L’odyssée spatiale de l’amour filial

Dans un avenir indéterminé sur Terre, les ressources alimentaires dépérissent peu à peu. Joseph Cooper, un ancien pilote expérimenté de la NASA, élève sa fille et son fils avec son beau-père au milieu de champs de maïs. Sa fille Murphy croit déceler les messages d’un « fantôme ». Ces messages finissent par les conduire dans le repère secret de la NASA.

"Interstellar" de Christopher Nolan © Warner Bros. "Interstellar" de Christopher Nolan © Warner Bros.
Sortie de l'édition SteelBook Blu-ray de Interstellar de Christopher Nolan

Un film de Christopher Nolan est toujours attendu avec impatience et le sujet, même s’il est en partie dévoilé par des bandes-annonces, n’en reste pas moins enveloppé d’un aura de mystère. D’ailleurs, les scénarios des frères Nolan recèlent tant de ficelles entremêlées, que chaque spectateur quant à ce qu’il a vu peut aisément raconter une histoire différente d’un autre spectateur, se focalisant davantage sur un thème qu’un autre. C'est le cas du récent Tenet (2020) et c'est aussi l'opportunité de revenir sur un film réalisé quelques années plus tôt, Interstellar, qui s’inscrit pleinement dans l’histoire du cinéma de science-fiction en rendant un hommage non dissimulé à toutes les grandes œuvres, qu’il s’agisse de 2001, l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick ou de Solaris d’Andreï Tarkovski. Au final, le film est proprement nolanien. Il fait appel à ses collaborateurs réguliers : sa femme Emma Thomas à la production (via leur société Syncopy Films), son frère au scénario, Anne Hathaway (tout droit sortie de son dernier Batman) et Michael Caine (leur sixième film ensemble). Il renouvelle cependant sa tête d’affiche : après Leonardo DiCaprio dans Inception, il montre une fois de plus qu’il sait tirer le meilleur parti des acteurs les plus demandés du moment avec Matthew McConaughey. Celui-ci se montre assez docile à l’écran aux demandes du metteur en scène. Son jeu d’acteur épouse si bien l’univers du film, qu’il devient une vraie figure de guide dans cette odyssée aux fins fonds de l’univers. Il joue un homme d’action qui est d’abord un homme qui réfléchit et prend toujours le temps de mesurer ses actes avant d’entrer en action. Cela lui sied aussi bien sur Terre où il fait figure de père modèle face à l’amour indéfectible de sa fille, que dans l’espace où ses mouvements sont naturellement ralentis par les contraintes physiques et sa tenue de cosmonaute. Au contraire de la récente trilogie Batman, Interstellar est une odyssée bien plus portée par la contemplation que l’action en tant que telle. Et pourtant, marqué par des scènes de grandes tensions face à des situations souvent hostiles, le film ne manque pas de scènes mémorables d’action. Christopher Nolan joue avec les codes du genre pour mieux les questionner : le refus d’enchaîner les scènes d’action répond bien à la problématique du personnage principal attiré par l’aventure à l’autre bout du monde et culpabilisant de ne pas avoir eu le courage de rester auprès de sa fille, l’être qu’il aime le plus au monde. La relation filiale prend au fil de l’histoire de plus en plus d’ampleur, surtout avec l’apparition de l’extraordinaire actrice Jessica Chastain.

Paradoxalement, la science-fiction aboutit à questionner les valeurs fondamentales qui lie un homme au reste de l’humanité via sa relation avec sa fille. L’ambition n’est pas la même que chez Kubrick dont il prend en certaines occasions le contre-pied dans son scénario, sous forme de malin hommage : ainsi, la machine est le meilleur ami indéfectible du héros alors que l’humanité est beaucoup moins fiable chez Nolan, à l’inverse de chez Kubrick avec son ordinateur psychopathe HAL. De la même manière que sa proposition personnelle de Batman avait réussi à relever l’immense défi de la créativité de Tim Burton, avec Interstellar, il parvient à dialoguer avec les chefs-d’œuvres, sans vouloir ni faire un remake ni chercher à rivaliser avec eux.

