Acte XXI, Paris. Le RIC pour décider - Banque nationale pour financer.

Depuis la République jusqu'aux grandes tours de la Défense, symbole de la puissance du capital et de l'optimisation fiscale, nous étions comme toujours un bel échantillon du vif peuple de France. C'est lors des manifestations que les sondeurs devraient opérer...

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Arrivé vers 13h place de la République, j'y croise Ivan Rioufol, éditorialiste au Figaro, venu humer l'air du terrain. Qui eut cru que nous nous trouverions un jour une zone de compatibilité ? Avec une dame qui nous raconte mai 68 et un chef d'entreprise nous expliquant à quel point il est ponctionné, nous nous moquons des journalistes peureux et fatigués qui voient des fascistes partout, mais sans jamais y mettre les pieds.

Tous ceux qui ont participé au moins une fois à une manifestation jaune le savent pertinemment : c'est la France éternelle qu'on y retrouve. Diverse, variée, pluriculturelle. Une chose est sûre : les couches populaires y sont bien plus représentées qu'à l'Assemblée.

Le cortège se met en route et les gilets eux-mêmes sont des cartes d'identités. Chacun y inscrit les actes auxquels il a participé comme autant de faits d'armes. Les slogans s'y étalent. Ma parure est restée inchangée. Sur les épaules le drapeau tricolore de mon fils, autour du cou le gilet jaune de ma fille. J'y vois comme un gris-gris, une amulette contre les balles en caoutchouc et autres mauvais coups. Car nous la payons cher cette obstination à défendre la démocratie, à vouloir malgré tout sauver l'honneur.

Je me rappelle l'acte VIII, la passerelle où nous étions bloqués, gazés, le boxeur. La nécessité de s'échapper, de forcer le barrage. L'acte IX où nous étions nassés sur la place de l'Etoile, les charges qui commençaient... au sol un blessé à demi-conscient, et tandis que les médics se rapprochent, l'impensable, le canon à eau qui les attaque, et comme si cela ne suffisait pas, une ou deux grenades de désencerclement qui leur sont lancées. Voyant ces gilets jaunes faire barrière de leur corps pour protéger le blessé, j'ai compris ce jour là qu'en face ils ne respecteraient plus rien, plus aucune convention internationale, plus aucun sentiment humain, que nous étions face à une véritable barbarie. Et puis il y eut cet acte XI, juste avant l'arrivée à Bastille avec cet horrible stratagème de ces hommes en armures apparaissant des rues adjacentes comme une gestapo intervenant par surprise, nous coupant de la tête du cortège pour mieux la réprimer. Et nous, voyant nos frères attaqués et ne pouvant rien faire... Le bruit des balles et des grenades... jusqu'à la blessure, l'oeil crevé de Jérôme Rodrigues. Les semaines qui suivirent où j'étais couvert d'eczéma, les réveils la nuit, les démangeaisons, les cauchemars. Je me rappelle ce merveilleux acte XVIII où nous sommes arrivés comme des rivières rejoignant le fleuve Champs-Elysées. Quelle foule ! Quelle liberté et quelle puissance ! Et puis les affrontements, nous dansions pendant que tout explosait. Jusqu'aux gaz si épais, si concentrés, terribles bouffées incapacitantes.

Alors en ce beau jour du 6 avril, j'espérais que les choses iraient tranquillement, j'espérais ne pas être blessé. J'allais et je venais dans le cortège. De superbes drapeaux catalans, des français bleu-blanc-rouge bien sûr, des drapeaux algériens, le drapeau rouge de l'internationale, des drapeaux régionaux, des royalistes, un pirate, le beau drapeau des gens du voyage...

Parmi les quelques banderoles, la plus belle, la plus claire :

"Le RIC pour décider - La Banque nationale pour financer".

Qu'il est loin le temps des taxes sur les carburants ! Nous savons tous que ce système est décadent, et nous mettons un point d'honneur à le révoquer.

 

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