Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
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Billet de blog 5 mars 2021

Entretien avec Mathilde Profit pour son film "Un adieu"

"Un adieu" réalisé par Mathilde Profit fait partie des cinq courts métrages encore en lice pour le prix du meilleur court métrage qui sera décerné lors de la cérémonie des César le 12 mars 2021. Il est question dans cette première réalisation de la relation, sous forme d'implicites et de légères révélations, entre un père et sa fille lors du déménagement de celle-ci à Paris pour faire ses études.

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Mathilde Profit © Aurélie Coudière

Cédric Lépine : Après plus de quinze ans en tant que scripte dans les films des cinéastes parmi les plus singuliers dans le cinéma français dans leurs propositions (Bozon, Carax, Klotz, Fillières, Donzelli, Civeyrac, etc.) vous passez à la réalisation de votre premier film : pourquoi maintenant ?
Mathilde Profit : Pour être plus précise, j’ai occupé pour la première fois le poste de scripte en juin 2009 sur Des filles en noir de Jean Paul Civeyrac. Donc cela fera bientôt 12 ans... Pourquoi maintenant ? Disons que jusqu’à très récemment la curiosité que j’avais envers le cinéma des autres était plus importante que mes propres désirs de film. Et puis je faisais mes gammes en quelques sortes. À travers ces collaborations, j’ai cherché ma propre façon de faire du cinéma.
C. L. : Qu’est-ce que votre expérience en tant que scripte vous a apporté dans vos choix de mise en scène ?
M. P. :
Je dirais que mon expérience de scripte a été une école de la mise en scène. La place de scripte sur un plateau est un endroit privilégié pour comprendre de manière concrète ce qu’est la mise en scène. Et j’ai eu la chance d’occuper cette place auprès de cinéastes passionnants et généreux. Et puis il y a une chose qu’on n’apprend pas dans les écoles de cinéma, c’est à regarder et écouter les acteurs. Et c’est même ce rapport aux acteurs qui m’a le plus donné envie de faire mes propres films.
C. L. : Pour une histoire exprimée sur de nombreux non-dits mais dans de fortes émotions entre un père et sa fille, comment avez-vous décidé d’écrire le scénario et en privilégiant quels moments ?
M. P. :
J’ai simplement suivi un récit chronologique en décidant de traiter l’événement de la manière la plus pragmatique possible, et en refusant d'écrire de manière frontale le drame qui se jouait. Comme d’ailleurs cela se passe la plupart du temps dans ce type de situation qui sont des passages obligés de l’existence. Le refus du drame vient des personnages eux-mêmes.
C. L. : Vous avez fait la Femis, la prestigieuse école de cinéma à Paris : avez-vous nourri le personnage de la jeune femme de cette effervescence autobiographique à attendre de la capitale un lieu d’épanouissement culturel et artistique (puisqu’elle y vient faire des études dans ce domaine) ?
M. P. :
Oui, en quelque sorte même si j’ai commencé mes études à Nantes alors que je venais de la région parisienne. La question de l’horizon artistique est le seul élément réellement autobiographique.
C. L. : Pouvez-vous parler de cette difficulté de communication pour les deux personnages : la jeune femme entrant dans la vie d’adulte avec ses repères éloignés de la capitale et le père, un homme enfermé dans son corps, peu adepte à l’expression de ses émotions spontanées ?
M. P. :
Vous en parlez mieux que moi ! Ils n’ont pas tant de difficultés de communication. Disons que je ne suis pas sûre que leur communication pourrait, ni devrait être meilleure. Ils sont simplement à la fois trop proches pour se dire les choses et déjà trop éloignés pour se comprendre. C’est comme ça les parents et les enfants, non ? Les personnages de ce film ont décidé de ne pas se battre avec ça, ou en tout cas ils ne le questionnent pas.

