« Ligue du Lol » : mon expérience en tant que stagiaire journaliste

C’est avec effroi que j’ai lu les témoignages des victimes de la « Ligue du Lol ». Je ne suis toutefois pas étonnée : c’est un poste en tant que stagiaire dans une rédaction de presse écrite qui m’a en partie écartée du journalisme. Non par désamour du métier, mais bien par refus du milieu.

Au début des années 2010, j’ai fait deux stages de six semaines, puis travaillé un week-end par mois en tant que pigiste dans une rédaction de presse écrite. Le premier stage s’est déroulé hors période « vacances scolaires », en plein hiver, j’étais donc la seule stagiaire dans la rédac. A mon arrivée, c’est à peine si l'on m’a adressé la parole, montré comment cela fonctionnait, ce qu’on attendait de moi. Le premier entrefilet que j’ai produit a tout de suite été démoli par la cheffe de rubrique qui l’a réécrit sans aucune pédagogie. Les premiers articles ont été raturés sans autre forme de procès.

Que de soirées passées à trembler à l’idée d’y retourner le lendemain, que de moments à compter les jours jusqu’au retour à l’université, que de minutes à désespérer sur la vie professionnelle. Comment pourrais-je supporter toute une vie de ce régime-là ?

A la pause de midi, si par miracle j’arrivais à ne pas manger seule, c’était pour me retrouver à la table de « collègues » pour qui j’étais transparente et qui passaient leur temps à casser du sucre sur le dos des absents. J’ai le souvenir cuisant d’un déjeuner composé uniquement de critiques à l’encontre du rédacteur en chef adjoint qui se trouvait en fait juste derrière moi. Mais j’étais bien trop invisible pour que quiconque ne fasse attention à mes signes. A quoi cela aurait-il servi de toute façon ? Au retour de la pause, je ne me rappelle pas que quoi que ce soit ait été reproché aux persifleurs.

Le second stage que j’ai fait s’est déroulé en été, nous étions cette fois-ci cinq stagiaires. Même si l’angoisse était toujours présente, elle était atténuée par le fait que nous étions tous dans le même bateau et que quand l’un d’entre nous revenait les larmes aux yeux de s’être fait saper dans le bureau de la rédaction en chef, il y avait quatre visages compatissants qui l’attendaient. Et qui espéraient ne pas être le prochain sur la liste. Quel courage il fallait pour se lever et présenter son article du jour !

Après ces stages, j’ai eu « la chance » d’être acceptée parmi les pigistes du week-end. Là aussi il faut apprendre à rester invisible. A arriver dans la rédaction paresseuse du vendredi soir sans que personne ne vous salue, glaner ses sujets auprès de la personne en charge pour les deux jours à venir et repartir tout aussi discrètement. Mais surtout espérer, espérer que la personne en charge ne soit pas l’une de celles qui démonte votre travail pour le principe de le faire. Malheureusement, cela arrive de temps en temps. Peur et tremblement seront alors votre lot du week-end en attendant la dure sentence de la relecture du dimanche soir et la libération de la publication finale.

Dans le contexte de la « Ligue du Lol », ce sont principalement d’hommes dont il est question. Dans la rédaction dont je vous parle, les piques et méchancetés venaient aussi des femmes. Particulièrement de celles qui semblaient craindre pour leur place certainement durement acquise au sein de la hiérarchie. Jamais je n’ai vu une telle lutte d’égos que dans ce milieu-là. A écouter les jugements des uns envers les autres – que personne ne me cachait puisque personne ne me voyait – je n’osais imaginer ce qui pouvait se dire de moi. A vrai dire, je pense que je n’étais pas assez réelle à leurs yeux pour mériter une critique.

Ce n’est que lorsque j’ai fait d’autres stages et changé d’orientation  professionnelle que j’ai compris que cette réalité-là n’était pas une réalité absolue et qu’il existait des milieux dans lesquels il était agréable d'écrire et de travailler.

Je ne souhaite pas, par cet article, faire une généralité. Je pense, je l’espère, que cela ne se passe pas ainsi dans toutes les rédactions. A l’époque, en 2012, la presse écrite subissait déjà une énorme pression pesant sur les journalistes qui craignaient tous les jours pour leur poste. De quoi exacerber les tensions sans aucun doute. Mais je pense qu’un peu plus d’humanité et un peu moins d’égo pourraient bénéficier à nombre de journalistes.

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