Faut-il "dégager" les médias? Dénoncer leur système, combattre leurs effets...

Compte-rendu, non exhaustif, de la conférence "Faut-il "dégager" les médias? Dénoncer leur système, combattre leurs effets, les contourner et créer". Conférence animée par Sophia Chikirou avec Aude Lancelin ( journaliste), Thomas Guénolé (politologue) et Olivier Berruyer (auteur du blog les-crises.fr) - Marseille AMFiS d'été de la France Insoumise Marseille Août 2017.

"Les médias dominants jouent le rôle de l'Eglise sous l'Ancien Régime. Les hérétiques - nous - doivent donc subvertir cette église en créant un grand média audio-visuel altersystème" Thomas Guénolé.

Sophia Chikirou débute la conférence en rappelant que selon les dernières tendances 52% des Français n'ont pas confiance dans les faits relatés par les médias. On part de l'idée que le dégagisme part toujours de la perte de confiance. La confiance est essentielle pour la vie publique car elle conditionne les comportements des citoyens qui peuvent, déçus, montrer une forme de résignation. Il y a un système médiatique; une structuration complexe qui n'est pas unifiée mais codifiée et qui a une sorte d'autocontôle. Elle pense qu'il n'y a pas de cabinet noir qui tire les ficelles des médias. Elle pense que c'est pire que ça. Selon Alain Accardo, sociologue, il est hors de question de penser que les journalistes participent à un grand complot pour protéger l’ordre libéral établi ou qu’ils obéissent docilement aux injonctions de leurs richissimes actionnaires. Selon lui, les journalistes se contentent simplement d’être eux-mêmes, c’est-à-dire une « fraction emblématique de la nouvelle bourgeoisie intellectuelle », qui est née dans le système, en vit et tient à le faire perdurer.

Aude Lancelin, ancienne directrice adjointe de L’Obs et de Marianne, raconte de l’intérieur un système médiatique français à la dérive et parle de son éviction du système médiatique après qu'elle l'a mis en cause dans son ouvrage " Le monde libre". Pour elle, il y a d'un côté les cyniques et de l'autre les râvis de la crèche. Les cyniques savent très bien qu'un certain maccarthysme a lieu dans les médias, alors ils sont partisants d'un système médiatiques parfaitement étanche et la sortie de mon livre a été vécue comme une fuite d'eau impardonnable. De l'autre côté les ravis de la crèche sont la majorité, c'est à dire des journalistes qui pensent sincèrement que les grands patrons qui possèdent les médias comme Xavier Niel, Patrick Drahi ou Martin Bouygues ont racheté les médias car ils ont une passion pour la libre circulation des idées, que ce sont des mécènes car qu'ils ne gagnent pas d'argent avec ces investissements. Donc pourquoi les journalistes avalisent ce système? Beaucoup de ses amis lui jure qu'on ne leur a jamais demandé d'écrire quoi que ce soit dont il n'aurait pas eu l'initiative. C'est pour Mme Lancelin précisément là que le bât blesse: les journalistes n'ont même plus besoin de subir de pression pour publier des articles qui défendent le système oligarchique, ils le font de plein gré. Tel des chevaux de manège ils continuent à faire leurs tours sans jamais s'écarter du chemin tracés pour eux. Il y a aujourd'hui une auto-censure des journalistes qui savent très bien où sont les lignes rouges à ne pas franchir. Dans ce monde, les patrons de presses n'ont même pas besoin d'exercer de pressions. Les journalistes pour la plupart ne sont pas achetés ils sont acquis. Il y a de surcroît un climat difficile où chacun tente de sauver sa peau et côtoie au quotidien d'autres journalistes dont la situation personnelle matérielle se dégrade. Enfin pour elle, il n'y a plus aucune différence entre les directeurs de rédactions, les grands noms de la presse et les actionnaires majoritaires. Cet échelon entre les journalistes et ceux à qui appartient les médias n'existe plus. Elle pense qu'il faut attaquer préférentiellement les actionnaires, pas les journalistes. Beaucoup de journalistes commencent à développer la conscience de leur classe car ils sont très nombreux à ne pas pouvoir vivre de leur travail et il ne faudrait pas les oublier dans la machine. Les médias alternatifs, comme Fakir, doivent concurrencer les grands médias.

