gay ou hétéro. Cette injonction au choix du genre est mal vécue par beaucoup des personnes bies et pans. Nombre d’entre elleux se prêtent d’ailleurs à contrecœur à l’exercice pour répondre aux injonctions. Plus jeune, j’ai multiplié les pourcentages pour qu’on me foute la paix, j’ai accepté qu’on me range dans un tiroir sans me demander mon avis. Je continue parfois à le faire pour me sortir de situations inconfortables. Je pense que je ne suis pas la seule.

À force, la naïveté du début, quand on se dit que c’est quand même super cool de pouvoir être attiré.e par qui on veut, finit par être remplacée par une forme d’angoisse latente de ne jamais convenir, de se voir refuser le droit de poser nos propres mots sur notre vécu, sans qu’ils soient aussitôt méprisés.

 

 

Je sais que je suis bisexuelle/pansexuelle depuis maintenant 13 ans. Pour ma part, j’utilise indifféremment l’un ou l’autre terme. J’ai une tendresse particulière pour bisexuelle parce que c’est le mot qui s’est imposé à moi au départ et que j’ai appris à l’aimer. Ce mot ne m’empêche pas d’avoir une orientation fluide. J’ai été en couple, couché, été amoureuse, été attirée par des personnes non-binaires, par des femmes cis et trans, par des hommes cis et trans. Ce n’est pas le cas de toutes les personnes bi.e.s ou pans. Certain.e.s n’ont concrètement eu des relations amoureuses ou sexuelles qu’avec des personnes non-binaires, qu’avec des hommes, qu’avec des femmes, ou n’en ont pas encore eu du tout, ou encore mille autres cas de figure, les variations sont infinies et toujours légitimes. Une grande partie d’entre nous a eu une majorité de partenaires d’un même genre, quel que soit ce genre, parce que nos existences ne sont pas vouées à atteindre à une perfection statistique qui prouverait que nous sommes bien ce que nous disons être. Ces « majorités » ne sont donc souvent pas le signe d’une préférence. Elles sont parfois le résultat de l’intégration de certaines attentes de la société, parfois aussi dues à un choix politique. La plupart du temps, elles sont le fruit du hasard des rencontres.

Je me suis éveillée au féminisme à peu près au moment où j’ai réalisé que je n’étais pas hétérosexuelle. Pour moi l’un a naturellement entraîné l’autre, mon rapport au féminisme s’est nourri de ma bisexualité, et inversement mon féminisme m’a aidé à appréhender ma bisexualité, à travailler à la déconstruction des rapports hétéronormés qui substistaient dans mes rapports sociaux et dans mes histoires amoureuses ou sexuelles, qu’elles soient lesbiennes ou hétérosexuelles. Je ne me cache pas de ma bisexualité. Je ne le dis pas non plus à chaque phrase. Pour être honnête, ça m’arrive de chercher le moment pour le placer, quand même, pour m’éviter ensuite le malaise de devoir corriger les gens. Parfois ça a donné des situations bizarres où je le disais à un moment complètement incongru. Je crois que c’est une tentation assez courante chez les bi.e.s/pans, avec en fond un certain malaise : souvent, peu importe d’ailleurs l’audience, nous nous sentons dans l’obligation de révéler notre orientation comme une sorte d’aveu. Très souvent, nous nous excusons de dire ce qu’on est. Ce serait important qu’on arrête de le faire, mais pour ça il faudrait aussi que la réception de l’information soit différente.

 

L’immense majorité de mes ami.e.s, de mes proches, de mes simples connaissances parfois, savent que je suis bie. Pour autant, nombre d’entre elleux continuent de l’oublier quand le sujet tombe, ou même de me refuser cette identification, comme si je faisais un caprice. Ielles oublient aussi parce que mon orientation sexuelle n’est pas le centre du monde, évidemment. Mais ce fossé entre les perpétuels questionnements qui m’animent et l’indifférence, l’ignorance, les blagues des autres devient parfois assez dur à vivre. Les blagues, ce sont toujours les mêmes : ma bisexualité serait une sorte d’abus de langage dont il convient de se moquer « Oui, enfin bie, ok, on attend de voir quand même ». Avec une femme, je deviens lesbienne, avec un homme, je deviens hétéro – les choses sont plus complexes que ça, en fait, mais j’y reviendrai. Le reste serait une manière de se faire reluire.

