(1/2) Chlordécone: Les Hayot, instigateurs des compromissions de l'audiovisuel public

Lorsque France 3 entreprend de réaliser un documentaire sur le chlordécone en Martinique, les ouvrier.e.s agricoles sont réduit.e.s au silence sur ordre de Bernard Hayot. Pourtant, France télévision prétend offrir à son public une programmation visant à informer, éduquer et animer le débat démocratique, la stratégie du groupe s'articulant autour de « valeurs fortes » telles que « l’indépendance ».

Militant depuis 30 ans aux côtés des ouvrier.e.s agricoles en Martinique, Yvon Sérénus est une référence pour les journalistes locaux et nationaux qui s’enquièrent du sort de ces derniers dans le cadre de la réalisation de documentaires portant sur le chlordécone. Le 10 et le 12 février, Yvon a été contacté par Dorothée Lachaud, journaliste de France télévision. A l'époque, celle-ci était désireuse de rencontrer « des personnes ayant utilisé » du chlordécone et en étant « victimes ». Cela tombe bien car le 31 janvier 2020, les victimes de la vénalité des grands planteurs se sont associées aux fins de création du Collectif de défense des ouvriers empoisonnés par les pesticides. 

 

Message adressé par Dorothée Lachaud à Yvon Serenus le 12 février 2020 Message adressé par Dorothée Lachaud à Yvon Serenus le 12 février 2020

Yvon Serenus explique pourquoi et comment France 3 l'a contacté - Echange téléphonique entre Yvon Serenus et Dorothée Lachaud - © Canoubis

Notons que réaliser un documentaire sur le chlordécone implique nécessairement de traiter des premiers maillons de la chaine de l’utilisation des pesticides organochlorés, à savoir les grands planteurs l’ayant commercialisé de manière exclusive, illégale puis dérogatoire (CF annexe) et surtout les ouvrier.e.s agricoles qui, menacé.e.s de licenciement par les békés et le CIRAD (qui deviendra l’IRFA), ont épandu ces mêmes pesticides au mépris des règles d’hygiène et de sécurité. De 1968 à 1993 les ouvrier.e.s agricoles de la Martinique, pieds et mains liées par une misère inextricable, ont été contraints d’épandre du Kepone ainsi que du Curlone (deux spécialités concentrées à 5% de Chlordécone) sans gants, sans masque, sans bottes. Ce pesticide organochloré est un polluant persistant, hautement toxique et létal. Depuis 1972, les ouvrier.e.s agricoles réclament l’arrêt de l’utilisation des produits phytosanitaires et l’on comprend aisément pourquoi au vu de leur état de santé : leucémies, cancers divers et variés, polyarthrite, pathologies cardiaques, troubles psycho-moteurs, morts prématurées… Le champ lexical du prolétariat servile martiniquais est macabre et recèle de souffrances inaudibles pour le grand public métropolitain. Etant donné que 15% des planteurs de banane (de Grands békés) concentrent 80% de la sole bananière, s’intéresser au chlordécone et au sort des ouvriers agricoles revient à menacer leurs intérêts et à ternir l’image reluisante qu’ils s’échinent à se façonner depuis des années. Le pouvoir que concentrent les Grands planteurs békés (descendants des colons esclavagistes) est un mastodonte tentaculaire. Ils ont bâti leur fortune sur la monoculture intensive de denrées exotiques, et notamment sur la banane, laquelle a pour corollaire la contamination des populations martiniquaises (92%) et guadeloupéennes (95%) ainsi que la pollution des sols, des cours d’eau, de la chaine alimentaire au chlordécone. Confortablement installés dans leur machiavélisme, les Grands békés usent de leur influence et de leur pouvoir afin de préserver les privilèges, dignes de l’époque féodale, dont ils jouissent. Pour ce faire, ils rentrent à l’Elysée, à Matignon et à Bruxelles comme l’on rentrerait dans une boulangerie, intiment au pouvoir central de congédier des Ministres n'oeuvrant pas suffisamment en leur faveur tels que Yves Jégot, et court-circuitent l’accès des consommateurs à des informations fiables, celles-ci se voulant être édulcorées et biaisées sur simple requête de leur part. 

