Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
Abonné·e de Mediapart

2542 Billets

6 Éditions

Billet de blog 1 déc. 2022

Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
Abonné·e de Mediapart

"Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia" de Sam Peckinpah

La fille d’El Jefe, grand patron tyrannique, est enceinte. Il obtient par la violence qu’elle lui révèle le nom du père : Alfredo Garcia. Lorsqu’El Jefe réclame la tête de cet homme avec une mise à prix d’un million de dollars, c’est une armée de mercenaires qui partent aux quatre coins du Mexique.

Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Sortie du combo Blu-ray/DVD : Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia de Sam Peckinpah

Il est des auteurs qui ont marqué l’histoire du cinéma par leur propre style, et Sam Peckinpah en fait partie, chacun de ses films en étant le témoignage manifeste. Dans cette filmographie, Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia figure parmi ses plus belles réussites. Beaucoup plus intimiste et personnel que ses autres films en l’absence de stars comme Steve McQueen ou autre tête d’affiche, Peckinpah offre le rôle principal à Warren Oates que certains considèrent comme son alter ego à l’écran. Le parcours de Bennie, interprété avec une grande finesse et subtilité, ne serait dès lors rien de moins que celui de Sam Peckinpah, perdu, entre différentes cultures, contraint à vendre son âme au diable afin de rendre possible la production des films qu’ils souhaitent réaliser.

Illustration 1
Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia (Bring Me the Head of Alfredo Garcia) de Sam Peckinpah © BQHL

Plus qu’un grand jalon dans la filmographie du cinéaste, ce film s’apprécie également pour lui-même, par sa mécanique scénaristique imparable, mêlant thriller, road-movie, western, polar. Toute une première partie est consacrée au couple formé par Elita et Bennie, couple qui se reforme et s’unit dans l’aventure. Bientôt, la face sombre de l’identité de chacun ressurgit. Le retournement de situation se produit dans un cimetière. Dès lors, toute cette première partie est soumise à une nouvelle lecture, en raison des scènes qui vont se produire et se succéder à un rythme ininterrompu.
Rarement un réalisateur né aux États-Unis s’est autant intéressé au Mexique que Peckinpah. Ainsi, en hommage au cinéma mexicain figurent parmi les acteurs deux cinéastes qui ont marqué le cinéma mexicain, chacun à leur manière : Emilio Fernández (dans le rôle du Jefe) et Chano Urueta (dans le rôle du grand-père d’Alfredo Garcia). En outre, toute l’action se situe au Mexique et l’espagnol n’est jamais doublé : l’usage de l’anglais se justifie par l’identité des personnages, en l’occurrence Bennie, un Américain perdu au Mexique. Cette trame elle-même fait référence aux relations historiques et géopolitiques ambiguës, faites de haine, attraction, répulsion et violence entre les États-Unis et le Mexique. Les mercenaires sont pour la plupart anglophones et leur violence s’exprime autant par le mépris à l’égard des personnages rencontrés que par le sang qu’ils verseront. D’une certaine manière, Bennie serait une sorte de Cabeza de Vaca (magnifiquement mise en scène en 1991 par Nicolás Echevarría), ce conquistador espagnol qui a fini par gagner la cause et la culture des personnes qu’il devait combattre et conquérir. Tel est le rapport entre Bennie et son double Alfredo Garcia, dans lequel il finira par se confondre : trois jours entre Elita et Alfredo, trois jours entre Elita et Bennie, et quelques jours entre Alfredo et Bennie, en un tête à tête hors du commun, pour un voyage sanglant.
Le film est riche de ses multiples interprétations possibles, parce que Peckinpah a réussi à traduire toute la complexité d’un monde, qui ne se réduit pas à quelques clichés, ni à une simple histoire.

La boucherie sanglante laisse également entrevoir une autre boucherie entretenue et mise en scène par des Américains au-delà de leurs frontières : au Vietnam à la même époque du tournage. Aussi, chaque moment de violence n’est jamais gratuit, lourd de signification à n’en plus finir que chacun voudra bien y lire, en fonction de sa sensibilité et son époque. En cela, le cinéaste respecte bien le spectateur qui ne subit pas une violence imposée mais entrevoit à travers elle une métaphore expulsant hors du spectateur un sens qui peinait à voir le jour. L’esthétisation des plans des tueries où des hommes tombent morts au ralenti, vient illustrer un monde devenu fade, terne et surtout vain et illusoire, car dominé par une logique vénale sans limite s’imposant par sa soif insatiable de conquêtes.

Illustration 2

Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia
Bring Me the Head of Alfredo Garcia
de Sam Peckinpah
Avec : Warren Oates (Bennie), Isela Vega (Elita), Robert Webber (Sappensly), Gig Young (Quill), Helmut Dantine (Max), Emilio Fernández (El Jefe), Kris Kristofferson (le motard), Chano Urueta (Manchot,), Donny Fritts (John), Jorge Russek (Cueto), Chalo González (Chalo), Don Levy (Frank), Enrique Lucero (Esteban), Janine Maldonado (Theresa), Tamara Garina (la grand-mère), Farnesio de Bernal (Bernardo), Ahui Camacho (El Chavito), Monica Miguel (Dolores de Escomiglia), Paco Pharres (le menuisier), Juan Manuel Díaz (Paulo), René Dupeyrón (Angel), Yolanda Ponce (Yolo), Juan Jose Palacios (Juan), Manolo (le guide touristique), Neri Ruiz (Maria), Roberto Dumont (Chavo)
États-Unis, Mexique, 1974.
Durée : 112 min
Sortie en salles (France) : 2 janvier 1975
Sortie France du combo Blu-ray/DVD : 24 novembre 2022
Format : 1,85 – Couleur
Langues : anglais, français - Sous-titres : français.
Éditeur : BQHL Éditions

Bonus :
Présentation du film par le journaliste Rafik Djoumi (2022, 33’39”)
« Le film préféré de Sam Peckinpah » : documentaire autour du film (2013, 55’38”, VOST)
Entretien avec Katy Haber (2015, 13’20”, VOST)
Les affiches du film (2017, 5’57”)

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans Le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte