Capucine Lemaire
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Billet de blog 20 juin 2022

Qu’est-ce qu’un chef en démocratie ?

Ni père, ni juge, ni maître. Alors, qu’est-ce qu’un chef en démocratie ? Jean-Claude Monod pose la question dans un ouvrage réédité en 2017, et analyse les dispositions qui permettraient de concilier les normes rationnelles de la démocratie et l’impulsion de décision nécessaire du responsable politique.

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Le centre de décision ultime est incarné par le chef, et Jean-Claude Monod cherche les critères de l’identification du charisme. En effet, Max Weber a déjà posé les critères du chef  : il a cette légitimité qui n’est ni traditionnelle, c’est-à-dire fondée sur des coutumes, ni rationnelle-légale, mais qui se caractérise par son exemplarité et la croyance qu’il suscite en ses qualités exceptionnelles. 
Comme le montre Weber, la modernité évolue avec la rationalisation et une professionnalisation de la politique qui semble faire du chef une figure du passé. Pourtant la politique doit rester une affaire de vocation faute de quoi, elle risque de se réduire  la simple gestion, à des manœuvres d’appareil. Les démocraties notamment, ont besoin de figures de francs-tireurs s’opposant à la politique menée et sans lesquels le peuple ne serait pas écouté. Mais sous leur influence le peuple reste passif et la souveraineté populaire n’est qu’une fiction. La théorie de Weber accorde ainsi une place à une forme de césarisme qu’il tient toutefois à encadrer en soulignant que le chef peut et doit être contrôlé par le parlement. Cette personnalisation de la responsabilité politique est seule capable alors d’éviter ce qu’il nomme une « démocratie acéphale ». 

Il analyse ensuite les typologies des formes d’autorité construites par le philosophe Kojève : le Père, le Maître, le Chef et le Juge. Le Chef se crée par le projet qu’il propose, en fonction d’un changement d’une réalité donnée. C’est sa « capacité d’entraînement » qui est remarquable. Mais par contraste avec le Maître, le Chef règne sur ses semblables comme « premier des égaux ». C’est chez Aristote que l’on voit apparaître ce refus de la figure du maître paternaliste ou autoritaire. Car Aristote refuse le gouvernement de masse des pauvres, le chef démagogue qui gouverne par décret et non par lois. Jean-Claude Monod propose à partir de là une lecture de l’histoire politique selon laquelle les moments où le Chef se drape dans les habits du Père, du Juge ou du Maître constituent des régressions. 
Dans une seconde partie, l’auteur démontre que la démocratie n’élimine pas la figure du chef, mais la transforme. Ainsi, avec la pensée démocratique, le chef ne peut être conçu comme une tête régnante sur un corps, car la démocratie est représentative. La pensée démocratique substitue donc à une référence de transcendance une pensée de l’immanence, compatible avec la figure du chef. Le problème est de savoir si la logique de la représentation implique que le représentant soit charismatique ou bien s’il doit être désigné par un mécanisme aléatoire qui garantisse la participation de tous les pouvoirs. De même, le passage du pouvoir royal a l’archontat en Grèce a redéfini le charisme à travers l’idée de circulation du commandement dans laquelle le chef passe du commandement à l’obéissance, rompant avec l’idée du charisme royal unique. Deux possibilités s’ouvrent alors : soit un abandon de la référence au charisme au profit de légicentrisme, soit l’adoption d’un principe de circulation du charisme compatible avec l’idéal démocratique. L’idée d’une limitation du pouvoir politique par sa mise en commun est constitutive du principe démocratique. 

L’auteur rappelle que l’avènement de l’idée démocratique moderne s’est accompagnée d’une mise en question de la référence au pouvoir pastoral, le peuple refusant de considérer et d’être gouverné comme un troupeau. La démocratie a été globalement pensée comme une anti-monarchie et en référence à l’idée de souveraineté populaire. L’auteur en conclut que la notion de chef démocratique n’est contradictoire que si l’on pense la démocratie essentiellement comme anti-monarchie. Or, il s’avère que malgré l’utilisation de processus participatifs, les démocraties sont essentiellement fondées sur l’élection de chefs. Mais pour autant, il n’est pas chose facile de dégager une catégorie universelle de la figure du chef, car l’anthropologie montre une très grande hétérogénéité des traditions politiques. De ce fait, le « chef sans pouvoir » des indiens tupi-guarani analysé par Pierre Clastres trouve son autorité, non par l’usage de la force et dans le commandement, mais dans un prestige attaché à ses capacités de persuasion et de conviction. 

En troisième chapitre, l’auteur analyse la notion de « grand homme » qui relèverait d’une conception dépassée du héros, repérable dans la philosophie d’Hegel : le grand homme est celui qui mû par ses passions est le mieux capable de capter l’idée de son temps et de le réaliser. Ce modèle napoléonien correspond à une idéologie consistant à utiliser les masses pour des fins n’étant compréhensibles que par les gouvernants et analyse la sature qu’en fait Robert Musil. En effet, ce dernier montre que l’histoire est faite par des hommes moyens dans une succession d’innombrables actions non dépourvues de hasard. L’école des Annales a rejeté la réduction de l’histoire aux grands hommes, histoire élitiste, masculine et guerrière. Mais Jean-Claude Monod souligne qu’un homme politique doit lutter contre nihilisme, ses qualités étant la non résignation et l’action entraînante. Le charisme démocratique est ainsi défini comme un charisme porteur de transformation sociale, notamment d’une réduction des inégalités de mécanismes protecteurs des droits, et distingué du charisme dominateur prétendant s’affranchir des modes de contrôle du pouvoir. Contrairement au héros, dont l’action remarquable est ponctuelle et due à la chance, ce qui fait le grand homme c’est la série de ses actions ; l’on peut donc défendre l’idée d’un charisme démocratique, en s’appuyant sur le mérite reconnu au grand home et en le distinguant d’un charisme pathologique dont la contrepartie serait « l’invention constante de boucs émissaires ». Il faut éviter d’éliminer la figure du chef, car cela risque de laisser le champ libre à la domination économique pure. 

Enfin, Monod se consacre à la question de l’autorité, se demandant si les mouvements de contestation de celle-ci justifient l’abandon de la figure du chef. Il dénonce le modèle patriarcal et phallocratique associé à l’autorité politique mais se démarque aussi des penseurs de la démocratie radicale en refusant d’opposer la démocratie radicale constituée de collectifs temporaires et auto-organisés et la démocratie représentative hégémonique. Le chef démocratique doit été capable d’exprimer des principes, de représenter un collectif, d’assumer sa responsabilité pour un certain champ de décision politique et a une capacité d’entraînement. Certes, les phénomènes de médiatisation de la vie privée des hommes publics ont rendu impossible l’émergence d’un charisme démocratique. Car le chef démocratique que Monod associe à des figures comme Gandhi, Mandela ou Bolivar, est un homme d’actions, capable de prendre des risques. C’est un homme de conviction et de vocation, et non pas un professionnel de la politique. Son charisme ne renvoie pas tant à des qualités exceptionnelles qu’à une rencontre entre un personnage et une situation sociale déterminée. Capable de modifier les règles du jeu économique, le chef démocratique apparaît ainsi comme un homme authentiquement politique. 

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