Interstellar s’affirme comme une réelle œuvre personnelle, malgré son budget de blockbuster. Le film revisite également le thème du western, avec cette quête inlassable de nouvelles terres à conquérir pour installer la civilisation. L’esprit colonial de l’homme blanc tout puissant est ici tourné en dérision car la mission prendra au fil du récit un objectif inattendu. Le film commence avec le constat environnemental d’une société humaine qui à force d’exploiter la terre, a détruit tout moyen de subsistance. Les champs à perte de vue de monoculture contrôlée par les firmes multinationales de l’agro-industrie qui conduisent à l’épuisement inéluctable de la vie au profit de bénéfices en bourse est un point de départ qui ne manque pas de marquer les esprits. La sensibilité environnementale n’est ici pas anodine, de même quand le véhicule de Cooper entre sans complexe dans un champ de maïs pour suivre un espoir d’avenir aérien, car la monoculture n’est plus source de vie.

Ce qui touche en permanence dans Interstellar, c’est ce questionnement sincère et humaniste de la définition de la vie pour l’être humain. Et l’usage du film de genre à cet égard n’a rien d’artificiel.

 

 

 

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Interstellar
Interstellar
de Christopher Nolan

Avec : Matthew McConaughey (Joseph Cooper), Anne Hathaway (Amelia Brand), Jessica Chastain (Murphy Cooper, adulte), Michael Caine (le professeur John Brand), Matt Damon (Dr Mann), John Lithgow (Donald), Casey Affleck (Tom Cooper), Topher Grace (Dr Getty), Ellen Burstyn (Murphy Cooper, âgée), Mackenzie Foy (Murphy Cooper, enfant), Wes Bentley (Doyle), David Gyasi

États-Unis – Canada – Royaume-Uni, 2014.
Durée : 169 min
Sortie en salles (France) : 5 novembre 2014
Sortie France du DVD : 19 août 2020
Format : Scope – Couleur
Langues : anglais, français, espagnol, portugais - Sous-titres : anglais, français, espagnol, néerlandais, portugais.
Éditeur : Warner Bros.

Bonus :
« La science d’Interstellar » : émission sur les aspects scientifiques du film (version longue - 50’20”)
« Préparer un voyage interstellaire » : la genèse du film, ses influences et sa forme narrative (7’49”)
« La vie dans la ferme de Cooper » : de la ferme à l’espace (9’43”)
« La poussière » : l’équipe du film face aux tempêtes de sable (2’38”)
« TARS and CASE » : design et fabrication des deux robots du film (9’27”)
« Les sons cosmiques d’Interstellar » : la genèse de la musique de Hans Zimmer (13’40”)
« Les combinaisons spatiales » : la création et le port des combinaisons et des casques (4’31”)
« L’Endurance » : Nahan Crowley (resp. déco) fait visiter l’imposant plateau du vaisseau Endurance (9’24”)
« Le tournage en Islande: la planète de Miller / La planète de Mann » : l’équipe du film en Islande pour la création de deux mondes inconnus (12’42”)
« Le Ranger et Le Lander » : focus sur les deux autres vaisseaux du film (12’20”)
« Miniatures dans l’espace » : focus sur les impressionnantes maquettes utilisées lors de la séquence d’amarrage (5’29”)
« La simulation de l’apesanteur » : les différentes façons de simuler l’absence de gravité (5’31”)
« Phénomènes célestes » : l’utilisation de véritable équations scientifiques pour la création d’effets spéciaux crédibles pour le voyage spatial (13’22”)
« À travers le temps et les dimensions » : concept et design du Tesseract, utilisant un vrai décor plutôt qu’un écran vert (9’02”)
« Dernières pensées » : les acteurs et l’équipe du film à propos de leur expérience sur le film (6’02”)
Teaser et bandes-annonces :

  • « Lee » (1’52”)
  • « Merveilles » (2’34”)
  • « Mémoires » (2’35”)
  • « Humanité » (2’29”)

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