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Billet de blog 15 janv. 2015

Lettre ouverte à mes amies démocrates

Cécile Cée
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Alors voilà, mes amies. Je sors de ma réserve. Ce silence public où je me réfugie généralement, laissant passer hors de ma fenêtre parfois une main « aimante » qui like et relaie les textes des autres, je le délaisse aujourd’hui parce que vous m’avez amicalement interpellée, et que j’accorde encore trop d’importance à l’amitié pour ne pas assumer devant vous une forme de pensée que je réserve le plus souvent à mes seuls carnets.

Il s’est passé en ce début d’année des événements qui par ailleurs nous interpellent tous. Il y a longtemps que je n’avais vu fleurir autant de textes argumentés, souvent bien écrits, sincères, dont les auteurs ont eu à cœur – comme je tente de le faire en ce moment-même – de formaliser de manière la plus juste leur pensée. Et, les réseaux sociaux numériques aidant, tous ces textes donnent lieu à d’abondants commentaires, précis, passionnés, où se discutent un mot, une image, un détail. C’est, selon moi, l’aspect de loin le plus positif et consolant – bien devant l’unanimisme chaleureux de marches massives – de ces désolants événements auxquels nous assistons depuis quelques jours : des violences physiques, suivies de leurs violences symboliques médiatiques.

Car mon cœur est bien désolé, mes amies, sachez-le. Vous revendiquez le droit de pleurer vos morts – qui visiblement ne sont pas les miens – ayant cru peut-être à tort que je vous le refusais (ou que je m’en moquais ? ). Pleurez, que je pleure avec vous mes chers moribonds. Car mes morts à moi ne sont pas tout à fait morts, mais bien malades, et mon coeur saigne chaque jour davantage en les voyant s’éteindre lentement, mon impuissance à leur chevet.

Mes moribonds à moi – je semble les opposer aux vôtres, mais cela n’est que rhétorique, mes amies, je sais que vous les chérissez tout autant que moi –, ce sont des esprits : ils se nomment esprit de paix, de tolérance, esprit de tempérance, et le dernier mais non des moindres, esprit critique.

Je sens vos regards se froncer, votre incrédulité poindre, en ce jour où des millions de personnes viennent de défiler calmement, unies formellement, devant les caméras du monde entier, avec des masses de petites pancartes aux slogans plus sympathiques et forts les uns que les autres, défendant la « liberté d’expression » et célébrant l’union sacrée.

Justement, mes amies, venons-en au fait : vous avez défilé, ou vous avez été émues devant ces défilés de la Nation unie. C’est bien votre droit, que je respecte absolument. Je ne partage pas votre émotion, et je n’ai pas défilé. C’est bien mon droit, et pourtant j’hésite à l’affirmer. Fausse pudeur ? Eh bien voyez-vous mes amies, il y a comme un petit déséquilibre en ce moment.

Quand un mouvement prend autant d’ampleur que celui qui a noirci nos rues de monde hier, que pensez-vous qu’il reste à ceux qui ne lui emboîtent pas le pas ? Quand tous en chœur chantent haut et très fort l’hymne de la Nation blessée, quand les dirigeants de cette nation finissent la journée dans un lieu de culte, la tête couverte, les mines de circonstance, à écouter un prêche s’appropriant l’ensemble des belles pensées de ce pays, que pensez-vous qu’il reste à ceux qui n’ont pas partagé la communion ?

Il ne nous reste que le droit de nous taire, et d’écouter les leçons.

Mon cœur est serré, parce que nous avons glissé définitivement dans une période sombre. Une période où j’ai peur de dire à mes amis que je ne suis pas tout à fait, pas tout le temps, ou même pas du tout d’accord avec eux. Une période où certains mots peuvent dynamiter une amitié, si l’on ne les prononce pas du bon côté de la pensée. Une période où l’esprit de paix, de tolérance de modération vient d’être assassiné, et personne ne songe à prier en sa mémoire.

J’essaie maintenant de trouver mes mots les plus justes et les plus précis, car je souhaiterais tellement parer à tous les boucliers que vous allez dresser, vous, mes amies, contre mon texte triste mais pugnace.

Je voudrais tenter de dire à quel point je me sens moi aussi choquée, blessée, meurtrie, et pourquoi.

Mes amies, je me sens spoliée. Des gens qui ont le micro, et à qui on le tend, sont en train de me voler mes mots, sont en train de les tordre et de se les approprier, à tel point que je ne trouve plus ceux qui me sont nécessaires pour exprimer ma pensée. Et comme dans un cauchemar, dans lequel je plonge chaque matin en me réveillant, je vois de jour en jour mes mots partir et ma plume impuissante à les retenir. Ces mots, ce sont démocratie, liberté, laïcité, humanisme… Vous le voyez, de très gros mots, ils ne devraient pas m’échapper si facilement ! Et pourtant. Les voici tous résumés à des slogans facilement sérigraphiables, à des mots d’ordre pour manifestation d’unité publique. Au contraire de ce qu’ils sont, précisément.