Arrivés en Martinique le dimanche 16 Février, Dorothée Lachaud et son équipe font savoir à Yvon  Sérénus qu’ils souhaitent filmer des ouvriers agricoles dans une habitation et plus particulièrement dans un hangar à bananes. Yvon lui indique que l’habitation Bochette (Lamentin), appartenant à Bernard Hayot et gérée par Jean-Michel Hayot, est équipée d’un hangar à bananes et que des ouvrier.e.s agricoles du quartier Bochette, de la citée Lacroix (Robert) et de Saint-Joseph sont prêts à témoigner. 

Dorothée Lachaud et son équipe ont donc pris attache auprès de Jean-Michel Hayot, lequel s’est empressé de lui demander de décliner l’identité de son correspondant. La journaliste l’informe  qu’il s’agit de Yvon Sérénus, l’une des bêtes noires des grands planteurs du fait de son engagement pour la cause des ouvrier.e.s asservis par le capitalisme sauvage. 

Yvon m’informe que la journaliste le rappelle : sa gêne est palpable lorsqu’elle lui annonce le « changement de stratégie » décidé par son rédacteur en chef, changement justifiant le fait qu’elle n’a plus besoin de recourir aux services d’Yvon car elle a rendez-vous avec Monsieur Abdoul, un agriculteur. Il est très certainement superfétatoire de relever que son sort n’a absolument aucun rapport avec celui des ouvrier.e.s agricoles tant cela semble évident. Les terres de cet agriculteur sont certes contaminées par le chlordécone mais cela ne l’impacte pas puisqu’il y cultive des arbres fruitiers non sensibles à la molécule. De fait, troquer les témoignages des premières victimes du chlordécone (qui, précisons le, sont âgées et gravement malades et mourantes pour la plupart d’entres elles) contre celui d’un agriculteur que les vicissitudes de la vie et la roture de l’âme des békés n’ont pas enchainé dans des plantations où coule, suinte et transpire une kyrielle de poisons. 

Initialement pavée de bonnes intentions, elle tergiverse et finit par demander à Yvon où est-il possible de rencontrer des ouvrier.e.s agricoles. Il lui répond que le quartier Bochette est idoine mais elle refuse d’interviewer ses habitants et préférerait rencontrer d’autres ouvrier.e.s.  Pourquoi ? Tout bonnement parce que le quartier Bochette est situé au coeur des bananeraies de Bernard Hayot et que, comme l’une de mes amies le dit si bien « lorsqu’on y rentre, c’est une faille spatio-temporelle » qui installe un malaise dont l’on se défait difficilement. 
Il faut rouler cinq bonnes minutes en voiture sur une route en terre battue, prise en étau par des milliers de bananiers dont les régimes sont couverts de sacs bleus à l’apparence mortuaire. Les ouvrier.e.s du quartier Bochette sont gravement malades du fait du rapport extrêmement violent entre les békés et «leurs» nègres. Tous sont nés au quartier Bochette, quasiment tous ont travaillé dans les plantations qui étouffent les domiciles dont ils ne sont pas propriétaires, et tous y mourront en vertu du système d’habitation hérité des temps esclavagistes. En effet, les conditions de travail et de vie des ouvrier.e.s dans et aux abords des plantations étaient, à bien des égards, similaires à celles de leurs aïeux réduits en esclavage.
Lorsque l’illustre poète martiniquais Serge Restog énonce avec force qu’en dépit de toutes les horreurs subies, le nègre ne meurt pas, il faut comprendre que le nègre est aussi solide que l’est le préjugé de couleur qui, lui non plus, ne succombe pas à l’écoulement du temps. Bien que le nègre de jardin soit l’ancêtre de l’ouvrier agricole, le décret d’abolition de l’esclavage n’a pas empêché le premier de passer le flambeau de sa condition au second. Les ouvrier.e.s du quartier Bochette y résident, non pas par choix, mais du fait des injonctions du modèle économique des Antilles françaises, resté inchangé depuis le XVIIème siècle. Ceux-ci ne disposant pas de titre de propriété puisque Jean-Michel Hayot refuse de les leur délivrer, il est apparemment légitime et acceptable que ce seigneur s’arroge le droit de décider si ses serfs peuvent recevoir des journalistes, non pas chez eux, mais sur son fief.

