Entretien avec Mila Turajlic pour son film "L'Envers d'une histoire"

En juillet dernier, à l'occasion de l'édition 2018 du Festival International de La Rochelle, Mila Turajlic était venue présenter son film documentaire "L'Envers d'une histoire" qui a reçu un chaleureux accueil public. La sortie dans les salles de cinéma en France est fixée pour le 24 octobre 2018.

Cédric Lépine : Au fil du film l'enjeu de la transmission de la responsabilité politique se révèle entre ta mère et toi : était-ce une évidence au moment de débuter la réalisation de L'Envers d'une histoire ?
Mila Turajlic :
Au début, j'envisageais autre chose. Tout commençait autour de cette porte qui sépare un appartement en deux habitations. Autour de cette porte il y avait énormément de choses très symboliques. La porte devait être le personnage principal de mon film. Comme cet appartement se trouvait au centre de Belgrade, je me suis dit que j'allais faire un film entièrement dans cet appartement sous forme de huis clos. Cela me permettait de raconter, à travers la chronique d'une famille qui avait vécu dans cet espace, l'histoire du pays. Je me suis pour cela inspiré du roman de Thomas Mann Les Buddenbrook : le déclin d'une famille (1901). Dans ce contexte-là ma mère était l'agent de transmission de la mémoire familiale. Et comme l'histoire familiale avait des accroches avec celle du pays, c'est ma mère qui est devenue mon interlocutrice de prédilection. Je ne savais pas encore que l'on allait découvrir son propre parcours. Durant un an et demi de montage je me suis rendu compte qu'un nouveau film se cachait et révélait quelque chose de différent qui était notamment en train de se passer entre nous. Sur ce chemin, j'avais gagné en maturité et peu à peu j'intégrais mes propres interrogations dans nos conversations. Ainsi je me demandais quelles responsabilités j'assume pour l'avenir de cette société. Quand j'ai accepté de voir ces interrogations, le processus d'émergence du film s'est déclenché. Je découvrais que je cherchais à comprendre les motivations de ma mère, les raisons de ses choix, le prix qu'elle a payé pour ceux-ci. Très intelligemment, ma mère à la fin du film a détourné l'enjeu de celui-ci. Jusqu'à un certain moment du film, c'est moi qui vais vers elle, l'interrogeant pour comprendre. Un retournement de situation a lieu où elle me dit que son rôle est terminé et que c'est désormais à moi d'agir en prenant la parole. Cela m'a convaincu qu'il fallait en parallèle de son personnage me faire également apparaître.

C. L. : Au-delà du contexte historique de la Serbie, le film pose cette question universelle de la différence d'engagement politique d'une génération à l'autre.
M. T. :
C'est un autre engagement et aussi un autre langage. Dans le film, on découvre que ma mère était étudiante en 1968 et toute sa génération était persuadée que leurs manifestations formulaient un engagement capable de construire un nouveau monde. Je pense que cette conception de l'engagement ne parle plus à ma génération. Comme si le fait de voir que leurs engagements ont échoué à créer une nouvelle société plus juste nous a conduits dans un dilemme qui a paralysé toute volonté d'action de notre part. Je n'avais pas songé que faire ce film était une manière pour moi de prendre la parole d'un point de vue politique, comme une forme d'engagement. J'étais plutôt dans une logique et dans une émotion d'échec personnel : je pensais que je n'arriverai pas à faire ce qu'elle a fait. Je ne pouvais donc pas réussir à assumer ses responsabilités parce que je n'y crois pas. Je pensais que je faisais un film sur la raison pour laquelle je ne suis pas capable d'assumer des responsabilités politiques. Ce n'est que lorsque le film a commencé à voyager et que j'ai assisté aux débats après la projection que j'ai compris que le film a ouvert un champ politique malgré moi.

Mila Turajlic © Miguel Bueno Mila Turajlic © Miguel Bueno


C. L. : Malgré et à la fois à cause des échecs, ta mère sent l'importance de la transmission.
M. T. :
Si ma mère salue le prix qu'elle reçoit par les échecs qu'elle a rencontrés, une journaliste lui répond l'importance du chemin qu'elle a mené. C'est à mon avis une importante conclusion, surtout lorsque ma génération se fait un avis des échecs de la génération précédente. Si celle-ci a complètement échoué, au moins elle a mené une vie d'une manière peut-être plus honnête que notre génération. Je n'ai jamais songé rendre hommage à la génération de ma mère mais plutôt saluer les idéaux de 1968 et comment je me situe par rapport à eux aujourd'hui.

