Quand les bactéries avaient inventé le capitalisme et le communisme avant nous

Des chercheurs ont analysé le système de production des bactéries pour mieux cibler leurs failles et élaborer des antibiotiques plus performants.

Productivité. Ce maître-mot des économistes qui définit le rapport entre la production de biens et les moyens mis en œuvre pour sa réalisation. Une invention humaine, donc, qui régit nos sociétés depuis le boom de la révolution industrielle. Mais que diraient les économistes si on leur apprenait que les bactéries, qui sont apparues sur Terre il y a 3. 800 milliards d’années, nous avaient précédé -et de loin- dans l’élaboration d’un système de production complexe ? Mieux, qu’elles avaient découvert bien avant nous le capitalisme et le communisme ?

C’est la découverte qu’a faite l’équipe de recherche Micalis de l’INRA (Institut national de la recherche agronomique) qui s’est intéressée à la structure en bâton des bactéries. Face à eux, deux modèles types de bactéries : celles à paroi épaisse, les Bacillus subtilis, que l’on peut retrouver dans le sol, et celles à paroi fine, les Escherichia coli, que l’on retrouve dans nos intestins. En étudiant le fonctionnement de chacune d’elles, les chercheurs se sont aperçus qu’il existait deux processus différents de création de leur paroi.

A l’état normal, les deux bactéries fonctionnent de la même manière. « Les protéines agissent comme des chefs d’orchestre de la paroi bactérienne en coordonnant de multiples machines moléculaires, véritables usines de fabrication de la paroi », explique Arnaud Chastanet, cosignataire de l’étude. La bactérie alonge sa paroi jusqu’à atteindre une taille suffisante pour procéder à la division cellulaire.

Mais lorsqu’on accélère le processus en leur apportant une quantité conséquente de sucres, leur source d’énergie, les « machines » responsables de la synthèse de la paroi s’agitent différemment. Dans le cas de la bactérie à paroi épaisse, elles accélèrent leur mouvement pour agrandir cette paroi. C’est le fameux « travailler plus pour produire plus » propre au système capitaliste. De l’autre côté, la bactérie à paroi fine choisit d’augmenter le nombre de ses machines, sans pour autant augmenter la cadence : « prolétaires de toute la cellule, unissez-vous ! ».

De l’économie à la médecine

Si les chercheurs connaissaient depuis longtemps ces deux types de bactéries, ils ne connaissent pas la raison de cette différence de développement. Mais la découverte de ces deux modèles de production de leur paroi est un véritable pas en avant pour la recherche médicale. « Comprendre la machine, c’est comprendre un mécanisme clé », estime Arnaud Chastanet. La moitié des antibiotiques découverts jusque-là ciblent directement ou indirectement les processus de synthèse de cette paroi.

Mais savoir atteindre le système de synthèse de la bactérie ne suffit pas. Les chercheurs se heurtent au manque de moyens qui leur sont alloués, et qui les empêche de développer des antibiotiques de nouvelle génération. « Les entreprises pharmaceutiques sont frileuses en ce qui concerne la recherche fondamentale », regrette Arnaud Chastanet. Les scientifiques ont remporté une bataille dans la guerre qui les oppose aux bactéries. Mais sans renfort extérieur, ces efforts pourraient bien être vains. Cicéron ne disait-il pas que « l’argent est le nerf de la guerre » ?

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