Des médicaments au service de l'intérêt général ?

Compte-rendu, non exhaustif, de la conférence " Des médicaments au service de l'intérêt général ? ". Conférence animée par Noam Ambrourousi, haut fonctionnaire, co-rédacteur du livret santé de LFI. AMFiS d'été de la France Insoumise Marseille Août 2017

Conférence animée par Noam Ambrourousi, haut fonctionnaire, co-rédacteur du livret santé de LFI, et avec Sabrina Ali Benali, interne en médecine, co-responsable de la commission santé du PG, avec Jean-Claude Solomon, directeur de recherche honoraire au CNRS ( Centre national de la recherche scientifique), membre du groupe Princeps, Antoine Vial, administrateur à la revue Prescrire, ancien membre de la commission " qualité et diffusion de l'information" à la HAS (Haute autorité de santé), Fédéric Pierru, chargé de recherche au CNRS, co-rédacteur du livret santé de LFI et Quentin Ravelli, chargé de recherche au CNRS, auteur de l'ouvrage "la stratégie de la bactérie: une enquête au coeur de l'industrie pharmaceutique". 

 

Les médicaments sont très couteux en France; plus de 38 milliards d'euros sont dépensés tous les ans et la sécurité sociale rembourse ces derniers à hauteur de 27 milliards. Nous consommons 2 fois plus d'antibiotiques qu'en Allemagne ou en Suède, 5 fois plus de tranquillisants qu'en Allemagne et 70 fois plus qu'en Italie. Le nombre de médicaments prescrits en Suède s'élève à 150 quand nous en prescrivons plus de 10000 en France. On notera par ailleurs que l'espérance de vie en bonne santé est supérieure de 10 ans en Suède (71 ans vs 61 ans en France).

L'industrie pharmaceutique est plus rentable que l'industrie bancaire avec un taux de rendement de plus de 20%. Le chiffre d'affaire mondial de l'industrie pharmaceutique mondiale est aujourd'hui autour de 1000 milliards d'euros avec un prévisionnel autour des 1400 milliards dès 2020.

Les intervenants insistent sur l'importance de la mise en place rapide d'une autre politique de santé. Le constat est lourd: les financements publics liés à la recherche ont été asséchés progressivement alors qu'ils pourraient financer une recherche indépendante et une formation solide pour les prescripteurs. Ainsi, le gouvernement prévoit une annulation de crédits pour la mission "recherche et enseignement supérieur" de 331 millions d'euros pour 2017. Ces coupes budgétaires interviennent au moment même où le gouvernement lance un appel aux chercheurs dans la perspective de booster la recherche !?!?

Nous vivons, régulièrement, d'importants scandales sanitaires (de la Dépakine au Mediator en passant par la pilule Diane 35). Ces évènements nous rappellent à chaque fois combien les intérêts commerciaux des laboratoires privés sont leur priorité. La manière de mener les essais cliniques pose aussi problème. En effet, les labos sont juges et partis car ils doivent faire la preuve eux-mêmes de l'efficacité de leurs médicaments. Ainsi les industriels ne sont pas tenus de faire preuve de transparence lors du processus d'élaboration des molécules. L'agence du médicament (ANSM) ne se penche que sur les résultats et cela n'est pas suffisant.

Dans ce contexte particulièrement opaque, Jean-Claude Solomon souligne l'importance de la "Déclaration de liens d'intérêts" que tous les acteurs du secteur sanitaire ont pour devoir de faire avant toute prise de position écrite ou orale. Il est primordial, dans une société où la défiance face aux recommandations de santé est croissante, de faire preuve de transparence quant aux liens qu'il pourraient y avoir entre l'industrie pharmaceutique, les prescipteurs et les pouvoirs publics. M. Solomon indique par ailleurs qu'il existe des institutions dont le crédit est intact:

1) La collaboration Cochrane est une association qui réunit 35000 professionnels de santé à travers le monde pour évaluer méthodiquement les médicaments (avec des niveaux de preuves élevés).

2) L'ONG DNDI (Drugs for Neglected Diseases Initiative) est une organisation de recherche indépendante, à but non lucratif, émanant de Médecins sans frontières, qui produit et distribue, entre autres, un médicament contre l'hépatite C qu'elle rend disponible à un prix inférieur à 300 dollars quand ce même produit se vend jusqu'à 8000 dollars.

3) L'institut Mario Negri à Milan, spécialisé dans les essais cliniques, fait la preuve quant à lui que l'évaluation médicamenteuse peut être menée à des coûts tout à fait raisonnables.

La notion de sécurité sanitaire est récente (fin des années 80, début 90). Cette notion est intimement liée à celle de souveraineté sanitaire. Il est difficile d'imaginer que nous puissions nous prémunir efficacement des pressions commerciales de l'industrie pharmaceutique si nous n'avons plus la main sur les orientations de notre politique de santé. La France n'a en effet plus les moyens légaux d'une politique de santé propre. C'est l'agence européenne du médicament qui a le dernier mot en la matière. Elle permet, parce que c'est sa mission première, de mettre rapidement en circulation les médicaments qui arrivent sur le marché. De son côté le CEPS (Comité économique des produits de santé), organisme interministériel qui fixe les prix des médicaments et les tarifs des dispositifs médicaux, n'a aucune possibilité de procéder à une évaluation directe des coûts de production des laboratoires privés, qui seuls transmettent (sans aucun contrôle), leurs coûts de production. Ces manquements, de la part d'un organisme public, sont des facteurs favorisant la mise en place d'une rente dont la démesure est souvent la règle.

