L'individu et le citoyen à l'épreuve de l'élection.

L'élection de Lori Lightfoot à la mairie de Chicago a été saluée par la presse française. Ce sont son genre, sa couleur de peau et son orientation sexuelle qui ont été mis en avant, plus que son programme politique. L'occasion pour certains de se réjouir, pour d'autres de crier à la "réduction identitaire".

J'ai appris l'existence de Lori Lightfoot le mercredi 3 avril 2019, après son élection à la mairie de Chicago. J'ai vu grâce à la photo qu'elle était une femme noire, j'ai su grâce au tire qu'elle était ouvertement homosexuelle. Ce n'est qu'en lisant l'article que j'ai appris qu'elle était démocrate et que j'ai eu une vague présentation de son programme. Il importe peu de mettre un lien vers l'article que j'ai lu puisque beaucoup sont construits de la même façon : identité de la personne d'abord, couleur politique ensuite. Plus tard dans la journée, un compte Twitter crie à la "réduction". On a réduit Lori Lightfoot à son genre, à sa couleur de peau, à son orientation sexuelle. Je ne sais pas si le terme "réduction" est juste, mais je crois que cette préséance accordée à l'individu sur le citoyen candidat ou déjà élu dit quelque chose qu'il est intéressant d'interroger. 

Je suis d'accord avec l'idée que le/la citoyen.ne est d'abord un individu, même si, bien sûr, la société nous façonne en tant que tel. En tant que citoyenne, j'ai le droit d'exister sur la place publique. Quand j'y suis, quand je pense la société, il est évident que mon parcours personnel oriente ma réflexion, guide une pensée. Je ne peux nier qui je suis en tant qu'individu dans la citoyenne que j'incarne. Je sais aussi que la citoyenne que je suis possède quelque chose de plus que moi en tant qu'individu : la pensée de l'intérêt général. Voilà l'horizon du citoyen, l'intérêt général...

Je crois qu'il est important de mettre en avant les nouveaux profils qui se font jour dans la sphère politique. Cela permet de pointer le déficit de représentativité qui caractérise aujourd'hui encore nos démocraties occidentales. Cela suscite aussi sans doute un questionnement sur la politique de demain : le parcours personnel de ces personnes nouvellement actrices de la place publique aura nourri le/la citoyen.ne et orientera sa façon de faire de la politique, les moyens utilisés pour servir l'intérêt général. 

Ce que certains nomment "réduction", je l'appellerais "confusion". Confusion entre l'individu et le citoyen. Confusion symptomatique de l'idéologie libérale dont le cheval de bataille est l'individu, l'individualisme. Il ne s'agit pas pour les médias de "réduire" Lori Lightfoot à une femme, une femme noire, une homosexuelle, aux trois à la fois; je pense qu'il s'agit plutôt de montrer tous ses cercles d'appartenance et toutes les minorités qu'elle porte en elle. Pointer ses minorités au coeur même d'une victoire politique, c'est bien sûr saluer la réussite des obstacles surmontés et les barrières que la société des électeurs ne cesse d'abaisser pour permettre à tous de participer à la vie politique. C'est souligner la victoire des idées et des idéaux sur les préjugés. Toutefois, c'est aussi laisser l'individu empiéter sur le citoyen. C'est effacer le citoyen pour ne laisser voir que l'individu. C'est du même coup, peut-être, contribuer à faire de la politique une arène où s'affrontent des individus ambitieux, une terre propice aux grandes carrières. Peut-être qu'une solution pour à nouveau faire advenir la place publique au sein de l'espace politique serait de cesser de mettre en avant l'individu pour mieux annoncer, pour mieux accueillir le/la citoyen.ne. 

Lori Lightfoot, nouvelle maire de Chicago, est une démocrate qui a remporté l'élection grâce à un programme de lutte contre les inégalités sociales et raciales. Je crois que cette seule précision met en lumière et Lori Lightfoot et les habitants de Chicago. 

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