Adèle Haenel et le nouveau monde

Sous la Rome antique, un homme n'est un homme que lorsqu'il est en érection et le dominant est celui qui est actif sexuellement, qui pénètre. En s'érigeant contre le système patriarcal, Adèle Haenel vient ébranler ce qui persiste dans notre culture de ce lien entre sexualité et domination.

Adèle Haenel s'est levée, Virginie Despentes a parlé et chacun dans le milieu du cinéma est poussé, parce que les temps changent, à baisser son à se révéler. Il y a Fanny Ardent qui « aime beaucoup, beaucoup Roman Polanski » et qui le suivrait « jusqu'à la guillotine », Emmanuelle Seigner qui écrit sur son compte instagram pour l'effacer aussitôt que « tout cela est basé sur des mensonges de folles hystériques en mal de célébrité », Lambert Wilson qui s'interroge, « Et en plus, qu’est-ce qu’on va retenir de la vie de ces gens par rapport à l’énormité du mythe de Polanski ? », et encore Isabelle Huppert qui convoque William Faulkner «Le lynchage est une forme de pornographie ».
On peut aussi convoquer Albert Camus qui écrivait dans Noces, « Bien pauvres sont ceux qui ont besoin des mythes. Ici, les Dieux servent de lit ou de repères dans la course de journées. Je décris et je dis : « Voici qui est rouge, voici qui est bleu, voici qui est vert. Ceci est la mer, la montagne, les fleurs». Car, il s'agit de conserver le mythe dont parle Lambert Wilson et avec lui l'histoire qu'on se raconte pour continuer à y croire. Alors, les victimes, il faut aussi les construire. Car le mythe de l'artiste, de l'écrivain ou plus largement, de l'homme d'influence, ne tient pas sans celui de la « folle hystérique en mal de célébrité», destiné à silencier la victime.
Le mythe produit des stéréotypes, figeant dans l'inconscient collectif des représentations masquant le réel, le « Ceci est rouge », d'Albert Camus. Car si le mythe raconte que ce qui est rouge est bleu, alors, on croit que ce qui est rouge est bleu, comme en d'autres temps, on croyait que la terre était plate. Il devient alors impossible de penser le réel et lorsque le mythe désigne le mal comme étant le bien, alors le mal se banalise. Penser le réel implique donc forcément de creuser secrètement dans son épaisseur, depuis les coulisses du mythe qu'on déconstruit pour faire émerger d'autres récits et fonder d'autres mythes, c'est-à-dire d'autres mondes.
Il n'est dès lors pas surprenant que l'image du départ d'Adèle Haenel quittant la salle Pleyel ait été repris par plusieurs dessinateurs car en se dressant ainsi et en clamant son indignation, elle marque une rupture entre l'ancien monde et un autre, nouveau, où elle s'inscrit en icône reprise. « Ce soir du 28 février on n’a pas appris grand-chose qu’on ignorait sur la belle industrie du cinéma français par contre on a appris comment ça se porte, la robe de soirée. A la guerrière. Comme on marche sur des talons hauts : comme si on allait démolir le bâtiment entier, comment on avance le dos droit et la nuque raidie de colère et les épaules ouvertes », écrit Virginie Despentes dans sa tribune dans Liberation.
Adèle Haenel s'est érigée contre un système et ceux qui ne voient dans ce geste qu'une réaction personnelle à son histoire n'en n'ont pas mesuré la portée. Car Adèle Haenel dont le témoignage a relancé le mouvement #Meetoo en France, incarne l'ensemble des victimes des violences sexuelles et sexistes et lorsqu'elle a quitté la salle Pleyel, elles se sont toutes érigées avec elle contre le système patriarcal. Et cette érection dos droit, nuque raidie, les arme face au phallus triomphant des hommes puissants que décrit Virgine Despentes. Dans son livre, « Le sexe et l'effroi » paru en 1994, Pascal Quignard raconte que sous le règne d'Auguste, lors de la naissance de l'empire romain, on s'est mis à nommer fascinus, ce que les grecs nommaient « phallos ». Les romains vécurent dès lors dans la hantise du mauvais œil qui menaçait d'instérilité et d'impuissance. Le premier ange gardien était un ange sexuel et pour conjurer le mauvais oeil, ils organisaient des fêtes au cours desquels ils brandissaient des fascinus géants. Un homme (homo) n'était un homme (vir), que lorsqu'il était en érection.
Le geste d'Adèle Haenel comporte le pouvoir mythifié du mauvais œil. Il menace ce qui persiste dans notre culture du vir des romains. Mais il comme il s'impose, les fondations de l'ancien monde tremblent et les mots de ses mythes vacillent. Alors, on convoque une valeur sûre -Faulkner-, on efface aussitôt ses propos rageurs qui risquent maintenant de vous trahir ou on défend éperdument celui que jusqu'alors le mythe avait consacré.
Mais qu'oser espérer de ce nouveau monde qui pointe déjà ? Que l'érection ne fascine plus et que les victimes des hommes puissants ne vivent plus terrées dans la peur, isolées, silenciées et condamnées à porter - regards baissés, récits confus, corps prostrés - les stigmates des violences qu'elles auront subies. Que le temps passé au soin à autrui soit considéré pour sa valeur, que la bonté ne soit plus confondue avec de la bêtise, que les humains se sentent enfin responsables de ce qu'ils font subir aux plus vulnérables, qu'il s'agisse de la terre, des arbres, des femmes ou des animaux. Un monde où les humains ne vivraient plus « dans le monde de l'abstraction et des idées » pour citer encore Albert Camus, où le regard sur le réel créerait du sens, et où il deviendrait enfin possible de vivre ensemble.

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