De plus, Yvon fait savoir à la journaliste qu’il peut lui présenter le Docteur Jean-Michel Macni, lequel exerce au Lorrain et se bat depuis 20 ans contre la contamination des ouvrier.e.s agricoles aux pesticides dans le Nord de la Martinique. Cela ne l’intéresse pas, les ouvrier.e.s ne l’intéressent plus non plus, sa rédaction préférant qu’elle interviewe un médecin du pôle maternité de l’hôpital la Meynard. Une fois n’est pas coutume, les ouvrier.e.s agricoles n’auront pas le droit de s’exprimer sur le drame qu’est leur quotidien. Le documentaire occulte tout un pan du scandale du chlordécone, voire sa pièce maitresse : les milliers de vies humaines sacrifiés par les békés et l’Etat français. Il est apparemment plus intéressant de traiter du taux très élevé de prématurés que l’on connait aux Antilles françaises du fait du chlordécone (et pourquoi pas traiter des deux sujets?). La réunion a Bochette était prévue mercredi 19 février dans la matinée, mais à 8h, la journaliste décide de l’annuler. Cette annonce secoue les 7 ouvrières et la veuve d’un ouvrier décédé des suites d’un cancer généralisé qui se pâmaient de joie à l’idée de pouvoir enfin témoigner sur grand écran. 

Une militante publie alors un statut sur Facebook annonçant l’annulation de la réunion du fait des pressions exercées par Jean-Michel et Bernard Hayot sur France télévision. Nous étions chez Marie-Adèle à Saint-Joseph, l’une des ouvrière qui devait participer à la réunion, lorsque Dorothée Lachaud contacte Yvon afin de l’intimider, alléguant qu’il s’agit de « diffamation », ce qui impliquerait des poursuites pénales… « Moi je ne comprends pas très bien dans le sens où on s’est parlé ce matin et je n’ai pas été assez claire (…) le sujet continue (…) L’angle c’est sur les victimes du chlordécone et donc parmi ces victimes on parle effectivement des ouvriers agricoles et pas seulement, on est aussi à l’hôpital avec des bébés prématurés, avec des femmes qui on eu des cancers, on est vraiment sur toutes les victimes du chlordécone. Un : il est complètement faux de dire que le reportage n’existe pas, et deux : il est complètement faux de dire qu’il y a une quelconque pression qui a été faite sur nous ». 

Prise de panique, la journaliste nie tout en bloc car si le reportage existe toujours, il ne porte pas sur « toutes les victimes du chlordécone », et surtout pas sur celles et ceux qui depuis des décennies sont en grande souffrance. L’agriculteur que Dorothée Lachaud était en route pour rencontrer mutera en un ouvrier agricole à la fin de l’appel téléphonique, mais il en faut plus pour tromper Yvon qui lui dit vivre dans un « pays colonisé » dans lequel il « sait comment ça se passe » car les « grands planteurs de bananes ont toujours fait ça ». Dorothée Lachaud n’est ni la première, ni la dernière journaliste a avoir fait face à la forteresse des békés au sein de laquelle il est impossible de pénétrer sans leur aval. 

D’une part cet évènement met en exergue les faux-fuyant de l’audiovisuel public (tant à l’échelon local que national) lorsqu’ils doivent s’expliquer sur les compromissions auxquels l'Etat est prêt pour maintenir les békés sur leur trône, et d'autre part il "finit d'achever" le discrédit qui plane sur la presse dans l'opinion publique comme Yvon a pu le relever. L’article 43-11 de la loi du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication (Loi Léotard) énonce que les sociétés telles que France Télévision poursuivent « dans l'intérêt général, des missions de service public. Elles offrent au public, pris dans toutes ses composantes, un ensemble de programmes et de services qui se caractérisent par leur diversité et leur pluralisme, leur exigence de qualité et d'innovation, le respect des droits de la personne et des principes démocratiques constitutionnellement définis. (…) Elles favorisent le débat démocratique, les échanges entre les différentes parties de la population ainsi que l'insertion sociale et la citoyenneté. Elles s'attachent notamment (…) à assurer une meilleure représentation de la diversité de la société française, notamment d'outre-mer. Elles proposent une programmation reflétant la diversité de la société française. Elles participent à l'éducation à l'environnement et au développement durable. Elles assurent une mission d'information sur la santé et la sexualité. Elles assurent l'honnêteté, l'indépendance et le pluralisme de l'information ainsi que l'expression pluraliste des courants de pensée et d'opinion dans le respect du principe d'égalité de traitement et des recommandations du Conseil supérieur de l’audiovisuel ».