Aujourd’hui dimanche, moi qui ne suis pas sortie manifester mon rejet des méchants et mon attachement au bien, j’ai pris le temps de relire mon écrivain chéri, Stefan Zweig, qui n’ayant pas survécu à la montée d’intolérance de son époque, nous a légué un magnifique plaidoyer en faveur de la tempérance et du courage qu’il faut pour défendre cette vertu cardinale : Conscience contre violence (Castellion contre Calvin).

Zweig y réhabilite la figure du courageux Castellion, intellectuel protestant isolé, qui osa seul s’élever contre la violence faite aux hérétiques par l’Etat calviniste. Il faut relire cette phrase plusieurs fois pour la comprendre. D’abord parce que Castellion, contrairement à Calvin, ne vous dit rien du tout : vu les efforts colossaux déployés par ses ennemis pour anéantir sa vie puis sa mémoire, il est même miraculeux que son nom soit parvenu jusqu’à Zweig. Ensuite parce quand on a été comme moi biberonnée à l’histoire des persécutions faites aux protestants par les catholiques, il faut lire en entier ce puissant petit livre pour découvrir puis accepter la réalité des violentes persécutions commises par les protestants eux-mêmes à l’encontre de leurs congénères jugés dissidents ! Ca ne vous rappelle rien ? Des protestants fanatiques (ou peut-être devrais-je dire « protestantistes ? ») contre des « protestants modérés » ? Et qu’avait fait Castellion, pour être jugé hérétique ? Il avait lui-même défendu d’autres hérétiques, s’élevant contre la violence et l’intolérance. Je vous passe (malheureusement et par faute de temps et de place, mais vous enjoins ardemment à lire ce court récit magistralement écrit) les détails des argumentaires : tout ce que je veux en retenir aujourd’hui, c’est qu’à toutes les époques où le fanatisme commence à régner, il entraîne inévitablement, et tragiquement, les esprits les plus mesurés et même ses propres victimes, à glisser avec lui sur les pentes de l’essentialisation et de la radicalisation : si tu n’es pas avec moi, tu es contre moi, jusqu’à : si tu n’es pas contre mes ennemis, tu es contre moi. Le Bien contre le Mal.

Aujourd’hui nous vivons une époque formidable, où l’Ennemi est le Fanatique musulman (dire : Islamiste), et Nous (sommes Charlie), les tenants de la liberté (d’expression).

Sublime perversité, qui consiste à confisquer à tout ennemi du Nous la possibilité de penser hors des clous : si tu penses contre Nous, c’est que tu n’es pas pour la liberté d’expression ! Créer un Nous qui catalyse non plus un contenu idéologique précis (du type morale protestante, catholique ou communiste), mais les plus positives des notions « universelles » (liberté, démocratie, civilisation…), c’est l’arme imparable pour paralyser toute pensée de côté, automatiquement perçue comme « barbare »… Le hold-up magistral de la pensée : on nous vole nos mots, on les mets sous vitrines télévisées bien fermées par les cadenas de l’émotion généralisée, et hop ! circulez, y a rien à dire.

J’aurais donc pu commencer ici à discuter avec vous la définition de la démocratie, de la liberté d’expression, de celle de penser, et de tant d’autres notions si importantes, pour tenter de récupérer ces mots qu’on nous a confisqués, comme si leurs définitions allaient de soi. De ces définitions, ou plutôt de la manière dont on problématise ces notions, les solutions que l’on pourrait trouver aux problèmes qui se posent maintenant avec acuité ne dépendent-ils pas ? Ces attentats, à quoi ont-ils attenté ? La liberté d’expression, que libère-t-elle ? Est-elle synonyme de la liberté de penser ? La laïcité, est-ce finir une manifestation dans une synagogue pour pleurer des morts athées ?

Autant de questions qui non seulement n’appellent pas de réponses simples, mais en outre qui sont-elles mêmes problématiques. On sait bien que poser la question, c’est déjà orienter la manière d’y répondre. Or quelles questions a-t-on posé officiellement depuis le 7 janvier ? On entend partout « pas d’amalgame », mais comment éviter d’amalgamer des notions qu’on ne prend même pas le temps d’analyser, de définir ?