J’ai beau chercher, je ne vois toujours pas l’intérêt que les personnes bies/pans auraient à mentir. Du genre, c’est la mode, ça fait cool, « tout le monde est bi de toutes façons ». Cette mode, à moi, elle m’a coûté cher, depuis le lycée, entre les remarques déplacées, les menaces, les agressions verbales, sexuelles et je vous passe les détails. Mais soit, admettons, c’est la mode. Quand bien même ce serait la mode, d’ailleurs, je vois pas bien où est le problème et à quel moment ça autorise qui que ce soit à remettre en question quoi que ce soit.

 

 

La bisexualité est souvent invisible, surtout lorsque l’on se présente socialement en couple, et surtout, surtout lorsque l’on se présente en couple avec un homme alors qu’on est une femme. Oui, parce si on est avec une femme, on aura probablement droit à « tu es lesbienne ou bie ? », (notamment si on adopte physiquement des codes traditionnellement liés à la féminité), alors que la question « tu es hétéro ou bie ? » quand j’étais avec un homme, je ne l’ai jamais, jamais entendue, parce que breaking news, on vit dans une société qui considère l’hétérosexualité comme la norme.

En tant que bi.e.s, comme le reste des personnes queer, nous devons faire non pas un mais des coming out, sans cesse, parce que notre sexualité est d’abord un impensé, à la nuance près que nous devons nous prêter à cet exercice même lorsque nous sommes avec nos partenaires, si nous ne voulons pas que de fausses conclusions soient tirées. Nous nous sentons souvent obligé.e.s de glisser l’information, parfois de manière peu subtile, surtout lorsque nous devons le rappeler à quelqu’un pour la quinzième fois. C’est pas bien grave, vous me direz. À la longue, c’est juste épuisant, surtout quand ça donne lieu à son lot de remarques ou de réflexions qui tournent globalement autour de deux pôles : soit une injonction à choisir, qui perpétue l’invisibilisation de la bisexualité, soit la grande considération sur « tout le monde est bi » qui non seulement perpétue l’invisibilisation de la bisexualité, mais est en plus un argument sexiste et lesbophobe, beaucoup plus largement rétorqué aux femmes, avec le sous-entendu que la sexualité entre femmes n’est qu’un amusement sans conséquences. Deux techniques, donc, exprimées de manière plus ou bien bienveillante : soit tout le monde est, soit personne n’est, ce qui revient en fait au même, à savoir une négation et une dépolitisation des identités bies et pans. Il y aussi le fameux « oui t’es attiré.e par la personne en fait pas par son genre ». Alors, soit, mais je crois que c’est un peu le cas de tout le monde, non, d’être attiré par la personne et pas juste par son genre ? Les lesbiennes n’aiment pas juste le genre des autres femmes sans aucune distinction individuelle, et les femmes hétéros n’ont pas envie de sauter sur tous les hommes indifféremment de leur personne, il me semble ? Et puis cette considération n’est pas vraie pour toutes les personnes bies ou pans. Mais bon, déjà, si on a droit à ça, on ne s’en sort pas trop mal.

La plupart du temps, dans les faits, les gens dénient nos orientations sexuelles ou les considèrent comme des passades, donc des non-orientations. La plupart du temps aussi, ils se sentent le droit de creuser dans nos vécus, de tirer leur propre vérité depuis notre apparence, depuis notre attitude, depuis nos propos, même depuis la tonalité de nos voix, en reprenant aveuglément une quantité de clichés homophobes.

 

 

J’en viens là à l’une des différences essentielles qui m’a fait dire plus haut qu’il existe non pas une, mais des biphobies, selon l’identité de genre des personnes. Il me semble que, tandis que les hommes bis sont souvent considérés comme homosexuels (on pense à Freddy Mercury, par exemple), les femmes bisexuelles et pansexuelles sont sans cesse ramenées vers l’hétérosexualité. Cela tient, respectivement, de l’homophobie et de la lesbophobie : il n’y a pas de retour arrière quand un homme est attiré par un autre homme, tandis que la société patriarcale qui pense le regard masculin au centre de tout aura toujours tendance à penser qu’une femme avec une autre femme est avant tout une image à destination du désir des hommes. En tant que femme bisexuelle, la « biphobie » – guillemets prudents donc – que je vis est mêlée de sexisme, les deux s’entrecroisent indistinctement. Beaucoup de ce que je vis a beaucoup plus à voir avec la lesbophobie qu’avec une biphobie que subirait les hommes. Ceci posé, il me semble qu’il y a en effet quelques distinctions qui ouvrent le champ d’une sous-définition possible, ou en tous cas qui méritent qu’on s’y arrête.

