Nouvelle-Calédonie : premier arrivé, premier servi

Alors que le référendum d'indépendance s'est terminé sur un timide refus de quitter la France, retour et réflexions sur un passé à l'identité et aux erreurs que l'on pardonne par repentance. Des questions me taraudent.

Fontaine Celeste Noumea © Bananaflo Fontaine Celeste Noumea © Bananaflo

Un racisme légitime ?

Comment faire la différence entre un habitant légitime de Nouvelle-Calédonie et un habitant non légitime ? Couleur de peau? Droit de génération (du sang) ? Culture ? Les premiers habitants auraient posé le pied sur ces terres il y a plus de 3000ans, ils seraient alors considérés, aux yeux des archivistes, comme légitimement propriétaires et souverains d’un morceau de terre, arbitrairement délimité par une foule d’évènements qui se succèderont par la suite.

Ces aventuriers, les austronésiens, auraient fondé la communauté de tradition Koné que l’on nommera aussi Lapita en référence au lieu ou leurs vestiges ont été découverts, ainsi qu’une culture propre, héritée des générations qui les ont précédées. Cette tradition serait apparue avec une ou plusieurs vagues migratoires venues supposément de Chine, après une colonisation des Philippines, de la Nouvelle-Guinée jusqu’aux îles du Pacifique. Cette tradition aurait perduré plus de mille ans, avant de subir d’autres vagues migratoires qui modifieront la structure de leur civilisation pour la transformer ou la remplacer.

Ces navigateurs originels auraient ainsi revendiqué tacitement une parcelle de terrain de 18000 kilomètres carrés. Remettons néanmoins les choses en ordre, les frontières changent en fonction des époques, des guerres de territoire, du climat et de bien d’autres facteurs, il serait enfantin de voir ces premiers hommes tracer la ligne actuelle qui sépare la Nouvelle-Calédonie du reste du monde. Mais la formule est problématique, quand on suppose définir le droit de citoyenneté en fonction des premiers habitants, et à qui l’on trace une démarcation territoriale arbitraire.

Nous devons ainsi revenir au présent, ou au passé simple, pour rattacher la logique actuelle à celle imaginée pour nos ancêtres. Une méthode pour le moins étrange, qui fait abstraction de certaines contraintes historiques gênantes, pour récupérer celles qui nous arrangent, afin de servir un intérêt pour le moins, abstrait au regard des connaissances toutes relatives que l’on a de ces époques. Jusqu’où s’arrête le territoire revendiqué par les premiers humains ? Qui est légitime pour revendiquer le reste ? Si les traditions sont différentes, doit-on alors segmenter la Nouvelle-Calédonie pour satisfaire aux exigences de légitimité ? Non, l’on considère arbitrairement qu’un peuple, au regard de ses traditions actuelles, est légitime ou non, quand bien même ces traditions se seraient modifiées, transformées ou auraient fusionné depuis des millénaires. L’on tolère le passé pour mieux refuser le présent.

Carte synthétiques des migrations en Océanie © Hiro-Heremoana Carte synthétiques des migrations en Océanie © Hiro-Heremoana

Verrouiller une culture ?

Tandis que la communauté Koné (Lapita) traverse les siècles, la fête est lentement interrompue par une culture émergente, issue de l’évolution des différentes traditions Koné, celle de Naia Oundjo, que l’on nommera plus tard Kanak. Lors de la colonisation française, ce terme péjoratif sera brillamment retourné en une fable épique par Jean-Marie Tjibaou afin de redonner fierté à un peuple alors martyrisé et sous-évalué par une doctrine continentale adepte de l’eugénisme. Cette culture, issue des migrations austronésiennes et d’autres traditions alors développées en Polynésie, devient une évolution nette de la culture Koné, pour finir majoritaire sur l’archipel.

Cette époque riche en chefferies, en colonisation par d’autres peuples venus de l’océan, et par l'amélioration et la fusion de diverses cultures, montre à quel point ce sujet n’a pas encore passé la barrière antique du nationalisme pour se fondre vers le multiculturalisme assumé. L’on serait bien sot de s’imaginer avant-gardiste dans le thème, quand nos pays surdéveloppés n’arrivent même pas à maintenir une ligne cohérente entre le désir d’identité et la nécessité de se considérer comme des êtres humains. Nous sommes pourtant des habitants d’une planète perdue au milieu de l’espace, sans sortie de secours.

C’est pourtant une fierté, pour ce peuple, d’être Kanak, de venir de multiples traditions, de multiples communautés, de multiples cultures. Je m’interroge alors, sur ce rejet culturel, qui définit pourtant une force et une fierté auprès des peuples, qu’ils viennent d’une île, d’un continent, ou d’ailleurs. Un paradoxe, qui tente de fermer, de verrouiller une culture que l’on pense, à tort, complète et unie, pour ne plus l’altérer avec des concepts issus d’autres peuples. Alors même que ces cultures se sont forgées par l’association de multiples traditions, et par la fusion de multiples communautés, faisant d’elles des fiertés que l’on devrait laisser grandir, évoluer, fusionner, pour qu’elles ne disparaissent pas.

