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Billet de blog 25 nov. 2021

Le suicide au pays de l'Islam

Je publie ici l'article d'une consoeur et amie Ichrak Laoud, écrit en avril 2020. Elle y traite d'une question taboue, celle du suicide. Il se trouve que par hasard, je sois informée d'une exposition temporaire actuelle au Musée de la culture sépulcrale à Cassel (Allemagne): "Le suicide, parlons-en". En Europe aussi, il n'est pas si simple d'en parler.

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En cette période trouble et troublée par les politiques dites sanitaires et très sécuritaires, il me parait important de pouvoir réfléchir à ce que cet acte touche en chaque individu et dans un groupe social. Peut-être aussi l'article de cette amie aidera-t-il à prendre en charge les personnes et  familles concernées.

Pour information, une traduction en langue arabe a déjà été publiée dans le quotidien Al Akhbar.

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Le suicide au pays de lIslam

«Le suicide au pays de l'islam», un titre qui fait référence au seul et unique commentaire que j’entends chaque fois qu'un musulman français d'origine arabe me parle d’un cas de suicide. Mon interlocuteur termine toujours sa narration par la périphrase « la dounya wa la akhira» / « ni le monde ci-bas, ni l’au-delà», sous entendu : «la personne suicidée a raté la récompense des deux».


Habituellement, cette phrase est suivie d’un silence que je trouve toujours d’une nature particulière. On dirait que l’expression, aux couleurs religieuses, vient combler un vide de représentation dans lequel pourrait projeter l'idée de la mort, mais n'oublions pas que là, il s’agit d’une mort choisie. C'est une phrase qui suggère de déplorer le sort du suicidé, mais elle peut ne pas être exempte d'une sorte de transcendance qui laisserait entendre que le narrateur a gagné ou garanti sa place et son statut dans le monde ci-bas et dans l'au-delà, puisqu’il ne s'est pas suicidé. Le sujet musulman semble désemparé face à la volonté de son semblable de mettre fin à sa vie. La périphrase vient à son secours, mais... silence... .

Si je prends l'exemple d'un pays comme le Maroc, il faut dire qu'il n’a jamais été particulièrement marqué par le suicide. Dans une classification de l'Organisation Mondiale de la Santé (2016)1 , on le retrouve en fin de liste, avec un taux de 2,9 suicides pour 100 000 habitants, contre 18,5 au Japon et 17,5 en France, par exemple. Cependant, malgré les données d'une méthodologie épidémiologique sur le suicide en 20092 , on constate que le suicide au Maroc n'a pas encore quitté la zone des tabous de part son interdiction en Islam. La part du chiffre bas avancé par l'OMS n'est pas à négliger.

Le statut du suicide en Islam est connu; Il est interdit, prohibé, soit, et après? Qu'en est-il des sujets considérés comme étant de confession musulmane qui ont choisi une voie qui n’est pas celle de leur milieu d’appartenance cultuelle? Qu'en est-il des familles qu'elles ont laissées dans la tristesse et le chagrin, ou encore de leur sentiment de honte engendré par le regard des autres? Il est à préciser que ce propos ne concerne pas pas les tentatives de suicide. L'expérience clinique permet de constater combien l'échec d'un suicide peut parfois être une relance ouvrant la voie vers une autre façon de voir le lien aux autres et à soi-même.

Il est peut-être encore tôt de trouver des chiffres précis pour les suicides pendant la période de confinement. Mais il est facile de constater sa propagation dans ces conditions inédites que dicte la mise en quarantaine imposée par la pandémie du COVID19. On dira qu'il s'agit d'une situation normale, une réaction attendue de la part d’individus fragiles à subjectivité brisée par une conjoncture économique et sociale très difficile. Pourquoi pas. Cette vision reste plutôt simpliste et la simplification peut, si elle n’est pas le sort de l’idiot, être parfois celle des idéologies.

La période de confinement est venue donner au suicide une voie de banalisation. Le nombre3 de vidéos montrant un suicide au Maroc depuis le 20 mars 2020 peut en être la preuve, comme s'il s’agissait d’un sujet parmi d’autre, dont regorgent les réseaux sociaux, ne méritant aucun questionnement ni réflexion.

Et puisque le suicide n’est pas n’importe quel sujet à filmer, (quoique cela plairait-il aux producteurs des télé-réalités), il reste digne de certaines remarques, quelques soient les différentes interprétations qui peuvent être utilisées pour le lire dans le contexte actuel du Maroc.