Les conférenciers évoquent aussi la notion de " Key opinion leader ". Ces leaders d'opinion sont des personnages clés pour l'industrie du médicament. Sélectionnés pour représenter les intérêts pharmaceutiques, ils sont d'abord de très gros prescipteurs. Ils sont au coeur du dispositif commercial des entreprises qui les utilisent comme autant de chevaux de Troie. Cette forme pernicieuse d'infiltration d'une corporation par une autre par le biais d'intérêts communs (les médecins choisis sont rémunérés et/ou bénéficient des largesses du labo), vise à installer durablement des médicaments dans les routines médicales afin de les rendre incontournables et si cela est possible en position de monopole (même si ce dernier est contraire aux intérêts financiers du système assuranciel public quand des alternatives moins dispendieuses sont par ailleurs disponibles).

Dès lors que les habitudes de presciptions sont installées, les entreprises privées utilisent les brevets pour s'assurer une rente stable sur le temps. Pourtant le brevetage des principes actifs est relativement récent. Ce n'est qu'à partir de 1970 que l'on a pu privatiser les découvertes scientifiques dans le domaine de la santé. En effet, entre 1844 et 1969, les nouveaux médicaments n'ont pas pu donner lieu à l'établissement de brevets. C'est d'ailleurs pendant cette période que les plus grandes avancées se sont produites ( l'insuline dans les années 20 était vendue pour 1$). C'est à partir des années 70 et de l'autorisation du brevetage qu'on assiste à un début de "panne du progrès", car la stratégies commerciales des "blockbusters", ces médicaments vedettes des laboratoires, inhibe la recherche, se positionnant d'emblée sur le registre du profit industriel au détriment des avancées sanitaires. Le brevet apparaît dès lors comme le principal obstacle au progrès.

Depuis, nos gouvernants, secondés par leurs doubles industriels, ne cessent de promouvoir le principe creux de l'innovation. "L'innovation est repartie", la France doit être "la nation leader de cette économie de l'hyper-innovation", se gargarisent M. Macron et les siens. Or "l'innovation" ne veut rien dire de précis. Ainsi on peut "innover" en mettant en place des politiques publiques toujours plus cruelles pour ceux qui ne font pas partie de la caste des grands possédants. C'est une innovation. On peut faire croire que les avancées technologiques sont des innovations même si l'impact de ces transformtions sont nocives ou inutiles pour la société dans son ensemble ou la nature. Si la finalité n'est pas l'utilité sociale, qu'elle ne vise que l'accroissement des marges tout en s'exemptant des effets néfastes produits, il est souvent périlleux de revenir en arrière et de prouver des relations de causes à effets contestables (l'amiante ou le médiator en sont des exemples).

Dans ce contexte, n'est-il pas urgent de socialiser et politiser la question de la santé? Comment sortir du piège de la surmédicalisation quand les BMR ( bactéries multi-résistantes) poussent à une surenchère thérapeutique constante? 

Les médecins suivent également les protocoles de soins en facturant à l'acte, ce qui a pour effet de ponctionner artificiellement sur le budget de l'assurance maladie, en codifiant jusqu'à l'absurde chaque geste même s'ils sont en lien avec un seul et même problème de santé. Il serait utile de l'avis des conférenciers de revenir à une tarification "au problème". De plus, et pour compléter le dispositif de la facturation à l'acte, le ministère de la santé a mis en place un dispostif de contrôle de conformité aux objectifs fixés par l'Etat. Ce dispositif a pour acronyme ROSP ( Rémunération sur objectifs de santé publique). Il implique une "forte coordination des professionnels de santé autour du patient avec notamment les rappels pour des examens comme les frottis, vaccinations, suivi des maladies chroniques etc". Autant de "services" qui développent une forme de consumérisme/clientélisme médical et dont les effets, hors rémunération supplémantaire pour les médecins obéissants (une cartographie des médecins qui ne remplissent pas les critéres édictés étant mise en place), n'apparaît pas comme une alternative à la surmédicalisation dont la France est championne. A qui profite ces pratiques installant l'assiduité du patient au centre d'habitudes prescriptives?

L'Etat apparaît donc clairement comme le promoteur de l'industrie pharmaceutique par le biais des choix stratégiques qu'il fait. Il s'éloigne de sa mission de protecteur de la santé publique en livrant la population à l'avidité de cette industrie. Lorsqu'un médicament est remboursé à 15%, ce n'est pas qu'il est efficace à 15%, c'est simplement qu'il bénéficie d'une subvention publique indirecte aux entreprises qui le fabriquent. Cette subvention déguisée ne peut pas continuer et seuls les médicaments ayant une efficacité supérieure à 95% devraient être pris en charge, comme c'est le cas pour la Suède et ses 100 à 150 médicaments. 

La conférence se termine sur un rappel politique important; Ce sont Agnès Buzyn, actuelle Ministre de la santé mais ancienne consultante et membre des conseils d'administration de deux gros laboratoires pharmaceutiques, Novartis et Bristol-Meyers Squibb, de 2007 à 2011, et Emmanuel Macron qui ont conclu un symposium sur la santé à Chamonix en déclarant qu'il fallait "arrêter d'endetter l'industrie pharmaceutique". Un comble de mélange des genres. Cette même Ministre de la santé a déclaré plus récemment " que vouloir des experts sans aucun lien avec l’industrie pharmaceutique pose la question de la compétence des experts" autrement dit, on pourrait remettre en cause, selon la ministre, la qualité des avis et des recommandations par des experts qui n’entretiennent pas de lien avec l’industrie. Cette conception Orwellienne qui nie la réalité des problèmes posés par ces conflits d'intérêts laisse tout de même à réfléchir.

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