AFFELNET, le recteur de Paris va-t-il enfin nous écouter et revoir sa copie ?

Alors que la mobilisation contre la réforme d'AFFELNET, synonyme de reproduction, déterminisme et ségrégation sociale prend une ampleur considérable, Christophe Kerrero, recteur de l’académie de Paris fait la sourde oreille. Combien de temps va-t-il s’obstiner dans ce qui ressemble à un choix idéologique de mise à l’écart de ceux qui n’ont pas la chance d’être "les premiers de cordée".

La réforme d’AFFELNET, le système d’affectation des lycées pour les élèves parisiens de 3ème a été lancée quasiment sans concertation au mois de mars pour une mise en place immédiate. Depuis plusieurs semaines la mobilisation est forte notamment dans l’Est parisien. Des parents des 10ème, 18ème, 19ème et 20ème arrondissements sont vent debout contre une réforme synonyme de reproduction, déterminisme et ségrégation sociale. Plusieurs élus du Conseil de Paris de tous bords politiques ont fait savoir leur désapprobation, des pétitions recueillant plus de 1000 signatures circulent et de nombreuses actions sont menées quotidiennement. Pourtant aucune réponse n’est apportée, combien de temps M. Christophe Kerrero, recteur de l’académie de Paris et ancien directeur de cabinet de Jean-Michel Blanquer va-t-il faire la sourde oreille et s’obstiner dans la poursuite d’une réforme qui ressemble de plus en plus à un choix idéologique de mise à l’écart de ceux qui n’ont pas la chance d’être "les premiers de cordée".

Adhérente de deux Conseils locaux de la FCPE du 19ème , alors que le comité de suivi de la réforme d'AFFELNET se réunit cette semaine, je me fais le relais de cette lettre ouverte au président du Comité de Suivi et à l’ensemble des membres le composant rédigée par l’Union locale FCPE du 19ème le 11 avril 2021 :

Après plus de 2 mois d’échanges, le constat apparent est celui d’un dialogue avec le Rectorat mais la réalité est que seule existe la volonté de maintenir coûte que coûte la réforme, sans modification, dans le contexte actuel de crise sanitaire.

Cette réforme, affichée par le Rectorat comme favorisant la mixité sociale et scolaire, nous apparait plus que jamais marquée par une réelle hypocrisie au regard de la réalité parisienne, académie avec la plus forte ségrégation socio-spatiale, et au regard des dernières réformes du baccalauréat et de l’enseignement supérieur.

Il n’est pas question dans cette réforme d’Affelnet d’égalité des chances ou encore moins de respect du projet d’orientation de chaque enfant.

La réalité est que nos enfants vont subir, plus intensément encore, la sélection entre eux dans leurs collèges, dans leurs quartiers, avec la mise en concurrence dès la 3ème (entre la voie GT et professionnelle), en 2nde (entre la voie générale et technologique), en 1ère (abandon d’une spécialité) et en terminale (accès à Parcoursup avec la non-anonymisation des lycées d’origine).

La réalité est l’anxiété des familles, l’impression de « jouer sa vie » tout au long de son parcours dans le 2nd degré : on est très loin d’une réflexion pour plus de mixité sociale ou scolaire. On est beaucoup plus près d’un tri permanent entre les enfants, en limitant le nombre de places offertes et en diminuant les moyens pour toujours plus d’économie.

Les cartes de secteur 1 proposées dans le 19ème questionnent la réelle possibilité pour les enfants qui ont un projet technologique d’accéder dans un lycée qui n’est pas dans leur liste, ou encore l’accès à la 1ère générale quand les lycées ne proposent pas suffisamment de places. Les vagues promesses du Rectorat renvoyant au code de l’éducation ne suffisent pas à créer un climat serein sur le devenir après la 2nde. La réalité constatée en fin de seconde est tout autre : ceux qui ont accès en priorité aux places en 1ère générale ou technologique sont ceux qui sont déjà scolarisés dans le lycée en question. Les entonnoirs entre la 2nde et la 1ère observés dans certains lycées conduiront obligatoirement à une remise en cause de la mixité scolaire en 1ère (voir sociale quand on connait le poids de la détermination sociale sur l’orientation scolaire).

Le Rectorat évoque une réforme où il serait proposé une variété de lycées dits attractifs ou « réputés ». Il semble que le seul critère pour les classer soit la demande des familles ou encore le taux de pression, c’est-à-dire plus un lycée est demandé, plus il est attractif. Cette analyse n’intègre pas la réalité du nombre de places offertes par lycée. Les familles sont inquiètes dans les choix des lycées en lien avec la poursuite du projet de leur enfant dans le 2nd degré et dans le supérieur.

Cette réforme Affelnet est hors sol, car elle ne s’inscrit ni dans le contexte général du nouveau baccalauréat, qui devient un diplôme national local, ni dans celui de l’enseignement supérieur. Une des modifications nécessaire est que le lycée d’origine ne soit pas un critère dans Parcoursup. Tant que le lycée d’origine sera une donnée dans Parcoursup, il sera difficile de faire choisir en fin de collège des lycées « moins réputés » pouvant remettre en cause l’accès à certaines filières dans l’enseignement supérieur.