Il convient de rappeler avec Durkheim4, dans son livre Le suicide, qu’il s’agit d’un fait social. Se référant aux données d'études statistiques de son époque, il est parvenu à montrer l’existence des indices qui déterminent le taux de suicide dans une société. Certes, le point de vue de Durkheim a attiré la critique de certains chercheurs5 au motif qu'il a ignoré les conditions individuelles du suicide et ne leur a donné que le rôle de prétexte ou d’occasion. Mais négliger l’aspect individuel dans l'étude de Durkheim est justement ce qui donne toute son importance aux raisons purement sociales qui concernent la relation de l'individu avec sa société. Parmi les éléments les plus importants aussi dans l’étude de Durkheim, c’est qu’il s’est intéressé au suicide chez les personnes qui n’ont pas de pathologie mentale (ce qui est l’opinion la plus répandue au Maroc comme le montre l’étude de 2009). En analysant les quatre types de suicide (égoïste, altruiste, atomique et fataliste), Durkheim a conclu qu'il exprime un trouble dans la culture de la société et, de là, pour qu'une société affronte le problème du suicide, elle doit d’abord commencer par s’intéresser à sa misère morale.

La psychiatrie a aussi sa propre lecture du suicide. Il importe, dans ce contexte, de mentionner l’avis de Pierre Moron6 qui a parlé de la crise du suicide. Il s'agit d'une notion importante qui indique que le suicide a une dynamique psychologique et temporelle distincte de celle de la maladie mentale.

Si le suicide a une dynamique de crise, ses manifestations peuvent être repérées. Dans ce cas, peut-il être prédit et par conséquent évité? Il reste indéniable que la réponse par l’affirmative est loin d’être facile. Dans les récits des personnes qui ont raté leur acte, on peut déduire que le suicide résulte d’une pluralité de facteurs où se rejoint la souffrance individuelle, la nature des liens sociaux et des changements sociétaux ainsi que les techniques d’observation et d’analyse des cas de suicide. Ceci sans oublier l'impact d'une certaine perception mélancolique de l’existence, comme l’affirme Freud.

Le suicide n'est pas n’importe quel acte, c'est l'acte qui interroge la culture et les institutions. Difficile, en l’abordant, de ne pas questionner le lien du désir à l’interdit. Ce dernier se nourrit du discours religieux pour certains sujets. Ce qui peut être déduit dans ce cas, c'est que le suicide apparaît comme un acte pathologique ou annoncerait quelque chose de pathologique de la relation à l’autre. L'autre en tant que semblable (autre dirait Lacan) ou comme discours (Autre). Ceci relèverait d’une perturbation de la relation de ce qui rend humain un individu.

Le suicidé imposerait ainsi une mise ou remise en lien avec le symbolique. Le symbolique qui a fait défaut au sujet et l'a fait fusionner avec un réel qui se pose comme impossible. Ce que vient exprimer la périphrase «ni le monde ci-bas, ni l’au-delà» en niant les deux polarités de la vie dans le Monothéisme. Mon interlocuteur musulman ne sait pas bien dire en répétant sa périphrase, puisque Dieu dans l’Islam n’existe que dans la négation (Il n'y a de Dieu que Dieu... comme l’atteste la profession de foi).

Il est évident que le confinement contraint le sujet parlant, marocain en l’occurrence, à une limite dans l'exercice de sa liberté de manière inédite, ce qui ne lui est pas propre au regard de l’état mondial de la pandémie. Mais ce qui semble être particulier au Maroc, c’est cette vague de suicide apparue en un laps de temps aussi court7 et la jouissance de ceux qui filment les scènes de suicide. Malgré les circonstances de cette crise mondiale, il serait incohérent de faire abstraction du processus d’évolution d’une société, en oeuvre de façon constante et continue et non temporaires et provisoire comme celui qu'offre le temps d'une pandémie.

Bien que chaque culture exprime son malaise à sa manière de façon particulière, ce qui permet d’opérer des analyses autres que statistiques, la référence à la lecture de Durkheim donne la possibilité d’identifier le suicide comme le pendant d’une limite affranchie par un groupe social.

Il ne fait aucun doute que le Maroc, avec les changements économiques à impact social dont il est le terrain, en particulier au cours des dix dernières années, intègre le cercle des sociétés confrontées, par un mouvement agressivement mondialisant, à un changement de constantes dans les croyances, les valeurs et les repères du lien social.8
Peut-on poser, dans ce cas, l’hypothèse d’un vide rencontré par le sujet de confession musulmane (marocain en l'occurrence) pour penser le suicide, face auquel le seul moyen de résister serait la passion de l’ignorance9, seule manière d’exister ?

Les scènes de suicide, qui ont été diffusées par les réseaux sociaux au Maroc, pour la plupart d'entre elles, montraient des jeunes hommes et femmes en train de chuter depuis un espace élevé, parfois même de façon sportive ou artistique, en faisant une roulade. Cette méthode, qui permet le passage d’un espace intérieur à un autre extérieur n’échappe pas à la logique des espaces symboliques et leur lien à la loi comme organisateur de la pensé. Ces espaces ne sont plus ce qu’ils étaient autrefois au Maroc, au temps où ils offraient à l’individu une place de sujet et lui permettaient de faire le lien entre ce qu’il vit, ce qu’il croit et ce qu’il pense.