Au lieu de ça, on nous sert une soupe industrielle de prêt-à-penser, avec les mots démocratie, liberté, Juif, Musulman, barbarie, qui flottent dedans… et à nous de nous amuser à les agiter dans tous les sens, ça fera toujours des hochets pour ceux qui n’ont pas eu de cadeaux de Noël…

Je m’emporte, mes amies, mais vous voyez que je n’ai pas pour autant défini ces mots qu’on nous a volés. Et finalement, je ne vais pas le faire ici, car ce n’est même pas ce qui est le plus important à mes yeux, de vous donner mon point de vue sur la question. Justement parce qu’on nous tend un piège qui est celui de la dichotomie, du dualisme : mon point de vue contre le vôtre,  les démocrates contre les barbares, la gentille France libre contre les méchants islamistes étrangers…

Je m’alarme simplement de ce que dans cette unité amalgamée qu’on nous vend comme le Graal de la Nation retrouvée, nous sommes en train de perdre l’espace qui rend possible le dialogue et la discussion argumentée. D’ailleurs l’humour aussi ne naît-il pas de la distance ?

Mon texte est ma voix clamant dans le désert : s’il vous plaît, ne cherchez pas à avoir raison ! Vous, mes amies, mes voisins, vous les gens que je ne connais pas mais que je croise dans la rue ou sur les réseaux sociaux : prenez la plume, oui, écrivez, dessinez, oui, mais par pitié, ne cherchez pas à avoir raison ! Ne devenez pas les fanatiques de la liberté (démocratie, République, mettez ici le mot que vous voudrez).

Votre point de vue est précieux, le mien aussi peut-être, mais chacun isolément est moins précieux que la possibilité toujours maintenue d’écouter celui des autres, de changer d’avis, de me (nous, vous) contredire et, surtout, de se tromper. Je répète : de changer d’avis, d’hésiter, de se contredire, de se tromper.

Or je pleure, car nous sommes en train de perdre cette possibilité, cette potentialité qui devrait pouvoir toujours rester actualisable, et qui est notre bien le plus précieux. Dans un retournement transparent et d’une violence extraordinaire, on nous vend l’esprit de guerre, avec ses « cortèges » de « mobilisation » sous les « drapeaux » de « l’unité nationnale » comme le summum de l’esprit de paix ! On nous fait passer les mensonges et les hypocrisies les plus grosses, on nous invite avec le sourire et les embrassades à abdiquer notre individualisme critique, en nous culpabilisant en plus de nos velléités contraires !  On fanatise notre amour de la liberté, de la démocratie, de la République.

Par la même occasion, on nous vole aussi notre droit à l’intimité. Ne nous gobergeons pas : démocratie, dictature, peu importe les mots et les régimes, si nous perdons notre droit à ne pas rendre public ce que nous pensons, croyons, rêvons…  Partout on nous somme de « condamner », de nous « désolidariser ». Mais qui es-tu, toi qui m’intime de telles sommations ? Je sens déjà poindre dans l’autorité dans ta demande les menaces de la perte de notre paix et de notre douceur de vivre.

Mon ami Zweig a aussi rédigé la biographie d’un autre grand humaniste : Erasme (grandeur et décadence d’une idée). Il y retrace le parcours du génial esprit, qui inaugure la Renaissance avec son éloge de la Folie plein d’audace caricaturale, avant de lutter sa vie durant contre un siècle fanatique : Erasme, tolérance incarnée, fut sommé par les tenants de tous bords, de choisir entre la Réforme et la Contre-réforme, de condamner et de se désolidariser, et ne céda qu’à la fin de sa vie, sous une pression folle qui le fit quasiment mourir de chagrin…

Alors pour finir ce triste texte, en vous remerciant par avance de toutes les critiques que vous lui apporterez, mes amies, je vous prie aussi, et surtout, de garder pour les temps futurs proches qui s’annoncent bien sombres, toujours à l’esprit cet héritage d’Erasme, de Castellion et de tous les libres esprits qui nous ont précédés :

« Nous croyions déjà disparu à jamais le temps du despotisme spirituel, de la contrainte des idées, de la tyrannie religieuse et de la censure des opinions ; nous pensions que le droit de l’individu à l’indépendance morale était aussi absolu que celui de disposer de son corps. Mais l’histoire n’est qu’un perpétuel recommencement, une suite de victoires et de défaites ; un droit n’est jamais conquis définitivement ni aucune liberté à l’abri de la violence, qui prend chaque fois une forme différente.

(…) [Mais] c’est en vain que l’autorité pense avoir vaincu la pensée libre (…) Avec chaque individu nouveau naît une conscience nouvelle, et il y en aura toujours une pour se souvenir de son devoir moral et reprendre la lutte en faveur des droits inaliénables de l’homme et de l’humanité ; il se trouvera toujours un Castellion pour s’insurger contre un Calvin et pour défendre l’indépendance souveraine des opinions contre toutes les formes de la violence. »

A bientôt mes amies, pour de nombreuses et libres discussions…

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