Imposer un bonus géographique secteur 1 de 32 640 points revient à écraser l’ensemble du barème Affelnet 2021 : l’objectif du Rectorat est bien de contraindre au final des familles à choisir en priorité les lycées proposés dans le secteur 1 avec ainsi la promesse d’avoir une place. Les autres lycées de secteur 2 et 3 ne sont qu’un affichage en réalité car ils joueront de façon très marginale.

Nous restons très dubitatifs par le choix du Rectorat de poser comme levier principal du nouveau barème, ce bonus géographique de secteur 1. Tous les travaux scientifiques montrent que la question de la mixité sociale à Paris est avant tout une question de ségrégation géographique liée au coût du logement. Or la carte des lycées de secteur 1 au final n’est que le reflet de la réalité de la ségrégation territoriale parisienne. L’assignation à résidence pour les collèges du 19ème aura pour résultat connu d’avance, celui de la mixité sociale existante..., tout comme à l’inverse par exemple dans le 16ème une mixité sociale faible.

Ce bonus géographique n’est pas un instrument de mixité mais bien une façon d’organiser la ventilation des enfants par rapport au nombre de places existantes : éviter au maximum au Rectorat de gérer les problèmes d’affectation. A Paris, 42% des enfants de 15 à 17 ans vivent dans des familles recomposées ou monoparentales (Source Insee) les conduisant à se déplacer souvent plus de 25 minutes ! Pour tous ceux qui travaillent sur les politiques de la ville, sur l’enfermement des adolescents dans les quartiers, cette façon de restreindre la liberté spatiale pour des adolescents apparait particulièrement choquante !

Supprimer toute référence à l’Education Prioritaire pour la remplacer par un bonus IPS, aura des effets très variables car très dépendants du nombre d’enfants bénéficiant du même bonus (IPS1200, IPS600 ou IPS0) par rapport au nombre de places effectivement disponibles dans les lycées. Sur un grand nombre de lycées, on organise, donc, la concurrence scolaire entre enfants ayant un même bonus. La hiérarchisation scolaire entre les lycées n’est pas prête de réduire (sélection par les notes) ! A ce stade le bonus sera, en réalité, un malus dans un grand nombre de cas ou ne jouera aucun rôle. Dans la plupart des lycées, on dépasse 50% de l’effectif de 3ème de leurs périmètres avec le même bonus.

Principal instrument de la mixité sociale, puisque concerne la situation de l’enfant, le bonus boursier est dénaturé puisque les boursiers vont faire l’objet en pratique d’une voie d’accès réservée avec la mise en place d’un taux de boursiers par lycée. Au sein de cette voie, les boursiers sont en concurrence entre eux au regard de leurs notes.

L’utilisation du bonus IPS (tout comme pour la répartition des DHG) nous laisse très interrogateur, remettant en cause fortement la question de la sectorisation des collèges. Faut-il concentrer dans certains collèges les enfants dont les parents exercent des professions dites défavorisées pour leur garantir demain l’accès à certains lycées ?

Le combat du 19ème pour l’école publique, c’est justement de favoriser la mixité sociale dès la maternelle, d’apporter une promesse de réussite éducative pour tous. La réalité de nos écoles et nos collèges, ce n’est pas l’homogénéité sociale, mais celle de l’acceptation de l’hétérogénéité sociale. C’est un combat de tous les jours, surtout quand l’utilisation d’un tel bonus intègre et banalise un peu plus les collèges privés sous contrat, remet en cause l’éducation prioritaire.

Il s’agira dans le 19ème arrondissement, et plus largement dans l’Est et le Nord-Est parisien, d’une mixité auto-réalisatrice, la mixité existera là où elle existe déjà et inversement...

Enfin, nous nous inquiétons de la baisse régulière de la DHG des lycées. Or, l’attractivité des lycées de secteur 1 passe aussi par le fait de donner des moyens réels pour proposer une offre post-bac attractive (en particulier pour les lycées les plus éloignés du centre), de pérenniser les moyens humains permettant d’avoir des effectifs de classes largement en-dessous de 35 dans une logique d’accompagnement de la mixité scolaire. Enfin l’offre de spécialités doit être large dans chaque lycée (et non pour un seul parmi les 5 du secteur 1), de même qu’il faut une cohérence de l’offre de langues, y compris anciennes, avec les enseignements pratiqués dans les collèges rattachés, le dispositif d’enseignement inter-établissement mutualisé n’apparaissant pas aujourd’hui comme une réponse efficiente et adaptée.

