on nous prend pour des jambons? mais absolument. et c'est aussi ça la magie d'être paysan.

bon je republie l'édito, parce qu'il est sorti d'un trait. et que merde, désormais je suis Pésidente, alors in fine, je fais ce que je veux. c'est ça qui est bon.

bon forcement il n'y a pas d'adhérent de la MAB16 ici, l'organisme qui regroupe les producteurs Bio de la Charente. dommage ! car vous recevriez la Lettre chaque mois. Ce mois-ci j'ai écrit l'édito. alors vous pensez bien que je ne vais pas résister à vous le faire lire. allez, on se fait un café, on s'installe confortablement, parce qu'il faut bien dire que c'est un peu long..
c'est parti :

Bien le bonjour à tous. Alors voilà c’est moi qui fais l’édito. J’ai été désignée volontaire. Oui, oui, comme la CVO. C’est obscure la manière dont cela s’est passé. Evelyne a dit « Qui veut faire le prochain édito? » et moi, je venais à peine d’arriver. J’étais là tranquille à demander « mais l’édito de quoi? ». Et bim! Les fourbes autour de moi ont déclaré « mais vas-y fais-le, allez Evelyne tu marques Carole ». Bien vite, le chef, Pierre, a dit "allez le point suivant, parce qu’on est déjà en retard". Ce n’est pas pour vous raconter ma vie, mais c’est juste pour dire que je me suis retrouvée dans un traquenard. Alors comme je dois m‘exprimer, je vais le faire, ok. J’y vais. Mais que personne ne se plaigne dans le fond. Il y a quand même Jean-Louis qui a demandé « Qui va contrôler ce qu’elle va écrire avant publication? » avec comme une pointe d’inquiétude. Sur le coup je l’ai bien pris, comme un truc gentil mais avec le recul j’ai un doute…
Bref, j’étais bien embêtée, alors j’ai demandé à Evelyne ce dont il serait bien que je parle. Elle m‘a renvoyé un gentil message (elle est comme ça Evelyne) qui disait « oh tu fais comme tu veux mais cela serait bien de parler des dernières rencontres de la commission grandes cultures, de l'arrivée des Gastronomades 2015, du stage de Waël, des investissements PCAE, du Mois de la bio… » . Bon elle a raison, ce serait bien, cela vous tiendrait informés. C’est le but.
Mais ce n’est pas ce que je vais faire, parce qu’en ce moment, ce dont j’ai plutôt envie de parler c’est de la fameuse (allez on lève les bras bien haut) « CRISE DE L’ÉLEVAGE ». Ça me gonfle, si vous saviez. Mais d’où sort ce Xavier Beulin, quel est son projet? Quel est le problème de ces syndicats?? C’est incroyable. 
Je voudrais vous dire que c’est insupportable de voir que nous sommes allés droit dans le mur, en essayant d’être le plus compétitif, en se suréquipant, en ayant des troupeaux énormes, des terres à outrance, au lieu de favoriser la multitude de petites fermes (et une multitude de fermiers...). On a désormais des éleveurs qui sont surendettés et qui charbonnent du matin au soir (pour la plupart au RSA) toute leur vie. Wouaou, et là je demande la carte XB, j’avance en C3, et oui je demande au gouvernement de débloquer des fonds pour que les éleveurs investissent de nouveau, se modernisent encore, augmentent leurs cheptel et soient encore plus compétitifs. Et c’est reparti pour un tour sponsorisé par le crédit agricole. C’est vraiment pénible. Je suis désolée, je vous prends un peu en otage, vous êtes là à lire l’édito, et moi ça me fait du bien au lieu juste de râler chez moi ! 
En vérité je vous le dis, la vente directe c’est la clef. Je fais une ode à la vente directe. Pourquoi n’incitons-nous pas les éleveurs à vendre directement leurs produits? Avoir un plus petit élevage, à taille humaine, vendre à la population locale, sans passer par les supermarchés? Oui, eux, je les hais. Vraiment. Ce n’est pas gentil mais c’est comme ça. Si je pouvais trouver du PQ, des sacs poubelles et du lait bio en vente directe près de chez moi, j’arrêterai d’y aller. Parce que le scandale ce n’est pas que les éleveurs gagnent mal leur vie, ça arrive aux meilleurs. Le scandale c’est que tout le monde gagne bien sa vie, et même très bien, sauf les éleveurs. Le scandale c’est que les intermédiaires se gavent sur le dos des éleveurs. Toute la filière se goinfre, et pas le producteur. Et c’est ça qui est inadmissible. 
Si seulement les gens prenaient conscience que lorsqu’ils dépensent 100€ dans un supermarché il n’y a qu’une quinzaine d’euros pour les producteurs... Et encore, si on prend des produits transformés, c’est moins de 10€! 

