L'effet symbolique produit par la future commission « Thiriez »

Frédéric Thiriez nommé à la présidence de la future commission chargée de proposer des pistes de réforme de la haute fonction publique nous offre l'occasion de nous réapproprier la pensée bourdieusienne. Pourquoi a-t-il été investi par le président de la République ? Pourquoi sa parole est-elle légitime ?

Par lettre du 8 mai 2019, le Premier ministre a fixé les missions de Frédéric Thiriez dans le cadre de la réforme de la haute fonction publique souhaitée par le président de la République (lire ici). Dans son entretien au journal Le Monde, Frédéric Thiriez précise qu'au lieu « de présider une commission, [il a] préféré [s']entourer d'une toute petite équipe, deux personnes [qu'il a lui-même choisies] en raison de leur profil très différent du [sien] : Soraya Amrani, professeure agrégée de droit à 29 ans, ancienne membre du Conseil supérieur de la magistrature, et Florence Méaux, ingénieure, ancienne élève de Normale sup, responsable de la mission "cadres dirigeants" de l'Etat ».

Bien qu'il réfute l’appellation de « commission administrative », le futur groupe de travail en constitue une par essence.

Cette notion de « commission » a été développée par Pierre Bourdieu – célèbre sociologue que les adeptes de cet enseignement auront d'ailleurs reconnu dès l'énoncé du titre du présent article. Dans son cours du 25 janvier 1990 (Sur l'État. Cours au Collège de France, 1989-1992, Raisons d’agir - Seuil, Paris, 2012), Pierre Bourdieu expliquait l'importance de la mise en scène des commissions étatiques sur le discours officiel dans lequel « la totalité de la société est censée se reconnaître ».

L'auteur de La Noblesse d'état rappelle que la commission - invention d'origine anglais regroupant « un ensemble de gens mandatés par le roi, commissionnés pour remplir une mission socialement reconnue » - doit remplir une fonction, ce qu'il appelle le fonctionnalisme minimal. Cette fonction qui est d'apporter une solution publiable à un problème public se traduit par l'élaboration d'un rapport, c'est-à-dire « un discours performatif, rapporté à celui qui l'a demandé et, en le demandant, lui a donné d'avance une autorité ». Pour ce faire, la nomination du rédacteur du rapport doit être « quelqu'un [socialement habilité] qui écrit un discours d'autorité parce qu'autorisé ». L'État théâtralise ainsi l'officiel en faisant de la commission, « des sages au-dessus des contingences, des intérêts [et] des conflits ». « Il doit donner le spectacle du respect public (...) des vérités officielles ».

La nomination de Frédéric Thiriez s'insère dans une vision capitaliste de la France promue par le pouvoir jupitérien. Lauréat du concours d'entrée à l'École nationale d'administration, il s'était engagé à servir l'État, à promouvoir l’intérêt général dans sa conception volontariste, celle qui transcende la sphère des intérêts particuliers. Néanmoins, au vu de ses choix carriéristes, il a développé une conception opposée dite utilitariste – réduisant l'intérêt commun à la somme des intérêts particuliers. Il a donc toute la légitimité pour entériner la vision progressiste du président de la République - pour transformer ce qui est tacitement admis en vérité officielle. La violence symbolique qui va en résulter ne fait que confirmer le délitement démocratique que connaît notre République.

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