Théoriquement, les médias sont censés constituer un quatrième pouvoir contrôlant les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Ils devraient refléter la pluralité des points de vue « d’autant mieux que ceux qu’ils ne reflètent pas son tenus pour inexistants » (Louis Martin, Le rôle des médias dans le processus politique, 1978). Or, en l’espèce, l’audiovisuel public n’est pas au service de l’intérêt général, mais un séide de Bernard Hayot, Jean-Michel Hayot et de leur monde. Fort heureusement, internet et les réseaux sociaux permettent aujourd’hui au consommateur d’informations d’en produire afin de lutter contre la désinformation qu’orchestrent les médias conventionnels. Le travail journalistique se doit de révéler les mouvances du monde globalisé et abusivement compliqué dans lequel nous vivons, afin de nous en donner des clefs de compréhension pour bâtir le monde de demain. Mais les ouvrier.e.s agricoles ne font pas partie de ce monde,  celui des médias métropolitains et, à raison, l’on peut s’interroger sur le fait de savoir s’ils et elles composeront le monde de demain. 

Si le discrédit était un clou déjà bien enfoncé dans certaines tentacules de la pieuvre médiatique, France télévision vient de lui porter un énième cou de marteau. Les ouvrier.e.s agricoles sont marginalisé.e.s, ce que corrobore sans équivoque le profond désintérêt que France 3 leur témoigne depuis que Jean-Michel et Bernard Hayot ont usé de leur influence afin de corrompre la mise en lumière du sort qu’ils ont réservé à leurs « salariés », traités comme de véritables esclaves des années durant, actuellement traités comme des moins que rien par l’Etat, comme ci la mort civile n’avait jamais été abrogée pour cette population. 

 

Annexe : chronologie de l’utilisation des pesticides organochlorés en Afrique et aux Antilles sous domination française. 

En 1950, le charançon ravage les bananeraies et un an plus tard, les premières expérimentations de l’utilisation du HCH, un pesticide organochloré, sont menées en Guinée. L’utilisation du HCH est normalisée aux Antilles par l’Institut Français de Recherches Fruitières d’Outre-Mer (IFAC). Néanmoins, le charançon développe rapidement une résistance à cette molécule, conduisant les planteurs à se tourner vers le chlordécone qui, dès 1964, sera utilisé à titre expérimental au Cameroun par l’IFAC. 

En janvier 1968, la Commission des Toxiques (Commission d’Etude de l’Emploi des Toxique en Agriculture) est saisie d’une demande d’homologation pour la spécialité « Képone » par la société SOPHA basée à Fort-de-France, puis, en mai 1968 d’une seconde demande par la société SEPPIC (Société d’Exploitation de Produits Pour les Industries Chimiques). La commission rejette la demande car « pour prendre une décision sur un insecticide organochloré de cette toxicité, il serait souhaitable d’avoir un rapport plus détaillé.». En mars 1969, la SEPPIC dépose une nouvelle demande d’homologation laquelle sera sanctionnée par un rejet, au motif que « la toxicité à court terme et à long terme fait apparaître des effets cumulatifs nets. Sur rats, un régime de 50 ppm a provoqué la mort de tous les animaux au bout de six mois. L’intoxication se traduit principalement par des effets au niveau du foie et des reins. Le stockage dans les graisses est considérable »; et que l’ « on pose ici le problème de l’introduction d’un nouveau composé organochloré toxique et persistant ». Pourtant, En mai 1968, l’IFAC de Martinique décide de mener des essais d’utilisation du kepone (alors même que des essais étaient en cours depuis 4 ans, au Cameroun), bien qu’aucune autorisation provisoire de vente n’ait été délivrée. Cette fois-ci, plutôt que de mener des essais au sein d’un laboratoire, les planteurs et l’IFAC troquent les rongeurs destinés à un avenir cancéreux contre des cobayes humains : les ouvrier.e.s agricoles martiniquais.es sont lâchés dans un laboratoire à ciel ouvert pour mener des essais en conditions réelles. En parallèle, le chlordécone est inscrit au tableau A des substances toxiques. 