Cet état convoque la référence à la place qu'occupait le suicide à l'ère des Lumières en France. Le moment où le suicide était considéré comme une résultante de la maladie mentale. Une conception qui a pris la place d’une autre, celle de l’Eglise Catholique au Moyen Âge, qui le considérait comme une opposition à la morale chrétienne10 (un vice, un pêché...).

La post-mondialisation a amené le Maroc, à s’inscrire dans un processus rapide de changements (à tous les niveaux de la vie). Le même registre de changements que la France a vu se déployer aux temps des Lumières sur une longue période. Il ne sera pas contesté d’observer au Maroc une dynamique «similaire» à celle attribuée à l'ère européenne des Lumières. L’évolution de la poésie, du roman, du cinéma et des sciences humaines peuvent en être une des expressions.

Par conséquent, le suicide mérite d'être pris en considération comme une révélation de ces changements sociétaux, non sans incidence sur les subjectivités, qui sont probablement en train d’opérer un déplacement (ou probablement vivre un ébranlement) de la chaîne symbolique. Il serait aussi le révélateur de l’avènement d’une rupture culturelle en tant que source de créativité loin de la périphrase «ni le monde ci-bas ni l’au-delà», qui, malgré son effet spirituel important pour le sujet qui la prononce, peut limiter le travail de la pensée nécessaire pendant les temps de crises.

Au-delà du contexte pandémique actuel, le suicide au Maroc mériterait l’examen de ses particularités, ce qui permettrait aux professionnels de soutenir l’écoute de ceux qui seraient en phase d’une crise suicidaire et celle des familles des suicidés.

Mais la société étant prise dans le flux de l’instantanéité, voire même de l’urgence comme mode de vie actuel, peut-être faut-il attendre qu’un tel acte se transforme en problème de santé public pour s’y intéresser? Nul doute dans le cas du suicide au Maroc que le travail doit passer par un dialogue entre les théologiens, les philosophes, les psychiatres et les sciences humaines sans oublier la psychanalyse11, avec un lien souhaitable en direction des acteurs associatifs de la société civile.

Ichrak Laoud
Psychologue - Psychothérapeute

Docteure en psychopathologie
14 bis Passage Saint-Pierre Amelot 75011 Paris

1 https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_pays_par_taux_de_suicide

2 Centre Antipoison et de Pharmacovigilance, Rabat - Maroc, "Tentative de suicide au Maroc" 30/04/2009, https://www.em-consulte.com/article/211633/resume/tentatives-de-suicide-au-maroc

3 Sur le site arabophone hespress.com du 22 avril 2020, un sociologue du Centre Marocain des Etudes et Re- cherches Éducatives a comptabilisé le nombre de vidéos de suicide dans la population marocaine (tout âge confondu) qui ont circulé sur les réseaux sociaux durant les premières quatre semaines de confinement au Maroc, 22 cas dont un mineur. Ses analyses statistiques méritent d'être prises en considération par les spécialistes.

4 Emile Durkheim (1897), Le suicide, PUF, coll. Quadrige, 2002.

5 Dominique Merllié, "Pistes de recherche pour une sociologie des statistiques du suicide. Note sur « Anti- ou anté-durkheimisme »" : https://journals.openedition.org/ress/417

6 Pierre Moron, Le suicide, PUF, COll. "Que sais-je", 2005.

7 On devrait s’attendre au même phénomène dans des pays du même niveau socio-économique, pour faire du confinement et de certaines de ses conséquences, la cause principale du suicide.

8 Peut en témoigner la difficulté du sujet musulman des autres pays à trouver un sens symbolique à l’ouverture qu’opère l’Arabie Saoudite, destination rêvée des musulmans du monde pour accomplir le rite ultime du pèlerinage à la Mecque. La difficulté d’accepter le signifiant de rupture culturelle par exemple, cède la place au réel des insultes (l’insulte comme irruption dans le langage, dit Lacan) et des critiques agressives infligées aux saoudiens.

9 Au sens que rappelle Alain Vanier dans son texte «Passion de l’ignorance», https://doi.org/10.3917/cm.070.0059

10 Robert Favre, La mort au Siècle des lumières, Press Universitaire de Lyon, 1978.

11 Le Maroc, avec la Tunisie, (on pourrait rajouter le Liban même si le processus de formation des analystes au Liban a été différent), est l’un des trois pays où le discours et la formation psychanalytique ont pu se frayer un chemin de façon inédite dans le monde arabo-musulman.

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