Lettre à mes Frères du Grand Orient

Le Point, journal d’une valeur plus que douteuse à nos yeux de Francs-Maçons du Grand Orient de France, se fait le relai de cette bonne nouvelle : une loge de notre obédience porterait plainte contre Jean-Luc Mélenchon. « Objectif : sanctionner la position ambiguë du leader de la France insoumise, jugée incompatible avec les valeurs de la franc-maçonnerie. »

Vous riez jaune, chaque année, aux multiples parutions de L’Obs, de L’Express ou du Point, qui content mille billevesées au sujet de la Franc-Maçonnerie et de sa prétendue ascendance sur nos politiques. Ces parutions risquent, à l'aune de votre intiative, de reprendre du poil de la bête. En effet Le Point, journal d’une valeur plus que douteuse à nos yeux de Francs-Maçons du Grand Orient de France, se fait le relai de cette bonne nouvelle : une loge de notre obédience porterait plainte contre Jean-Luc Mélenchon. « Objectif : sanctionner la position ambiguë du leader de la France insoumise, jugée incompatible avec les valeurs de la franc-maçonnerie. »

J’ai été initié en Janvier 2013. Il y a donc de cela, quatre années révolues. La personne qui présidait ma loge, avant même que je l’intègre, m’avait présenté cet aspect chevaleresque de la Franc-Maçonnerie, qui n’a pas été pour rien dans mon désir d’être initié : nous sommes, disait-il, les gardiens en dernier recours de la République. Pour n’être qu’un aspect de la Franc-Maçonnerie, il n’en est pas l’un des moins romanesques ni des moins séduisants. J’ai épousé ce principe sans réserves.

J’ai voté Jean-Luc Mélenchon par franche conviction. J’ai soutenu sa candidature bien au-delà, et bien en amont du simple fait de déposer son bulletin dans l’urne. Et Dimanche 7 Mai 2017, de mauvais coeur, j'irai acomplir mon devoir et glisser le nom d’Emmanuel Macron dans la petite enveloppe. Mon devoir, oui : au nom de raisons qui me sont propres. Dont la plupart sont faciles à deviner. Et qui me sont devenues suffisantes.

Je dis : devenues suffisantes. Au soir du premier tour, comme beaucoup de convaincus de la France Insoumise, comme sans doute, aussi, beaucoup de soutiens de François Fillon, comme, sans équivoque, les électeurs du NPA, comme tant d’autres : je me suis dit qu’il était de mon devoir de ne pas voter ; ou de voter blanc ; ceci, afin de me conformer à des principes démocratiques : voter selon ses convictions et préférences, et ne pas nécessairement adouber le vote utile. 

Et puis, j’avais mal. La douleur est toujours proportionnée à l’attente et à l’espoir. Nous étions nombreux à avoir mal. Nous étions en deuil : nous avions, pour une fois, voté par conviction. Nous avions, pendant quelques mois, rangé aux oubliettes nos discours anarchistes. Nous étions des tenants du Droit et de la Justice. Nous avions dépassé les absurdités de nos économistes politiques du XVIIIe siècle, qui continuent de dominer le monde comme autrefois la vieille Eglise, se drapant de l’étendard de la modernité, appelée « pragmatisme ». Nous avions réveillé la politique originelle, qui met l’économie à sa botte, au nom du bonheur et de l’humanité. Nous allions changer le monde, en tâchant de lui donner de nouveau un sens, qu’il a perdu depuis que l’on s’évertue à croire que la vie humaine est une lutte de chacun contre tous, pour la possession de denrées et de richesses en nombre décroissant, dans un monde sans cesse plus peuplé. Cela peut vous sembler puéril ; cela l’est, certainement ; comme, en effet, cette romanesque croyance que nous sommes, nous Francs-Maçons, défenseurs en dernier ressort de la République, avec nos quelques centaines de milliers de voix, et nos forces très vieillissantes. Qu’il est doux de rêver et de croire ! Se pourrait-il que ce soit là une aspiration humaine plus haute que celle qu’on résume aisément en ces trois mots : croissance, chômage et emploi ?

Deux jours plus tard, un message d'un Frère, qui n’emploie guère ce mode de communication avec moi, me demande : « Alors, on vote quoi dans quinze jours ? » Je réponds : « Âpres question et questionnement ». Mon Frère : « Ah bon ?!? » Et, comme je ne suis pas là pour subir des questions rhétoriques, moins encore par messages interposés, je demande à mon tour : « Qu’en dis-tu, toi ? ». La sentence est sans appel : « En qualité de Franc-Maçon, j’ai un devoir : virer un parti antirépublicain et antimaçonnique. C’est limpide ». Je n’ai pas répondu. J’aime infiniment ce Frère ; or, ma réponse, à ce moment-là, nous aurait peut-être à jamais séparés.