En 1972, la société SEPPIC forme une nouvelle demande d’homologation du Kepone auprès de la Commission des toxiques qui, le 1er février, délivre une autorisation provisoire de vente d’un an, avec recommandation de suivi des résidus dans les bananes, car si les ouvrier.e.s font l’expérience quotidienne de la toxicité aigüe du produit, le consommateur européen doit en être préservé : 

«  Ce produit avait déjà été proposé à la commission en 1968 qui l'avait refoulé à cause de sa grande persistance et sa forte toxicité chronique. Cependant, il apparaît que ce produit serait très intéressant pour le traitement de bananeraies en remplacement du HCH qui s'utilise à la dose de 90 kg/ha. Des résidus dans la pulpe de banane ne sont pas décelables, M. Viel qui présente le dossier pense qu'il serait utile d'autoriser ce nouvel organochloré pour lutter contre le charançon du bananier et il propose de classer la poudre à 5% au tableau C (des substances dangereuses) et la matière active au tableau A (des substances toxiques). La commission décide d'accorder une autorisation provisoire d'un an dans les conditions proposées par M. Viel mais décide que des nouveaux contrôles de résidus dans les bananes soient effectués. »

Par l’opération du Saint-Esprit, le Kepone dont la matière active est classée au rang des substances toxiques, est rétrogradé au rang des substances dangereuses… En réalité, les voies de deux membres influents de la Commission ont été prépondérantes. Le 29 février 1972, le ministère de l’agriculture délivre une autorisation provisoire d’un an…Celle-ci ne sera d’ailleurs pas réexaminée avant 1976. Et, il est fondamental de notifier qu’entre 1972 et 1976, le Kepone est importé aux Antilles par la société Vincent de Lagarrigue, qui en est le distributeur exclusif et dont le dirigeant n’est autre qu’Yves Hayot, l’un des békés les plus riches et vénaux des Antilles, un criminel de notoriété publique. 

Le 7 janvier 1974, les ouvriers agricoles de la Martinique, y compris ceux d’Yves Hayot, entament l’une des grèves les plus importantes de l’histoire sociale de la Martinique. Parmi leurs onze revendications, la quatrième porte sur la suppression totale des produits toxiques (Mocap, Nemacur, Kepone, Hexafor, Témik, HCH, Curlone, Musalone, Kepone, Paraquat…), qu’ils réclament déjà depuis 2 ans (1972). Les plus exposé.e.s aux « têtes de mort » comme ils/elles les nommaient sont inaudibles à Paris, les élus locaux à la solde des grands békés ne veulent pas en entendre parler non plus, les syndicats majoritaires font eux aussi la sourde oreille car de leurs revendications ne seront entendues que celles concernant leurs salaires.

Un an et demi plus tard, le plus gros scandale environnemental des Etats-Unis éclate suite à la fermeture de l’usine de Hopewell et, de 1976 à 1980, il donnera suite à « la publication de 131 articles mentionnant le chlordécone dans des journaux scientifiques spécialisés ou généralistes  ». En 1977, le rapport Snegaroff portant sur « Les résidus d’insecticides organochlorés dans les sols et les rivières de la région bananière de Guadeloupe » est publié, c’est la première alerte française concernant l’utilisation du Chlordécone. Deux ans plus tard, le Centre international de recherche sur le cancer, affilié à l’Organisation mondiale de la santé classe le Chlordécone comme cancérogène probable. Que les alertes aient été locales, nationales ou internationales, la cupidité politique ne daigne leur accorder aucune considération… « Du fric, du fric, du fric, des bananes et du chlordécone par tonnes, par tonnes, par tonnes », c’est tout ce qui raisonne dans l’enveloppe creuse et crasse des dirigeant.e.s politiques. 