C’est bien là la peur primaire, l’amalgame entre l’évolution nécessaire pour la grandeur, et la disparition inévitable par la stagnation. Qu’auront donc à gagner des peuples au nationalisme exacerbé, dont l’évolution serait volontairement inaltérable ? Si l’indépendance est une réalité, la dépendance à nos pairs l’est aussi. Il nous faut donc trouver la bonne méthode, celle qui nous dispense de la fermeture des frontières et autorise la mixité culturelle sans contrevenir aux traditions, tout en laissant le droit à ces dernières d’évoluer selon les apports fournis par d’autres civilisations. Ce n’est pas un besoin idéologique, mais vital pour la sauvegarde d’une civilisation, qui finirait avalée par celles qui continueront a évolué. Ce terme ne doit plus être un gros mot aux oreilles attentives.

Femmes Kanak © Bananaflo Femmes Kanak © Bananaflo

Sont-ils français ?

Entre 1840 et 1850, le commerçant anglais James Paddon, réputé honnête et diplomate, posa ses bagages sur l’île de Nou, après quelques errances à Maré 7ans plus tôt, ou son équipage fut repoussé par les habitants, peu enclins à supporter un envahisseur. L'île de Nou était occupée par la tribu Gambwa, commandée par le chef Kuindo, qui s’était taillé une mauvaise réputation auprès des commerçants. Ils laissèrent néanmoins Paddon s’installer, et il s’ensuivit des échanges cordiaux jusqu’à l’achat de l’île par Paddon. Le prix qu'il proposa à Kuindo fait néanmoins définitivement fondre la réputation de l’honnête commerçant anglais. Ce qui ne lui sera finalement pas d’une grande utilité, car le gouverneur des Établissements français de l'Océanie (EFO), Eugène du Bouzet, après l’installation française sur ces terres, lui offre 200 hectares, et lui demande gentiment de rester loin de la cour des grands.

C’est ainsi que l’état français, sous couvert d’intérêts financiers et conquérants, se porte acquéreur de la Nouvelle-Calédonie. Elle commence une colonisation restée en travers de la gorge des habitants, malgré les divers échanges effectués par les protagonistes de cette histoire, qu’il vaut mieux taire pour ne pas porter préjudice aux propos actuels, que l’on soit l’agresseur ou l’agressé. Transformée en prison à ciel ouverte en réponse à une pénurie de place sur le continent, les bagnards se transforment finalement en habitants de fortunes, marchants sur la route d’une histoire sanglante entre eux, les habitants natifs et les autorités en place. Entre purge ethnique, dictature raciale et conflits territoriaux, l’on s’imagine des droits arbitraires pour ôter des vies afin de venger des morts.

Au regard des droits de colonisation arbitraire, certains vous répondront que la Nouvelle-Calédonie appartient à la France, d’autres vous répondront qu’elle appartient au peuple ancestral des lieux, enfin, certains vous diront qu’elle appartient à ceux qui font caca régulièrement dessus. Tous ont leurs arguments pour orienter leur réponse, que ceux-ci soient fallacieux, logiques, légitimes, cela dépend grandement de sa position personnelle et l’on oublie souvent de se placer au-dessus de sa propre condition pour évaluer la situation. Entre la haine et le nationalisme primaire, la course pour l'acquisition où la conservation d'une ressource bouscule les camps qui rivalisent d’ingéniosité pour faire valoir leurs propos aux yeux des profanes.

La réponse semble pourtant évidente. Si le peuple veut son indépendance, il n’y a aucune raison, légitime ou morale, de la lui refuser. Mais il est néanmoins nécessaire de définir le peuple, sans exclure abusivement les personnes qui ne nous reviennent pas. Il n'y a pas d'habitants illégitimes à partir du moment où ils vivent côte à côte. La Nouvelle-Calédonie, c’est moralement la France, pas une province, pas un morceau de terre conquis, mais le peuple français, hors des considérations culturelles ou ethniques. Ces personnes ne doivent pas être traitées comme des indigènes, comme des esclaves ou une tribu autochtone, mais comme des compatriotes, unis dans une même communauté, ou le drapeau, la religion, la culture ne sont que des artifices qui nous empêchent de voir l’essentiel. Nous sommes là pour nous entraider, afin de mieux vivre.