Je croyais, mes Frères, que nous étions devenus Maçons pour accomplir un travail qui est, avant tout, un travail de raison, de lumières, et un travail sur soi. Je croyais que le temps n’avait pas d’importance en Franc-Maçonnerie, tant qu’il servait à l’érection (pourquoi pas lente) d’un Temple. Je pensais que nous jouissions d’une « liberté absolue de conscience ». 

Je le répète, je vais voter contre Marine Le Pen, pour les mêmes raisons que vous. Le jour de l'échange de messages ci-dessus, cependant, je n’ai pas vu la main tendue d’un Frère pour me sortir de mon deuil, de mon errance, de ma colère. Ce simple petit dialogue, qui n’en était pas un, a suffi à me déstabiliser pour bien des jours encore, plutôt que d’affermir ma conviction, laquelle ne peut ni surtout ne doit procéder que des lumières que j’aurai acquises sur la question concernée. En sorte que je ne sais que depuis trois jours avec certitude que j’ai le courage et le devoir d’aller faire cet anti-choix. Ce devoir, il ne pouvait procéder que de moi. Je ne demandais, dans l’intervalle, qu’à me nourrir de la pensée des autres, pour aider à construire la mienne. Je ne demandais qu’à connaître les raisons de mon action, à les interroger, pour n’être jamais ce soldat que la Franc-Maçonnerie, me semblait-il, nous enjoignait de ne pas être.

Dans la loge du Frère m'ayant écrit les mots cités plus haut, se tient un franc soutien de François Fillon. Nous avons ri avec lui. Nous l’avons chahuté, avec camaraderie et fraternité. Soutenir François Fillon, pourtant, après sa mise en examen, après ses mensonges divers, après les révélations sur l’appui que lui apportait cette abjecte organisation, qui se dit « Sens Commun », pourrait sembler quelque peu antirépublicain. Mais enfin, je ne me sentirais pas Franc-Maçon si, à la moindre difficulté, je devais exhorter celui qui ne me ressemble pas à ôter son tablier. 

La faute n’est pas la mienne, pourtant. C’est celle de ce faux-Frère de Jean-Luc Mélenchon. Je passe sous silence ce qu’il a lui-même expliqué, avec clarté, courage, ténacité, dans un esprit on ne peut plus respectueux de nos valeurs et de nos aspirations intellectuelles. - Notre Frère ira voter contre Marine Le Pen, chacun le sait. Voilà, s’il en est, son devoir. Vous dites : il est aussi un « responsable » politique, et par conséquent, son devoir enveloppe bien plus que son vote. Il le sait. Et nous le savons aussi.

Jean-Luc Mélenchon nous a rappelés au danger d’une certaine posture que vous condamnez, que nous condamnons. Il nous a laissé le temps, et notre liberté de conscience. Pour que nous ne soyons pas des moutons bêlant jusqu’à une urne qui ressemble de plus en plus à un abattoir, de moins en moins à un abreuvoir. Je ne crois pas trahir un secret trop important : nous sommes tenus, nous Francs-Maçons, par notre attitude, par nos paroles, de montrer un comportement exemplaire au-dehors de notre obédience. Il ne me semble pas qu’il aurait été possible de le faire avec plus de dignité que de la manière employée par Jean-Luc Mélenchon. Au lieu de se draper dans des principes caducs, il a demandé aux « gens » de s’informer. De lire. De se renseigner. De lutter contre l’obscurantisme. Il a mis, c'était il y a une semaine et quatre jours, une gifle au Front National, en offrant aux jeunes de rêver et, ainsi, de renoncer à l’abstention et au vote pour Marine Le Pen. Il a fait ce que vous devriez faire, ce que nous devrions faire. Il n’a fait preuve d’aucune ambigüité. Il a respecté tous ses contrats, moraux et intellectuels. Il a rénové une pratique politique surannée, qui fait hélas une place de choix à l’immonde nationalisme à chaque élection. On nous a enjoint de penser, et nous pensons... Nous sommes des démocrates, et c’est par la démocratie que survit la République. 

Mes Frères, soyons modestes et objectifs, plus lents également. Que nous importe cette fameuse accélération de la temporalité du monde, à nous qui avons trouvé le moyen d’y échapper régulièrement ? Pesons nos mots, et attendons. - On connaît la position, ainsi que les injonctions, du Grand Orient. Elles sont tout à son honneur. Votre Frère Jean-Luc Mélenchon ne les ignore, ni n'y contrevient. 

Allons, retirez cette plainte que nous ne saurions voir. Voulez-vous, vraiment, diviser les défenseurs en dernier ressort de la République ? Voulez-vous que parmi les Insoumis qui vont voter comme vous Dimanche, avec le même bulletin, certains vous rendent leur tablier ? Souhaitez-vous prouver par le même coup, à ceux qui n’en demandent pas tant pour nous conspuer, que nous sommes les tenants d’un ordre établi ? Voulez-vous de nouveau que nous fassions la Une pour les pires et les plus fausses raisons du monde ?

Très fraternellement à vous,

Camille Varsan.

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