Ainsi, en décembre 1981, le Curlone et le Musalone, deux spécialités concentrées à 5% de chlordécone seront homologuées. Cette date signe l’arrêt du provisoire, les Grands planteurs ont désormais les pleins pouvoirs pour faire fructifier leurs monocultures via l’éradication du charançon, et peuvent légalement porter atteinte à l’environnement et à l’intégrité physique de leurs salarié.e.s. Auditionné en juillet 2019 par la commission d’enquête parlementaire présidée par Serge Lechtimy, Henri Vannière, ancien chercheur au CIRAD révèle qu’« en 1981, le Curlone fait l’objet d’un dépôt de dossier par les établissements Laurent de Lagarrigue, qui aboutira à un accord. Mais on sait moins qu’un autre dossier a été déposé par la SEPPIC, obtentrice de la première licence, pour un produit présentant la même concentration et le même poudrage que le chlordécone : le Musalone. Il y a deux dépôts de dossier, ce qui avait été passé sous silence. Le Musalone est apparu dans le circuit CIRAD une fois testé au Cameroun ou en Côte d’Ivoire. S’agissant du chlordécone, qu’il s’appelle Musalone, Kepone ou Curlone, nous n’avons pas vu, au niveau de la sphère CIRAD, de tests préalables pour alimenter un dossier d’homologation, que ce soit aux Antilles ou en Afrique ». 

Ce qui prouve bel et bien que les tests ont été effectués, a posteriori, en conditions réelles, sur des ouvrier.e.s agricoles victimes d’un préjugé de couleur vieux comme la colonisation. L’interdiction du pesticide n’a été proposée en France qu’en 1986 suite aux rapports Snégaroff (1977) et Kermarrec (1980) de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA). 

Au début des années 90, Yves Hayot joue un rôle déterminant dans l’ouverture du marché européen de la banane, il préside également la Société d'intérêt collectif agricole de la banane martiniquaise (SICABAM) qui est une « collectivité de propriétaires bananiers ». Souvenez-vous, c’est aussi le dirigeant de la société productrice et distributrice (exclusive) du Curlone. En 1990, la commercialisation et l’utilisation du chlordécone sont interdites sur le territoire métropolitain. La commission retire l’homologation du Curlone et le notifie à Yves Hayot, qui ne manque pas de reconstituer un stock conséquent de chlordécone…1 560 tonnes de Curlone ont été enregistrées par les douanes à leur arrivée aux Antilles en 1990 et 1991, ce qui signifie que l’Etat, par le truchement de ses services, a donné son aval pour que l’utilisation du Chlordécone soit prorogée en Martinique et en Guadeloupe, au-delà de l’épuisement des stocks existants. Par dérogations successives, les Grands planteurs békés tels que les Hayot, Fabre, Marraud des Grottes, De Reynal, De Lucy et toute la clique pourront continuer à épandre du chlordécone  aux Antilles, le temps que « les stocks soient épuisés » et qu’un substitut au chlordécone soit trouvé… Pourtant, dès la fin des années 1980, les chercheurs de l’IRFA de Côte d’Ivoire  prouvent l’efficacité de solutions alternatives, puisque non-chimiques, à l’utilisation des organochlorés contre le charançon, suite aux résultats et conclusions des enquêtes multirégionales conduites en 1985-1986 (buttage des souches de bananiers, utilisation de la parche de Café en couverture de sol cultivé). L'utilisation du chlordécone est donc justifiée par le profit, et par lui seul. 

En 1992, Guy Lordinot, l’un des « députés banane » de la Martinique exige, au nom d’Yves Hayot, que le ministre de l’Agriculture, Henri Nallet, proroge l’utilisation du chlordécone aux Antilles, et c’est chose faite. Yves Hayot obtient une dérogation d’un an supplémentaire, et il reconnaitra, devant les gendarmes (dans le cadre d’une affaire dont est saisie le pôle santé du TGI de Paris) qu’il a « pratiqué personnellement un lobbying auprès de Jean-Pierre Soisson, qu’il connaissait, pour que des dérogations d’emploi soient accordées ». Ce félon échappera à toute inculpation, la mort lui ayant permis en 2017, de fuir une justice qui de toute évidence n’aspirait pas à le condamner. Les grands békés composent le monde au-delà le plafond de verre qui nous en condamne l’accès. Ils supplantent les lois, grâce à celles et ceux qui les composent, les adoptent et les appliquent (ou non). 

 

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