"Un adieu" de Mathilde Profit © Apaches Films


C. L. : Comment qualifieriez-vous cet adieu du titre : une promesse de franchissement sans retour de l’enfance à l’âge adulte, du foyer familial à la vie individuelle étriquée ?
M. P. :
Peut-être… ça s’est fait plus simplement au moment du choix du titre. J’ai souvent la sensation que la relation aux enfants et aux parents ne tient que là-dessus, dans notre propension à accepter de quitter et laisser vivre ou laisser partir l’autre.
C. L. : Avec les nouvelles générations de la fin du XX et du début du XXIe siècles, voyez-vous, comme l’illustrent vos personnages, un fossé énorme entre ceux qui ont eu l’opportunité de vivre l’apprentissage de leur autonomie dans un appartement seul et ceux de l’ancienne génération qui ont quitté un foyer pour en créer immédiatement un autre dans une logique de répétition dans une vie de couple ?
M. P. :
Je ne parlerais pas de manière générale mais oui, il s’agit un peu de ça pour les personnages. La différence entre le père et la fille se joue surtout dans le rapport aux études supérieures et au territoire. Il s’agit plus d’une question de classe que de génération finalement. La jeune fille va faire des études qui vont l’éloigner de sa classe d’origine et donc de son père. À ce moment-là de leur vie, seul le père a complètement conscience de ce que ça signifie, d’à quel point cela va les séparer. Elle le pressent mais elle ne peut pas complètement mesurer ce que cela veut dire.
C. L. : Comment définiriez-vous le passage de relais entre le père et sa fille ? Il est intéressant que l’homme fort montre peu à peu ses faiblesses dans son histoire personnelle comme dans son corps en souffrance, tandis que la jeune fille qui semble fraîchement innocente dispose d’un caractère fort prêt à assumer de vivre seule dans une ville où elle ne connaît personne.
M. P. :
La scène dans laquelle le père confie à sa fille un secret datant d’avant sa naissance est pour moi très importante. C’est à ce moment-là qu’il donne quelque chose de précieux à sa fille. Il lui dévoile sa vulnérabilité, et surtout il lui donne à voir quelque chose de la fragilité de son existence, de la fragilité d’un couple et je pense que savoir ça, précisément de son père, la rendra plus forte. Cette scène a été écrite très tard, peu de temps avant de tourner.
C. L. : Avec cette lumière douce de fin d’été, quelle atmosphère avez-vous souhaité donner entre nostalgie et promesse d’un avenir à écrire ?
M. P. :
C’est un peu ce que nous fait ressentir chaque rentrée non ? On a surtout eu la chance de tourner à ce moment-là et d’avoir le soleil au rendez-vous pour que cette sensation entre dans le film.
C. L. : Quelle expérience retenez-vous en tant que réalisatrice et quels sont à l’heure actuelle vos désirs d’implication dans le monde du cinéma ?
M. P. :
Je ne m’attendais pas à ressentir une joie si intense. Ce qui reste de cette expérience, c'est cette joie évidente dans la fabrication et par-dessus tout, la joie de travailler avec les acteurs.
J’ai écrit un autre film court que nous sommes en train de financer avec les productrices d’Un adieu (Apaches films) et nous développons d’autres projets ensemble. Je n’oublie pas pour autant mon premier métier et je m’apprête aussi à travailler sur un premier long métrage passionnant. Ce qui est certain, c’est que malgré les difficultés que nous traversons, je n’ai jamais été si engagée dans mon désir de cinéma. Peut-être ma manière de résister...

Un adieu
de Mathilde Profit

Fiction
24 minutes. France, 2019.
Couleur
Langue originale : français

Avec : Satya Dusaugey (le père), Luna Carpiaux (la fille), Marc-Henri Parmeggiani (le jeune Italien), Caroline Gay (la propriétaire), Cristina Marocco (la mère du jeune Italien)
Scénario : Mathilde Profit avec la collaboration de Maxime Berthemy
Images : Martin Rit, Stéphanie De Fenin et Alejandro Asencio
Montage : Rapaël Lefèvre et Elisa Zurfluh Faggianelli
Musique : Santiago Dolan
Son : Sébastien Savine et François Mereu
Décors : Tinka Rodriguez, Clara Noël, Nicolas Lefebvre, Matthieu Dahan et Chloé Bouhon
Costumes : Justine Pearce et Damèse Savidan
Maquillage : Agnieszka Szumacher
Casting : Fanny De Donceel
Scripte : Iris Chassaigne
Production : Apaches Films
Productrices : Jeanne Ezvan et Marthe Lamy
Directrice de production : Sophie Lixon

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