Nous interpellons le comité de suivi pour que :

  • Le fonctionnement du Comité de suivi soit transparent et public (travaux, composition, ordre du jour, accès aux données en open data)....
  • La mixité sociale soit abordée sous l’angle individuel avec le bonus boursier (et non pas le collège d’origine)
  • Une analyse des effets d’Affelnet dans l’affectation en 2nde GT qui intègrent réellement les questions de mixité scolaire et sociale sur les 3 années au sein de chaque lycée, en différenciant l’offre (en particulier les lycées n’offrant que la voie générale et ceux proposant les deux) et l’accès à Parcoursup
  • La confiance des parents dans le dispositif soit abordée comme un préalable pour la réussite de toute réforme visant la mixité sociale et scolaire.

Nous avons déjà identifié les points suivants dans le cadre des échanges avec les parents dans les collèges :

  • Adopter un calendrier qui respecte le besoin d’appropriation des familles et des établissements :
    • Publication de la circulaire AVANT la communication aux familles et aux établissements
    • Mise au jour des guides avec l’évolution de l’offre des lycées suite à la baisse de DHG pour la rentrée 2021.
    • Communication des règles dès décembre pour avoir le temps de comprendre les règles et se renseigner sur les lycées (portes ouvertes, forums...)
    • Faciliter l’accès à l’information sur les spécialités et les options en même que l’ouverture de la plateforme
  • Ouvrir la « boite noire » Affelnet, un enjeu de démocratie et d’appropriation, publier les indicateurs utilisés :
    • Les détails de constitution de l’IPS et de la connaissance par les familles des usages faites de leurs données socio-économiques
    • Le bilan d’Affelnet (au-delà des non-affectation) sur les 3 derniers années
      • Bilan de l’affectation des recrutements particuliers (nb de places par lycée, nb de boursier, nb par collège origine)
      • Bilan du bonus REP : répartition des collèges d’origine dans les lycées
      • Bilan de la répartition des boursiers dans les lycées (et croisement avec le lycée d’origine)
      • Bilan de l’évolution des taux de pression et le nombre de points du dernier entrant boursier et non boursiers par lycée
      • Bilan par collège de l’orientation en voie professionnelle et GT, du nombre de boursiers allant en GT, la répartition par lycée des élèves de 3ème orientés en GT
      • Bilan des déséquilibres territoriaux par district et arrondissement
      • Éléments statistiques de non-affectation au 1er tour, au 2nd tour, de non-satisfaction des 3 premiers vœux par collège
      • Par collège, le nombre d’enfants par lycée sur les 3 dernières années
      • Les poursuites de parcours 2nde => 1ère G ou T ou réorientation
      • Les données d’accès des lycées à Parcoursup (nb d’enfants par filière)
    • Les données préfigurant le nouveau dispositif Afflelnet
      • Affectation des recrutements particuliers (nb de places par lycée)
      • Répartition des boursiers en fonction des 3 catégories de collège en fonction de leur IPS
      • Répartition par lycée du nombre de places en 2nde
      • Nombre d’élèves en classe de 3ème
      • Liste des collèges privés bénéficiant de l’IPS à 600 et le nombre d’élèves en 3ème.
  • Ouvrir une vraie concertation avec, par exemple, un groupe de travail avec des parents, élèves et enseignants pilotes, en donnant la parole au terrain.
  • Se donner pour objectif d’aboutir à des règles compréhensibles par tout le monde - S’assurer de la robustesse du modèle avant sa mise en application

Notre expérience du vivre ensemble dans l’école publique, c’est d’abord l’acceptation des familles, l’assurance que leurs enfants auront les mêmes chances de réussite en acceptant la mixité sociale et scolaire. La stigmatisation dont les parents de nos collèges ont fait l’objet ces dernières semaines comme refusant cette mixité est particulièrement choquante car ce sont ces mêmes parents qui depuis la maternelle ont le choix de la mixité et de l’hétérogénéité dans le 19ème !

Le Rectorat refuse d’entendre que les conditions ne sont pas réunies en pleine crise sanitaire pour créer un climat de confiance et de transparence nécessaire pour les familles et surtout pour les élèves. Le sentiment partagé des parents est celui de la colère et du mépris par rapport à l’avenir de leurs enfants dans la situation actuelle.

Nous ne perdons pas de vue que dans la même région académique, on maintient par ailleurs des recrutements sans aucun critère de mixité sociale ou scolaire (recrutements particuliers), on prend des moyens pour mettre en place des établissements publics d’enseignements internationaux.... alors que le 2nd degré connait une baisse sans précédent des moyens alloués. Les parents ont du mal à comprendre... : l’excellence pour les uns, l’imposition d’une assignation géographique dans certains quartiers de Paris...

Dans l’attente de vos réponses et d’un entretien rapidement avec une délégation de représentants de parents des collèges du 19ème.

L’Union locale FCPE du 19ème
Le 19ème arrondissement, c’est :

  • 13 collèges publics avec 5 383 enfants
  • 73 écoles publiques maternelles et élémentaires avec 12 407 enfants
  • 7 réseaux d’éducation prioritaires et 1 réseau d’éducation prioritaire plus

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.