La nourrice : une histoire de la servilité maternelle

Dans la France industrielle de 1877, Angèle-Marie doit laisser son bébé pour venir allaiter le bébé de Charlotte au sein d'une famille bourgeoise.

"La Ravisseuse" d'Antoine Santana © Doriane Films "La Ravisseuse" d'Antoine Santana © Doriane Films

Au sujet de l'édition DVD du film La Ravisseuse d'Antoine Santana

Très bien documenté par le scénario de Véronique Puybaret dont on retrouve le témoignage dans le livret accompagnant cette édition DVD, La Ravisseuse revient sur une période industrielle qui a développé l'exploitation de la domestique mère nourricière. Ainsi, les femmes du Morvan étaient considérées comme fournissant un lait riche pour les bébés de la bourgeoisie. Comme l'explique avec pertinence le documentaire historique Le Lait des autres de Jacques Tréfouël (52 min, 1999) en bonus, près d'un tiers des nouvelles naissances à Paris étaient alors envoyées à la campagne pour être allaitées loin de leur famille. Cela ne touche pas que les familles bourgeoises, car les femmes ouvrières pour ne pas perdre leur travail et continuer à travailler, envoyait loin d'elles à la campagne leurs jeunes nourrissons. La séparation constituait un drame de part et d'autre, les bébés mourant et les mères se tuant à la tâche sans le moindre bénéfice.
C'est une histoire d'asservissement que raconte le film, porté avec subtilité par des comédiens dont une grande partie a régulièrement été dirigée par Benoît Jacquot, dont Antoine Santana est souvent l'assistant réalisateur. Si le personnage de la nourrisseuse est au centre du récit, il se double de celui de la mère du bébé qu'elle nourrit, femme de la bourgeoisie montante, également opprimée par son milieu. Ces deux femmes sont à deux doigts de nourrir une franche amitié mais leur classe sociale va durablement les séparer. Antoine Santana qui réalisait alors son second long métrage pour le cinéma, a su s'entourer de personnes talentueuses, notamment le chef opérateur des films de Théo Angelopoulos : Yórgos Arvanítis. Ainsi, l'image, le scénario et les acteurs s'associent pleinement pour rendre compte d'une condition féminine peu connue qui a encore de nos jours une certaine continuité, comme l'explique la scénariste Véronique Puybaret, alors que dans les squares parisiens la plupart des enfants sont gardés sous le regard attentif de femmes qui ne sont pas leurs mères mais qui sont plus présentes avec eux qu'avec leurs propres enfants contraints à devenir indépendants très tôt en leur absence.
Au cœur de cette histoire, c'est l'amour maternel qui est interrogé : sa construction sociale entre destins choisis et oppression patriarcale. Ce récit tout droit issu d'un siècle plus tôt permet de mettre en évidence avec plus d'évidence les caractéristiques de la société moderne autour de la nouvelle servilité féminine à travers le statut maternel. Même si la mise en scène est un peu trop démonstrative et les dialogues un peu guindés, le film n'en reste pas moins encore aujourd'hui d'une brillante perspicacité.

 

 

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La Ravisseuse
d'Antoine Santana
Avec : Isild Le Besco (Angèle-Marie), Émilie Dequenne (Charlotte), Grégoire Colin (Julien), Anémone (Léonce), Frédéric Pierrot (Rodolphe), Bernard Blancan (Jacques), Christian Gasc (le couturier), Aude Briant (Anna Devillers), Bernard Nissille (Henri Blanchard), Claudie Guillot (Henriette Blanchard), Edith Perret (Marguerite Orcus), Emmanuel Leconte (Armand de Teil), Antonio Cauchois (M. de Teil), Pierre Thoretton (le photographe)
France, 2005.
Durée : 90 min
Sortie en salles (France) : 31 août 2005
Sortie France du DVD : 29 octobre 2018
Couleur
Langue : français.
Éditeur : Doriane Films
Bonus : Le Lait des autres de Jacques Tréfouël (52 min, 1999)

 

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