Là où les lesbiennes claquent la porte aux hommes – avec toutes les représailles que cela implique pour elles – nous, les bies/pans, la laissons ouverte à toute une foule d’interprétations qui sonnent très xixe siècle. Nous, si nous avons des relations sexuelles/amoureuses avec des femmes, ce sera presque toujours perçu comme un moment au milieu de l’hétérosexualité. Dans l’esprit de beaucoup de gens, nous gardons toujours les hommes en ligne de mire. Pour certains hommes, c’est même une valeur ajoutée qu’on se donne dans le système hétérosexuel : en gros, youpi, ça voudra dire que Michel pourra compter sur nous pour faire des plans à trois avec une licorne dégotée sur Tinder.

Notre désir pour les femmes est réduit à une distraction du dimanche, nos relations avec des femmes sont considérées comme inconséquentes : le maître étalon (expression bien trouvée) demeure les hommes. D’ailleurs, combien de fois on a entendu Michel dire, lorsqu’on a parlé de relation libre ou de polyamour, que ça le dérangeait pas si sa copine bie/pan couchait avec une femme mais qu’avec un autre mec « oulalala non ça passerait pas, trop compliqué à accepter ». Ça aussi, c’est un truc à se mettre dans le crâne une bonne fois : si on est bies/pans et polyamoureuses, c’est pas pour pouvoir se taper quelqu’un de l’autre genre parce que ça nous manque. C’est juste qu’on est bies/pans et polyamoureuses, et ça veut dire qu’on pourra mener notre barque avec des gens de n’importe quel genre, du coup.

 

 

Si on est bies/pans, donc, ce sera avant tout perçu comme une manière de se rendre spéciale aux yeux des hommes. Ou alors, c’est qu’on est lesbiennes, et dans ce cas faudrait penser à le dire pour qu’ils arrêtent de perdre leur temps. Dans les deux cas, nous sommes sommées de nous définir en fonction du masculin hégémonique. Et donc, par voie de conséquence, on en revient toujours à la même chose, on est pas vraiment bies/pans, et bim bam boum on se voit de nouveau attribuer de force une orientation sexuelle. Bon, me direz-vous, si c’est ça le plus grave, y a pas mort d’homme.

Sauf que cette petite tendance à nous sur-sexualiser, à nous considérer comme des aguicheuses pour les hommes, outre qu’elle nie nos identités, fait qu’on est davantage agressées verbalement et sexuellement. Il n’y a qu’un pas entre ça et considérer qu’on est des accros au cul et qu’on ne dira jamais non et qu’on est prêtes à tout essayer. C’est comme ça qu’on se retrouve en soirée à se prendre des mains aux fesses et à l’intérieur de la culotte par un type inconnu alors qu’on danse avec notre copine, qu’on se fait plaquer contre des murs par des inconnu.e.s qui pensent qu’être potentiellement attirée par tout le monde = ne dire non à personne, ou alors qu’on se fait piéger en sandwich au milieu d’un couple hétéro qui ne veut pas non plus comprendre que notre bisexualité ne signifie pas qu’on a envie de baiser la terre entière sans aucune sélection préalable.

Il n’y a qu’un pas entre ça et les remarques sordides de conquérant.e, type « je t’ai récupéré aux autres », du genre « hin hin hin j’ai planté mon drapeau ». Cette injonction systémique au choix trouve un écho chez nos partenaires, et particulièrement chez nos partenaires cisgenres, avec ce phénomène très spécifique de vouloir être celui ou celle qui va nous convaincre définitivement qu’on préfère l’un ou l’autre genre. Il n’y a qu’un pas aussi entre ça et considérer qu’on est un peu menteuses, un peu sournoises, perverses, manipulatrices, comme cette fois, parmi d’autres, où, à 18 ans, quand j’étais avec ma copine, un de ses « potes » m’a coincée sur un balcon pour me dire que lui voyait clair dans mon petit jeu et que je me servais d’elle pour attirer les mecs et que si je lui faisais du mal « j’aurais affaire à lui », entendre qu’il me pèterait volontiers la gueule ou qu’il me pourrirait aux yeux de tout le monde, probablement. De l’autre côté, si on rejette un homme, c’est pas parce qu’il ne nous plaît pas, mais parce qu’on dit qu’on est bie alors qu’en fait on est lesbiennes. Comme ce type, bien au courant de ma bisexualité, qui me traite de sale lesbienne parce que je veux pas danser contre son poitrail suant.

Cette idée d’une bisexualité de façade – temporaire ou décorative, disons – est si bien intégrée qu’elle pénètre nos relations amoureuses. Combien d’entre nous ont dû composer avec la méfiance de leur.s partenaire.s, avec la crainte que tout d’un coup notre attirance se fixe sur l’autre genre. Combien ont dû se justifier, dans le cadre d’une séparation par exemple, expliquer longuement que non, ça n’était pas la raison pour laquelle les choses ne marchaient plus. Combien s’en sont pris plein la tête parce qu’après avoir quitté quelqu’un.e, ielles entraient en relation avec une personne du même genre que la précédente, et que ça non non, c’est inacceptable, si tu m’as quitté.e c’était parce que les hommes/les femmes te manquaient.

 

 

Tout ça, donc, ce sont des choses que vivent les bi.e.s/pans, de manière répétée, faute de connaissance sur leurs sexualités. Ce sont des choses qui rentrent dans leurs têtes et qui leur apprennent à se dénigrer. Qui les empêchent de porter leur orientation sexuelle avec un minimum de fierté ou au moins d’assurance. Cette assurance, nous avons peu pris le temps de la construire collectivement. Il faut dire que si nous sommes invisibles dans la société, nous le sommes aussi beaucoup dans les questionnements LGBTI, parce que nous avons tendance à nous y sentir illégitimes ou à n’y faire valoir que la partie de nos existences qui nous semble légitime, quand bien même nous savons que nous ne vivons pas nos identités à temps partiel. Nous ne prenons pas beaucoup le temps de nous rassembler, de réfléchir à nos vécus et à leur place au sein de la communauté queer et en dehors. Il a par conséquent été peu proposé de réponses collectives aux questions qui nous taraudent toustes dès lors que nous essayons de nous situer politiquement. Ce silence nourrit les malentendus et par un effet de retournement, des interrogations qui devraient être libératrices nous font parfois nous effacer, nous excuser. Je crois pouvoir dire – tant mieux si je me trompe – que toutes les personnes bi.e.s/pans se sont senties à un moment ou un autre un peu traîtres, un peu infiltré.e.s, un peu menteur.euses.

Les vécus des personnes bies/pans, avec leurs singularités, font intégralement partie des parcours queer, d’abord parce qu’il s’y affirme un désir non-hétérosexuel, mais aussi parce qu’ils participent à déconstruire l’hétérosexualité en tant que système politique qui repose sur la binarité de genre. Refuser de se plier dans son désir, dans sa vie, dans son discours, à cette injonction au binarisme est un acte révolutionnaire, quand bien même il est parfois un acte discret. Dans les faits, pourtant, avoir conscience de cela supprime rarement nos doutes : quelles identités devons-nous affirmer, qu’est-ce qui fait que nous demeurons des bisexuel.les quand nous sommes en couple avec l’un ou l’autre genre, qu’est-ce qui fait notre légitimité en tant que bi.e.s et pans au sein des identités et des représentations queer, quel est notre rôle dans la déconstruction de l’hétéronormativité, surtout lorsque nous sommes dans des relations hétérosexuelles, avec le confort social que cela apporte ?

Quelques rappels, d’abord : quand on fait concrètement sa vie en couple exclusif avec un homme cisgenre en tant que femme cisgenre, d’un point de vue pratique et matériel, on gagne un confort social non négligeable – je ne parle pas de confort intime ici, c’est une toute autre affaire. Se fondre en apparence dans la société hétérosexuelle fait gagner en tranquillité de vie. Il est bon d’en avoir conscience, notamment parce qu’il est aisé de se laisser bercer par ce confort : les femmes cisgenres bies ont tendance à se désengager des luttes lesbiennes urgentes lorsqu’elles sont en couple avec des hommes cis (je pense à la PMA, par exemple). Ce n’est pas le cas de toutes, et elles ne sont pas forcément visibles en tant que bies dans ces luttes, mais tout de même. En tant que bies et féministes nous devons travailler aussi à nous sentir concernées par ces luttes de manière constante. De fait, elles nous concernent de manière constante. Nos luttes pour vivre nos bisexualités de manière visible et sereine sont indissociables des luttes féministes ET des luttes lesbiennes, plus largement des luttes queer. Nous ne serons jamais tranquilles tant que les autres ne le seront pas. Cela rappelé, voici quelques éléments de réponse, encore partiels, sûrement imparfaits, aux questions qui, il me semble, nous animent un peu tou.te.s.