Je peux vous donner un exemple? Allez c’est parti pour une tranche de vie d'éleveuse : 
En février, mon taureau a eu une arthrite subite. Fichtre il faut vite le passer à l’abattoir. Désolé pour lui, en plus il nous a fait des veaux magnifiques. Mais en France, on nous dit qu’il n’y a pas de marché pour la viande de taureau, pas de bol, il sera transformé en steak haché. Re-pas de bol du coup on va me l’acheter une misère. Et oui « c’est la vie » dit le commercial, une vache ça serait le double parce qu’elle irait faire des pièces de boucherie, mais pas les taureaux. 
Bref, le couperet tombe, le marchand (Corali) dans son infinie bonté m’en offre 2,40€, parce qu’ « il ne part pas en boucherie, HEIN, il part faire du steak haché » répète-t-il. Super, je vais donc gagner environ 1200 euros pour mon taureau que je venais d’acheter 2000 ! Youpi, vive la vie. Mon taureau part à l’abattoir, la secrétaire m’appelle pour me dire qu’un cuissot de la bête est saisi, rapport à son arthrite. Bon ça fera 50 euros en moins « C’est la vie… »
Deux semaines après je reçois ma facture et mon chèque. Ô surprise, ô joie intense, je constate que mon taureau est payé 2,40€/kg, mais que les 19 kg saisis sont déduits à 8,20€/kg ! Au final on m’en donne donc 900€. J’ai appelé pour avoir des explications et on m’a répondu « c’est la filière bovine qui fait les tarifs de saisie, ce n’est pas nous et vu qu’il s’agit d’une partie intéressante en boucherie pour faire de belles pièces, le tarif est élevé ». C’est amusant puisqu'on m’a répété qu’il ne partait pas en boucherie mais faire de la pâtée de supermarché. Vous pensez bien que j’ai dit au commercial que ça sentait l’esbrouffe et qu’on pouvait raisonnablement penser qu’on nous prenait pour des idiots, que ça donnait l’impression qu’ils vendaient bien les carcasses en boucherie, et pas pour faire du steak haché. Mais en nous disant ça, ils peuvent se permettre d’acheter une misère de la viande à un éleveur…
C’est facile, il suffit de dire « ce n’est pas de notre faute, ce n’est pas nous qui décidons ». Oui, ce n’est jamais votre interlocuteur qui décide, c’est marrant. Qu’on me l’amène, moi, le gars qui a décidé qu’une cuisse de taureau c’était 8,20€/kg, qu’on me donne au moins son numéro, j’aurai des choses à lui dire. 
Bref, je ne vends plus d’animaux à Corali désormais. Le prochain taureau partira en vente directe, comme ses copines. Et ça tombe bien, j’ai une machine pour faire du haché, au pire. 
Le scandale c’est qu’on est justement en plein dans les affres de la mondialisation. Les gens qui décident ne sont pas ici, ne vivent pas ici, ne subissent pas les choix qu’ils font puisque tout est délocalisé.  
Le local permet d’avoir les retombées immédiates de ce que l’on crée, ou que l’on fait subir aux autres. Là il n’y a plus d’aller-retour possible entre les décisionnaires et la population. 
Et l’on ne peut se plaindre à personne, personne n’est responsable. On se croirait en pleine immersion dans la tête d’une adolescente de 15 ans, « ce n’est pas ma faute », ça n’a aucun sens (spéciale dédicace à la fille de mon mari Pascalou). 
On pourrait aussi parler des boîtes de luzerne, de trèfle ou autres semences mignonnettes vendues en cartons de 3kg. Lorsque l’on pèse les semences, surprise, il n’y a que 2,7kg. Et oui, car ils pèsent la boîte et le sachet avec… Vu le prix démentiel de ces semences en bio, ça fait très cher le prix du carton, et ça fait 10% de semences en moins !! 
Il faut y penser avant de semer sinon on se retrouve avec dix hectares à faire et on en a fait que neuf, parce que quand vous avez commandé la quantité de semences qu’il vous fallait, pas 10% en plus pour la boîte. 
Mais lorsque vous dites au commercial que c’est aussi un scandale, ben oui mais c’est pas de sa faute, et puis c’est pas de la faute de son patron, et puis c’est pas de la faute du distributeur, et puis c’est pas de la faute du conditionneur, parce que de toute façon « c’est toujours comme ça pour les semences ». Ah ben oui, alors c’est vrai si c’est toujours comme ça, et qu’on nous arnaque depuis des lustres, surtout ne changeons rien. 
Ben oui, enfin !