Ne devrions-nous pas inventer de nouvelles procédures de communication dans la vie politique? Ne devrions-nous pas nous occuper de fournir à nos habitantes éloignées, les mêmes ressources que pour le continent? Ne devrions-nous pas nous insurger quand un pouvoir en place fait n’importe quoi, et monter au contact des revendications avec nos compatriotes, au lieu d'imaginer que ces choses sont trop abstraites et lointaines pour nous toucher, et ce, quelle que soit notre terre?

S'il fallait écouter tous les idiots qui nous rabâchent que la France est une culture ancestrale et que ses habitants sont un peuple spécifique ayant des légitimités sur un nom et quelques morceaux de terre, alors oui, nous pouvons nous sentir étrangers à cela. Mais c'est un discours poussiéreux qui ne mène qu’au caveau des cultures. Un biais mortifère lorsque des personnes s'imaginent ancrées à leurs traditions, bien plus qu'au présent qu'ils doivent affronter. Ainsi, la France est une communauté rassemblée derrière un nom d'usage, cela afin de débattre ensemble est de trouver des solutions aux problèmes de la vie, solidaire et unie. La France n'est pas une culture, la France n'est pas une race, une ethnie, une idéologie, mais un agrégat d'êtres humains souhaitant s'allier pour échanger et travailler au futur. Le passé est une école, mais pas un outil pour le présent. Il ne doit pas servir d'excuse ou de passe-droit.

Indigenes de Nouvelle Caledonie 1880 © Domaine Public Indigenes de Nouvelle Caledonie 1880 © Domaine Public

Quel présent choisir ?

Le dimanche 4 novembre 2018 avait lieu le premier référendum sur l’indépendance de la nouvelle Calédonie. À 21h, les résultats sont tombés, et les habitants ont voté à 56,4% pour rester en France. Avec 80% de participation, l’archipel s’est mobilisé massivement pour répondre à la question de l’autodétermination. Certains ont voté pour s’extraire de la culture continentale, d’autres ont voté pour une redistribution des richesses de l’archipel plus équitable, enfin, d’autres encore ont voté pour que le pays conserve les avantages administratifs du continent et par peur d’un avenir incertain.

Que peut-on voir de la situation globale actuelle ? La Nouvelle-Calédonie n’est pas en guerre, il n’y a pas de zones de conflit sur le territoire et les habitants peuvent relativement vivre en paix. Certains pays sortis de la tutelle d’autres grandes puissances se sont très nettement moins bien comportés, quand bien même leur situation n’était pas reluisante à la base. L’on peut toujours faire mieux, c'est sûr, mais l’on oublie très souvent qu'on peut aussi faire pire. Bien pire. Les exemples ne manquent pas, ils fuient d'ailleurs leur pays pour trouver refuge ici, refuge que certains s'échinent d'ailleurs à leur refuser quand bien même ils ont pillé leur territoire depuis des décennies. De là à dire que c'est le scénario envisagé pour la Nouvelle-Calédonie en cas d'indépendance, on en est très loin. Rien ne nous permet d'envisager ce futur, mais rien ne nous permet de l'écarter complètement, tant les tensions géopolitiques sont hautes. Il ne faut pas oublier que l’archipel entrerait dans la danse mondiale, et qu'elle devrait composer avec des états nettement moins conciliants lorsque l'on est un petit pays disposant de ressources convoitées.

D’un point de vue personnel, je suis pour laisser les habitants concertés d’un lieu décider seul de leur orientation politique et de leur appartenance ou non à une plus grande communauté, tant qu’ils peuvent vivre ensemble sans se mutiler physiquement ou psychologiquement. Les génocides du Rwanda m’ont assez traumatisé pour que je me force à considérer qu’une colonisation n’est pas plus légitime qu’une exclusion idéologique, basée sur un passé incertain ou nos souvenirs sont biaisés par notre capacité à redéfinir la réalité. Des choses n’auraient jamais dû se passer, elles se sont néanmoins produites, et il est nécessaire de préparer l’avenir avec le présent, et non des griefs antiques.

Si les habitants considèrent qu’ils vivraient mieux sans le continent, qui sommes-nous pour leur donner tort ? Nous devons néanmoins nous demander si ces revendications sont logiques et faites pour assurer le bien de cette population, et non celui de quelques politiciens, comme cela s’est déjà vu de nombreuses fois. Ces gens sont encore nos compatriotes, et il nous incombe de nous protéger mutuellement, de ne pas regarder ailleurs pendant que cela se passe, sans s’intéresser au destin des personnes qui vivent, non pas sur une autre planète, mais avec nous.

Sources:

https://www.mediapart.fr/journal/france/041118/la-nouvelle-caledonie-dit-non-pour-l-instant-l-independance

https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_la_Nouvelle-Cal%C3%A9donie

De la Nouvelle-Calédonie à Kanaky : Au coeur d'une décolonisation inachevée

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