  • Je me répète, mais c’est essentiel : nous ne sommes pas moitié-moitié, un peu ci un peu ça. Notre orientation sexuelle n’est pas le fruit d’une indécision. Elle est une orientation à part entière. Certaines d’entre nous se sentent à la fois complètement hétéros ET complètement lesbiennes, certaines ne se sentent ni l’un ni l’autre, certaines se sentent entièrement et pleinement bisexuelle/pansexuelle. De fait, la plupart du temps, nous cumulons les expériences – en terme de désir, de vie sociale, mais aussi de violences – lesbiennes, hétérosexuelles et proprement bies/pansexuelles. Nous ne prenons pas juste les avantages des unes ou des autres de ces expériences, ni juste les inconvénients. Nos identités sont construites par la fusion de ces expériences, pas sur le mode du cumul ou du balancement. Par ailleurs, nous n’avons pas, ou presque pas, d’histoire, de culture, de théorisation, de représentations propres. Ce n’est pas forcément dramatique. Simplement, lorsque nous réalisons que nous ne sommes pas hétérosexuelles, nous nous construisons et nous nous acceptons à l’aide de la culture queer, à l’aide de l’histoire et des archives du lesbianisme. À bien des égards, d’ailleurs, l’histoire du lesbianisme est autant une histoire de lesbiennes que de bisexuelles : dans une société ou pendant des siècles le simple fait d’avoir du désir pour une femme était – est en partie toujours - un indicible, on construit souvent nos archives et notre histoire sur des traces, sur des doutes, sur des morceaux de vies. En termes de désirs, de politique et de culture, nous sommes lesbiennes, hétérosexuelles et bies/pansexuelles, pas un peu l’un et un peu l’autre, mais tout à la fois de manière indistincte et constante.

  • Cette idée va avec la première : si nos vies subissent matériellement des changements selon nos partenaires, on ne fait pas pour autant des allers-retours au placard. Notre bisexualité/pansexualité existe dans nos relations avec des hommes, avec des personnes non-binaires, avec des femmes, dans nos relations exclusives, libres, polyamoureuses, dans nos célibats. Comme j’ai aussi essayé de le montrer, on ne cesse pas d’être bi.e dans l’une ou l’autre de ces configurations (sauf si on le décide) parce que, comme pour n’importe qui d’autre, notre orientation sexuelle nous appartient entièrement et n’est pas aliénée par les personnes avec lesquelles on couche, on vit, on relationne. Plus globalement et pour le bien de tout le monde, si on pouvait cesser d’identifier les gen.tes à leur partenaire, ce serait super. Personne n’est uniquement attiré.e par la personne avec laquelle iel est, et la personne avec laquelle vous êtes ne vous définit pas. Par ailleurs, de nombreux couples ne sont pas exclusifs, et vivre une relation avec un homme ne veut pas toujours dire qu’on est juste dans un couple hétéro et-pis-voilà-ça-s’arrête-là. Présager des gen.tes sans savoir, c’est prendre le risque de se tromper, de les mettre mal à l’aise, et c’est exposer le monde à moins de libertés. NB : cela ne veut pas dire pour autant qu’il faut poser la question n’importe quand n’importe comment et exiger une réponse.

  • Les personnes bisexuelles et pansexuelles continuent de vivre avec les violences LGBTIphobes passées, avec les violences présentes lorsqu’elles divulguent leurs orientations, avec l’angoisse des violences à venir, ce quelle que soit leur situation. Beaucoup d’entre nous se sont construit.es avec difficulté, honte, silence, brutalité. L’expérience de la cruauté du système hétérosexuel vis-à-vis des sexualités ou des identités qui sortent des schémas traditionnels ne nous quitte pas.