Olivier Berruyer, fondateur du blog les-crises.fr, n'est pas journaliste. Il n'est pas journaliste mais s'occupe de déméler le vrai du faux sur son blog en publiant de véritables enquêtes/études très largement documentées et fouillées afin de faire lire une prose alternative face aux médias de masse et informer la population. A l'origine, féru d'économie, il publie des graphiques et est invité fréquemment sur les plateaux télés. Seulement il décide en 2014 de s'intéresser au coup d'Etat en Ukraine et plus particulièrement à l'extrème droite locale. Il se rend rapidement compte que les représentants de ces mouvances négocient directement avec les représentants européens dont Laurent Fabius lors de la crise ukrainienne. Il s'interesse également à la Syrie mais aussi au Vénézuela. Concernant le Vénézuela, il évoque la décision prise en 2015 par Obama qui déclare une situation d'urgence nationale aux Etats-Unis en ce qui concerne une menace inhabituelle extraordinaire qui viendrait du Vénézuela. Il présente ensuite une série de diapo montrant les manifestations dites pacifistes où s'illustrent des sortes de milices armées qui tirent contre la police. Encore une fois la réalité n'est sans doute pas aussi manichéenne que lorsque les faits sont présentés par les dirgeants européens ou le JT. Team Macron n'a de cesse d'essayer de salir la réputation des Crises car les questions soulevées par le site gêne le pouvoir. Les créateurs de contenus sont traqués sur internet beaucoup plus qu'auparavant.

Enfin, Thomas Guénolé, politologue (insoumis), souvent sur les plateaux télé traite des pistes à explorer pour relayer massivement une parole, des informations dont les médias aujourd'hui ne parlent plus. Ainsi il y a bien des poches d'expression non alignées dans les médias, car lui-même est invité dans les médias. Parmi les émissions non alignées il cite "Par Jupiter" sur France inter et cite "la médiasphère" sur LCI ou feu "Ce soir ou jamais" de Frédéric Taddeï. Dans chaque salle de rédaction il y a des personnages qui veulent plaire et complaire et d'autres qui veulent faire leur métier honnêtement. Il y a donc des tensions au sein même des médias. La ligne dominante dans les médias est pro-mondialisation malheureuse et pro-sécuritaire. Thomas Guénolé a aussi été viré d'un média comme Aude Lancelin. Il a quantifié, pour prouver le Mélenchon-bashing, le taux de contenu négatif dans les médias. Ainsi quelques mois avant le premier tour Macron et Mélenchon étaient à 25, autour du premier tour Mélenchon est à 40, Macron toujours à 25. Pendant les législatives Macron est à 25 et Mélenchon à 70. Mélenchon est présenté comme un dangereux radical, un hérétique pour les médias qui se comportent comme des inquisiteurs, faisant preuve d'un militantisme pro-néolibéralisme à tout crin en affirmant un point de vue pro-système sous la forme d'une question ( "La reprise est là, le système néo-libéral ça marche?")

Que faire? 

"La révolution commence dans notre regard" affirmait François Delapierre. "Dégager les médias", cela ne veut pas dire supprimer les médias mainstream, ça veut dire casser le monopole pro-système. C'est ajouter dans le paysage un grand média audio-visuel avec une ligne éditoriale alter-système. Un seul regard sur le monde n'est pas juste, il faut une grande pluralité d'exposition des idées, pour permettre leur rencontre et leur confrontation sincère. Thomas Guénolé propose que la création de ce média se fasse grâce aux dons des soutiens, comme la campagne de LFI pour les présidentielle et législatives. Les principes directeurs; alter-système, humaniste, écologiste, anti-raciste, alter-mondialise et dans un contexte général de fraternité. Il ne faut pas répondre à la propagande par une autre propagande, ne pas répondre à la pensée unique par une autre pensée unique et inviter des gens qui ne pensent pas comme nous, pour que chacun puisse confronter ses idées. Il est aussi important à ses yeux de mettre aussi le paquet sur des contenus culturels de qualité que seul un média proche de la contre-société, que nous représentons, peut permettre. 

 

 

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