C. L. : Ton précédent film s'intéressait déjà à l'histoire de ton pays. Qu'est-ce qui t'anime dans tes investigations documentaires ?
M. T. :
Quel que soit le pays dont on est issu, je pense qu'il est naturel de chercher à comprendre le présent par le passé. En outre, j'avais 11 ans lorsque mon pays a disparu : dès lors s'explique cette quête d'identité depuis ce moment. J'étais jusque-là yougoslave et il a fallu ensuite que je choisisse ma nationalité : c'était très violent ! La violence alors venait pour moi moins des choix politiques que de l'effacement total de la mémoire collective des années yougoslaves. Mon premier film était motivé par la conscience d'un lieu magnifique de mémoire qui était en train d'être effacé par l'État : les studios cinématographiques de Belgrade ! Je me rends compte à ce moment-là que tout ce que je filme de manière documentaire en Serbie est motivé par le souhait de sauvegarder. En effet, tout était en train d'être effacé, détruit : les noms des rues, des écoles, des institutions publiques étaient changés. Un travail violent de réécriture de l'histoire était alors en cours. Je n'ai aucune prétention de faire l'histoire : je ne suis pas historienne mais je souhaitais préserver la matière par laquelle les jeunes gens peuvent écrire leurs propres histoires. L'objectif était aussi pour moi d'essayer de déplacer le travail de la mémoire collective du champ officiel au champ personnel. J'ai l'impression que du côté officiel nous n'arriverons jamais à avancer parce que nous restons un pays très divisé. Je pense que si nous déplaçons ces questions dans le champ personnel, nous allons pouvoir communiquer.

C. L. : Et ainsi comprendre le récent retour du nationalisme aux dernières élections en Serbie ?
M. T. :
C'est tout de même difficile à expliquer mais ce n'est pas propre à la Serbie : on retrouve le même phénomène dans de nombreux pays européens. C'est très inquiétant et nous sommes hélas trop déçus pour agir. En effet, en 2000 nous avons vécu un moment d'euphorie avec l'idée que c'est désormais à nous de construire la démocratie ! Depuis, nous constatons la grande vitesse du pragmatisme politique, les multiples compromis... tout ce qu'une gouvernance exige. En salissant les idéaux de départ, c'est difficile ensuite de motiver les gens, ce qui laisse la place au populisme.

C. L. : Tu montres aussi que dans les années 1990 malgré toutes les atrocités dont Milosevic s'est rendu responsable, la population serbe continue à le soutenir.
M. T. :
J'ai l'impression que dans les archives que j'ai utilisées il y a vraiment ce drame que constitue le fait de tomber dans une hystérie médiatique et publique. Avec ces archives, je voulais montrer que durant les différentes étapes de la chute vers l'enfer, il y avait des voix qui appelaient à la raison mais qu'on ne les a pas entendues à cause de l'hystérie. Je voulais montrer que si l'on écoute vraiment, on trouvera à chaque époque des voix de raison qui ouvre les consciences sur ce qui est en train de se passer mais ces voix restent inaperçues.

C. L. : Tu montres aussi le paradoxe du moment où la porte de l'appartement fermée depuis 1948, cause d'un lourd poids familial, n'apporte pas de sensation de grande victoire au moment où elle est finalement ouverte.
M. T. :
Je voulais en effet montrer toute l'ambiguïté de cet acte. On attendait un moment de triomphe et de justice par rapport à l'histoire mais cela n'arrive pas car tous les acteurs de cette histoire sont morts et tous étaient finalement des victimes des grandes forces de l'Histoire. C'est impossible dès lors de prendre le parti pris d'un côté au détriment de l'autre dans cette histoire de voisinage forcé. C'est ainsi que le spectateur est invité autant à vivre ce qu'a vécu ma famille que sa voisine qui n'a pas vécu la situation la plus agréable dans une petite pièce dans l'appartement de quelqu'un d'autre ! L'enjeu était pour moi de montrer la complexité des situations en Serbie au lieu de faire des simplifications manichéistes.

C. L. : C'est la problématique du vivre ensemble dans une démocratie où les valeurs divergent entre voisins comme tu le montres à l'occasion du recensement.
M. T. :
Le recensement a lieu tous les dix ans en Serbie et je souhaitais filmer ces séquences de recensement qui sont des manières très cadrées de distribuer des identités à chacun. J'aimais bien voir que ni ma mère ni Nada se prêtent au jeu des questions. C'est l'illustration du danger qu'il y a à simplifier les identités puisque cela conduit à la manipulation des individus. Il faut qu'il y ait un espace démocratique où chacun puisse vivre diverses identités dans toutes leurs complexités : on peut ainsi être pro-yougoslave mais anti-communiste, Serbe mais athée. Cette complexité est notre identité et c'est en la reconnaissant que l'on peut commencer à se comprendre et à se parler. Autrement, on tombe dans la dérive où l'on ne s'écoute plus et où la société est incapable de communiquer



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L'Envers d'une histoire
Druga strana svega

de Mila Turajlic

Serbie/France/Qatar • documentaire • 2017 • 1h44 • couleur • vostf

Images :  Mila Turajlić

Musique : Jonathan Morali

Montage : Sylvie Gadmer, Aleksandra Milovanovic

Son : Mila Turajlić, Aleksandar Protic’

Production : Dribbling Pictures, Survivance

Distribution : Survivance

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