Les médias à l’assaut de leur public

De « Nique la police ! » hier, à « Nique la presse ! » aujourd'hui. La génération des mal entendus peine à se faire comprendre par la communauté médiatique.

2017 se réveille à l’ère trumpienne. Ici, sondages, presse et détracteurs n’ont pas leur place. Ici c’est l’empire du moi et du Woaw ! Incroyable ! Ca clash, ça tape et ça s’écrase. La bonne vieille info du bon vieux journaliste est reléguée au placard. Nous, c’est la jeune génération. La nouvelle génération. Nous, on est là, on existe et on va vous le faire savoir. Ce qu’on veut c’est du Woaw, du Bim, du Bam et du Boum. « Nique la police » c’est du passé. Aujourd’hui on vit et on crie : « Nique la presse ! ».

Face à nous, les médias. Papa et Mamie gâteau. Ils sont gentils, ces anciens soixante-huitards. Bien dans leurs bask’, bien dans leurs bureaux, à nous taper sur les doigts, nous, mauvais lecteurs. Ah, pauvre public qui n’y comprend plus rien ! Ils nous parlent, ils nous sermonnent. Le journalisme, c’est un art noble. Le journaliste, c’est le médiateur entre l’homme puissant et l’homme d’en bas. Le bon samaritain de la société. Le journaliste, c’est l’homme post vingt-et-unième siècle, de l’après-guerre et de l’avant-internet. Le journaliste, c’est l’homme d’hier.

Aujourd’hui l’internet est né et il existe autant de médias qu’il y a d’internaute. Plus besoin de médiateur pour se faire sa propre vérité. Chacun est maître de s’informer comme il le souhaite. Fini les grands développements pompeux de nos aïeux. Facebook est là pour nous libérer, accompagné de ses fidèles destriers sieur Youtube et sieur Twitter. 2 minutes et quelques larmes plus tard nous voilà informés. On vit, on jubile et on pleure avec le monde. Fini aussi du dictat de la bonne parole journalistique qui nous dit quoi penser, quoi voter. Aujourd’hui on vote Brexit, on vote Trump, et bientôt Le Pen.

On est fier. La révolte gronde, nos murs se remplissent d’infos cassante à l’égard de la presse. Ca mord sévère. Nos sources ? Les algorithmes. Ils nous guident et nous dressent à mordre selon nos affinités. Plutôt de gauche ? Visez-moi cette pétition Avaaz qui s’affiche sur mon fil d’actu, cette vidéo de Nicole Ferroni sur Alep. Une vraie perle, celle-là ! Ah non, vous êtes de droite ? Alors matez-moi cet article Lagauchematuer, ou cette lettre ouverte de Robert Ménard au chef d’agence du quotidien Midi Libre. De la bombe ! Tous embullés dans notre petite sphère, nous mordons comme des chiens enragés. Sans jamais nous inquiéter de la bulle d’à côté. La droite et la gauche ne se mêlent pas. Nous nous voulons la génération du réveil. Nous sommes la jeunesse de l’éclatement. Un millier de sub-univers interconnectables qui refusent pourtant de se connecter.

Là se trouve le nouveau rôle des médias. De preux messagers, qu’ils se transforment en preux chevaliers. Qu’ils volent au secours de la vérité, la vraie ! Mais d’abord, qu’ils montrent patte blanche. Pas si facile : la méfiance s’est installée. Des deux côtés. Un preux chevalier ne peut rien sans son fidèle destrier. Il doit regagner la confiance de toute une génération. Et cette génération doit réapprendre à s’informer. Savoir distinguer les sources d’info pure de celles polluées par les idéologistes de la fachosphère.

Pas si facile dis-je. Alors comment réconcilier l’irréconciliable ? Prenons-nous à rêver un instant. Imaginons un matin, alors que le monde se réveille encore tout embué de sommeil, un silence pesant se fait sentir. Les kiosques sont vides. Télés et radios sont muettes. Même internet est mort. Ne subsiste que Facebook. Nulle info pour l’alimenter que les posts de vos amis. Plus aucune trace des médias. Ils ont disparu. Sentez ce vide monter en vous. Jusqu’à ce que la vie se mette tout doucement à palpiter. Les écrans s’animent à nouveau. Des journalistes en direct du Capitole, de l’Elysée, du front ou de l’Arctique. De partout autour du monde on retransmet, mais tout le monde reste muet. L’information est en grève.  

Que se passe-t-il ? Le monde s'agace, trépigne : à quoi ils jouent ?! La guerre entre les médias et le public est déclarée. Une lettre ouverte de la communauté journalistique tombe. Elle accuse les réseaux sociaux de fausser l'information, d'endoctriner le peuple. Le peuple répond, s'insurge : les journalistes ont perdu leur pouvoir, il ne leur appartient plus. Désormais le pouvoir est entre ses mains ! La révolution médiatique est en marche. S'en suit une longue bataille à coups de tweets, d'articles, de podcasts et de reportages. S'il n'était le doigt de Trump pour venir infléchir la position des médias, les deux partis en viendraient à un accord sur la bonne utilisation à suivre des réseaux sociaux comme filtre à la désinformation.  Une alliance entre lecteurs et journalistes, à condition que ceux-ci se fassent transparents sur leurs activités. Non plus médiateurs de l'un pour l'autre, mais représentant de l'autre vers le tout puissant. 

La réconciliation entre le père et le fils s’opère. Et Trump de descendre de son piédestal. Il n’était que le révélateur d’une crise qui poussait depuis des années. Rabibochés, les deux partis tuent le monstre dans l’œuf. 

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