Alors j’entends dans le fond des gens qui disent « ok mais tu veux en venir où Carole, là, hein? C’est un peu long ton truc ». 
Et bien je veux vous dire qu’il faut reprendre le pouvoir. Il faut reprendre le premier pouvoir, celui de la décision. Il faut faire de la vente directe pour ne pas subir un commercial à la noix, qui se retranche derrière des phrases en bois, apprises en formation force de vente, et qui, malgré son air affligé, est ravi de faire baisser votre prix parce que ça lui fait monter sa prime trimestrielle sur ses résultats. C’est insupportable. 
Donc je salue ceux qui font de la vente directe, qui permettent à tout le monde d’avoir accès à des produits de qualité pour un prix raisonnable. Et si tout le monde faisait comme cela, il n’y aurait pas de crise de l’élevage, cela créerait des emplois et ferait vivre les campagnes. Et cela sauverait les petits abattoirs. Et les petites fermes. Et quel plaisir d’avoir ses enfants à table qui mangent de bons produits, en respectant l’environnement, et en faisant vivre une famille et une ferme!  
Et Xavier Beulin, le pauvre (c’est une expression, je n’ai pas l’impression qu’il soit à ranger du côté des nécessiteux) prône et obtient qu’il faille débloquer des millions pour réinvestir et devenir encore plus compétitif. Pour faire plaisir à Michel-Edouard Leclerc. Ce dernier est vraiment fantastique ! Il a déclaré qu’il irait chercher ailleurs des tarifs plus bas si les éleveurs français voulaient avoir 10 ou 15 centimes de plus du kg. INCROYABLE, 
Ce n’est pas normal de se prendre des menaces comme ça d’un groupe pareil. Il faut avoir été élevé par des loups pour oser donner des leçons quand on gagne en un mois ce que la plupart ne gagnerait jamais en une vie! Qu’on enseigne l’empathie aux enfants à l’école, la race humaine est en train de s’en départir ce n’est pas bon signe. 
Non parce que le type a tout de même du toupet, il est incroyable, il dit qu’il travaille pour le pouvoir d’achat des français. Mais laissez-moi rigoler ! 
Et si encore il pressait comme des citrons les fournisseurs pour offrir des revenus décents à ses employés ce gars! Si les supermarchés étaient des modèles vu les milliards qu’ils brassent, les bénéfices énormes qu’ils font, les centaines de milliers de gens qui y travaillent. Si seulement ces grands groupes utilisaient les moyens qu’ils ont pour faire de vrais CDI, offrir une vraie qualité de vie au travail. Mais non. Mais non, c’est tout le système qui est vérolé, ils grattent tout ce qu'ils peuvent gratter. Avec en prime ces caissières à 26 ou 30 heures semaines, avec des horaires impossibles et smicardes toute leur vie, en galérant pour faire garder tes enfants le samedi, le dimanche matin, le soir, parce que plus c’est ouvert tard mieux c’est. Avec le pompon, le drive, encore moins de gens à payer, et c’est tellement pratique pour le consommateur... 
Si Michel-Edouard Leclerc veut vraiment faire un geste pour le pouvoir d’achat : qu’il baisse la part donnée aux actionnaires pour remonter la grille des salaires, qu’il embauche des temps pleins et qu’il baisse la marge des supermarchés pour financer cela. Après il pourra revenir pavaner chez Pujadas pour nous expliquer la vie. 
Mais qu’ils nous lâchent les pompes, ces gens. Qu’ils partent vivre à l’étranger. Oui voilà, allez migrez les amis, laissez-nous tranquille.
Quelle indécence. C’est insupportable (je sais je l’ai déjà dit)

Bref, ami consommateur, lève-toi, réveille-toi, sors de chez toi, va chez les producteurs faire tes courses, mutualise tes achats, échange, partage, reprend ton pouvoir de citoyen. 
Souvenons-nous que l’on descend de l’homme des cavernes. La vie c’est du travail collectif. J’ai du mal à imaginer que le gars qui a fait du feu le premier soit allé voir un autre pour lui dire « ok t’as fait une école de commerce non? Je te donne ce truc et tu fais raquer un max aux autres pour qu’on s’en mette plein les fouilles, moi j’arrête de bosser et tu me donnes un pourcentage ». J’aime à penser qu’il a partagé ça avec le reste de l’équipe. Bon ensuite il y a surement eu une bonne grosse fritée avec la bande d’à côté qui a dû essayer de le prendre. Ok, mais il faut viser le meilleur !

Donc ami paysan, retrouve ton autonomie, c’est la lutte qu’il faut mener. Fais de la vente directe, fais tes semences, valorise ton travail autant que faire se peut. Que cela ne soit pas les autres qui décident de ton prix de vente. Tu dois décider, tu dois être le maître à bord. Reprenons la main les copains. 
Et vivre dignement, regarder les gens en face lorsqu’on leur vend nos produits, ça, ça réchauffe le cœur. Là on comprend pourquoi on travaille dix heures par jour, dans la pluie, le froid (sympa la Charente). Là on sait qu’on fait le plus chouette métier du monde : 
on travaille la terre, on produit et on nourrit nos semblables!

Je sais que ça ne sert à rien de s’énerver, que le monde est ainsi fait, mais ce n’est pas une fatalité, depuis la nuit des temps l’humanité a su changer, de gré ou de force. Il faut garder la rage de changer les choses lorsqu’elles ne sont pas justes. 
Et je sais aussi que cela ne nous ramènera pas Mike Brant. Mais bref, je vous souhaite une bonne journée quand même. 
Vive le Bio, et allez, on sourit, bientôt la retraite !!

Carole Ballu
Paysanne en Sud-Charente
Sous-sous-chef de la MAB16 
(Evelyne dit vice-présidente mais sous-chef ça fait scout, j’adore)

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