Monsieur Hanouna, depuis une semaine, je pense à vous. Et ce n'est pas agréable

Le 25 octobre, l'émission Touche Pas à Mon Poste a donné lieu à un échange sur le viol conjugal. Depuis, je pense à eux tous les jours. Et ce n'est pas agréable.

Monsieur Hanouna,

Il y a peu de chance que vous lisiez ce courrier. Si, par un hasard improbable, il arrive jusqu’à vous, vous me classerez sans doute parmi les « censeurs » et les gens qui, comme vous dites, vous « empêchent de faire votre métier ».

Tant pis. Je vous écris quand même. Parce que depuis une semaine, je pense à vous tous les jours. Même plusieurs fois par jour.

Ce n’est pas un compliment.

Parce qu’à chaque fois que je pense à vous, je revois cette chambre.

Une chambre d’étudiante, petite, avec un grand lit au milieu. Je vois ce matelas. Je vois cet oreiller dans lequel ma tête était enfoncée. Et c’est comme si une tornade s’installait, sans prévenir, au milieu de mon ventre.

Depuis une semaine, à chaque fois que je repense à votre émission, j’entends ces mots prononcés sur votre plateau « Mais ce n’est pas ça un viol ».

Vous le savez, cette émission faisait suite à un sondage (sic), lancé par Fun Radio sur Twitter pour savoir si le fait de ne pas supporter de subir un rapport sexuel pendant son sommeil était normal.

Ce dont parle Charlotte, c’est un viol. Un acte de pénétration par surprise (article 222-23 du code pénal). Un viol avec circonstances aggravantes plus précisément. Parce que la personne qui agresse est le conjoint. C’est un crime. 20 ans de prison.

Votre émission a été pour moi, comme pour Marine Périn qui vous l’a dit sur Twitter, un énorme crachat au visage.

Monsieur Hanouna, vous ne le savez peut-être pas mais lorsqu’on a été violée par son compagnon, l’ensemble de la société, la justice, les policiers, parfois même nos amis, nos proches, nous expliquent que ce n’est pas ça un viol.

On l’entend partout. A tel point qu’on finit nous-même par le croire.

J’ai mis 10 ans à mettre le mot viol sur ce qui m’était arrivé. C'est seulement avec la campagne « Viol, la honte doit changer de camp », en 2010, que j’ai commencé à percuter l’ampleur des violences sexuelles que subissaient les femmes en France. Pendant 10 ans, j’ai pensé comme beaucoup de femmes que je rencontre aujourd’hui, qu’il avait le droit. « Allez, ça va, je ne suis pas traumatisée. Je n’étais pas attachée comme l’a dit un de vos chroniqueurs. Je n’ai pas été violée sous la menace d’un couteau. C’était il y a longtemps. Ce n’était pas le voisin, c’était ton copain, alors au fond, t’étais d’accord. »

C’est exactement ce qu’on a entendu sur votre plateau le 25 octobre. Sans que vous ne trouviez rien à redire.

Allez, au fond, hein, ce n’est pas si grave.

Pourtant…

Vous sentez bien qu’il y a des trucs qui ne tournent pas rond. Vous n’arrivez plus à entendre le mot « viol » sans revoir les mêmes images. Vous n’arrivez plus à regarder un film dans lequel une femme est victime de violence sans être mal.

Et vous continuez à vous dire que c’est pas si grave. Ben oui, puisque tout le monde vous le dit.

Vous vous mettez à pleurer au milieu du spectacle d’un humoriste parce qu’il a trouvé opportun de placer une blague au milieu de son spectacle sur un « rapport anal non consenti » (lol, mdr, youpla boum). Vous vous arrêtez de parler, parfois, au milieu d’une phrase, parce qu’une odeur vous replonge 17 ans en arrière. Vous dites non lorsque la sage-femme vous demande si vous voulez allaiter votre enfant, repensant à ce mec qui vous faisait mal aux seins, tous les soirs.

Allez, au fond, hein, ce n’est pas si grave. Y’a pas mort d’homme hein ?

Non. C’est vrai. Y’a pas mort d’homme. Y a juste ma vie. Qui a été en partie abîmée parce qu’un mec a cru que ce n’était pas un problème d’avoir un rapport sexuel sans obtenir le consentement de sa copine.

Monsieur Hanouna, nous sommes des millions en France. A avoir subi des rapports sexuels forcés de la part d’un mec, un mari, un ex. Certaines une seule fois. D’autres des centaines.

La façon dont vous avez mené le débat (sic) ce soir-là sur le plateau de TPMP m’a donné le sentiment que vous nous méprisiez. Que vous méprisiez nos histoires, nos vécus, nos douleurs.

Ce sont nos vies. Nous n’avons qu’elles. Elles sont inestimables.

J’avais envie ce soir-là de faire irruption sur votre plateau pour vous dire « Stop ! Arrêtez ! ». Pour vous dire qu'il y a parmi vos téléspectatrices plusieurs dizaines de milliers de femmes qui ont été victimes viol. Et que les mots utilisés par vos chroniqueuses et chroniqueurs leur faisaient repenser au viol qu’elles avaient subi. Que ces mots leurs disaient : « Chut. Ce n’est pas un vrai viol ». Que ces mots blessaient. Que ces mots allaient laisser des traces.

J’aurais dit à toutes les femmes victimes qui regardaient : « Je vous crois. Vous n’y êtes pour rien. C’est interdit ce qu’il vous a fait. Nous sommes à vos côtés. Si vous voulez, on peut vous aider ».

Quasiment personne n’a eu un mot pour les victimes ce soir-là. Vous avez préférer vous énerver sur le seul chroniqueur qui rappelait qu’un viol conjugal était puni par la loi. Et que c’était grave.

Cette émission aura des conséquences. Sur les femmes victimes. Sur leurs entourages. Sur ceux qui violent. Le message que vous avez envoyé ce 25 octobre, c’est qu’il y aurait les bonnes victimes et les mauvaises. Vous avez participé à verrouiller le secret. A maintenir la chape de plomb.

Depuis cette émission, je pense à vous souvent.

A chaque fois, je revois cette chambre. Cet oreiller. Ma honte et ma douleur. J’entends cette voix au fond de moi qui me dit « C’est pas ça un viol ». Et je vous hais de m’avoir fait revivre ça. Du fond du cœur.

Je repenserai sans doute encore une fois à vous. Ça sera samedi 24 novembre. Quand j’irai marcher pour en finir avec les violences sexistes et sexuelles. Et pour en finir avec la tolérance de notre société – et de votre émission - pour ces violences.

 

Besoin d’un coup de main ? Appelez le 0 800 05 95 95, du lundi au vendredi, de 10h à 19h. Elles sont au top !

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.