  • Parce que pour nous le genre n’est pas un critère d’éligibilité sexuelle ou amoureuse, ou en tout cas pas un critère principal, notre bisexualité/pansexualité module fondamentalement nos relations, nos critères d’attirance, nos exigences, la manière dont nous construisons nos vies amoureuses. Cela a évidemment à voir avec le féminisme, là encore. Disons que les identités bisexuelles et l’engagement féministe s’accordent bien, parce que nos attentes en tant que féministes sont renforcées constamment par notre orientation sexuelle : si nous choisissons d’être avec un homme, c’est avec la possibilité constante de ne pas le choisir. Nous n’avons pas besoin d’eux dans notre vie sentimentale ou sexuelle. Cela paraît peut-être un peu flou aux personnes qui ne vivent pas ce phénomène, mais il me semble que ce « je suis là mais je pourrais tout à fait être ailleurs » révolutionne vraiment notre rapport aux hommes cisgenres avec lesquels nous créons des relations. Notre orientation sexuelle – à nouveau, liée avec un questionnement féministe, on n’est pas forcément politisé.e quand on est LGBTI – impacte globalement notre lien avec les hommes, et notre lien avec les femmes. Elle modifie notre position dans le système politique hétérosexuel. Elle interroge notre rapport au couple, à la famille, à la société dans son ensemble.

  • C’est à nouveau en lien avec ce que je viens de dire, mais je crois qu’il est un peu naïf, pour ne pas dire dangereux, de penser qu’être dans une relation homosexuelle est une porte de sortie magique du système hétérosexuel. En tant que femme, je ne sors pas du système de domination hétérosexuel, qui fonctionne et écrase bien au-delà des relations interpersonnelles. Au sein de ces relations, sans questionnement politique, sans travail de déconstruction, le risque demeure grand de reproduire le système normatif qui nous enferme depuis des millénaires, qui modèle nos pensées depuis l’enfance, et qui est le seul représenté dans l’immense majorité de l’espace public, médiatique et artistique. Il est extrêmement difficile de se défaire du binarisme gluant de nos sociétés, de cette idée toxique de "complémentarité", même dans une relation homosexuelle. Cela demande un engagement et des réflexions constantes. Les personnes bisexuel.les – et féministes, je me répète mais c’est important -, parce qu'elles ne considèrent pas le genre comme critère décisif, résistent souvent assez naturellement à l'installation d'un binarisme genré dans leurs relations. J'entends par là que pour majorité, nos attentes ne fluctuent pas, ne s'abaissent pas selon le genre de nos partenaires. Dans bien des cas, assez logiquement, elles augmentent même plutôt lorsque nous relationnons avec des hommes.

  

En bref : nos identités sont politiques et chamboulent le système hétéro-patriarcal. À nouveau, je ne prétends pas connaître tous les vécus bisexuels et pansexuels. Mais il me paraît important que nous posions collectivement les idées qui nous trottent individuellement dans la tête, que nous donnions quelques contours à nos vécus, que nous tissions des liens entre eux. J’en ai personnellement besoin et, des récits que je reçois et entends, j’ai le sentiment profond que nous sommes de nombreux.ses bisexuel.les et pansexuel.les à ressentir ce besoin : un besoin de politiser nos identités, de pouvoir les affirmer et parler de leurs spécificités, de nous présenter et de nous représenter. Nous sommes déjà là dans les luttes féministes et queer, souvent sans y avoir décrit nos situations propres. Nous pouvons nous affirmer de manière plus visible, plus collective, avec nos vécus spécifiques, avec ce qu’ils ont de points communs et de différences, entre eux, avec ceux des féministes hétéras, avec ceux des autres identités queer.

Soyons visibles aussi et surtout au-delà ces luttes, là où la plupart du temps nos existences ne sont même pas considérées. Dès que nous le pouvons, arrêtons de nous plier aux injonctions, de nous taire, de nous excuser d’être ce que nous sommes ou de laisser faire. Partageons nos propres discours sur nos parcours. Décidons de la manière dont nous exprimons nos orientations sans laisser les autres interférer, sans nous laisser soupçonner de quoi que ce soit, sans les regarder tirer de conclusions à la serpe. Taillons-nous une vraie place dans l’espace, dans le langage, dans les représentations, pas un siège éjectable, une place qu’on puisse occuper avec nos identités singulières et plurielles.

 

Un énorme merci à Caroline Dejoie, Emma Schneider, Aurore, Tarik, Maud, Adélie Le Guen, Cécile Morvant-Delourme pour leurs relectures et leurs remarques précieuses.

Publication d'origine sur le carnet des Jaseuses

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