Entretien avec Steve Patry, à propos de son film "Waseskun"

Dans les centres de détention au Canada, la population autochtone est statistiquement surreprésentée. De ce constat, Steve Patry est parti avec sa caméra dans le centre thérapeutique de Waseskun, géré pour et par des autochtones, où les résidents s'apprêtent à retrouver la vie civile. Le film faisait partie de la programmation du Festival International du film de La Rochelle 2017.

Steve Patry © Philippe Lebruman Steve Patry © Philippe Lebruman

Cédric Lépine : Les hommes du centre de Waseskun sont à la fois les victimes de la violence de leurs parents et de la politique paternaliste canadienne à l'égard des autochtones.
Steve Patry :
Cela traduit tout l'héritage du colonialisme canadien. De génération en génération, il y a eu transmission de ce mal être, de consommation de violence, de frustration. De telle sorte que, c'est ce qui m'a le plus choqué, cette violence est encore palpable. Je n'imaginais pas qu'il pouvait y avoir de telles répercussions du passé dans la vie des jeunes aujourd'hui : ces blessures sont encore très vives ! Il faut que cela cesse un jour mais cela ne peut pas venir d'eux : cela doit venir de la société canadienne. Ils peuvent individuellement faire un pas, mais nous devons tous faire un pas vers leur communauté. Un changement de mentalité doit avoir lieu car le racisme est de nos jours encore très présent au Canada vis-à-vis des autochtones.

 

C. L. : Ta caméra offre une grande écoute à la parole de ces hommes qui se livrent sans la contrainte de surjouer leur virilité. C'est une parole rare. Comment as-tu procédé ?
S. P. :
Bizarrement, l'histoire des autochtones a rarement été écrite par eux-mêmes. Aussi, l'une de mes intentions premières consistait à ce qu'ils se racontent eux-mêmes et non pas que je raconte leur histoire. C'est pour cela que je suis très effacé : c'est la base du travail qui consiste à ne pas répéter les erreurs des politiciens qui ne cessent de réécrire l'histoire des autochtones à leur place. Dans le centre de Waseskun, j'ai rencontré une véritable confiance de leur part en vivant parmi eux, partageant leur rythme quotidien. Il fallait que je garde en tête cette chance là.
Au fur et à mesure j'ai découvert quel allait être mon rôle : un entremetteur. Dès lors, il fallait que je transmette de la manière la plus juste possible l'expérience et le témoignage qu'ils me confiaient. Il est essentiel que les Canadiens puissent voir ce film afin qu'ils connaissent de l'intérieur la réalité complexe des autochtones. Je sais à cet égard que le cinéma peut être un vecteur de changement social initiant une réflexion, un débat.
L'écoute est tellement importante dans ce centre, que je me suis contenté d'être un résident parmi les autres, même si je ne m'exprimais pas autrement que par la seule présence de ma caméra. Je souhaitais être le moins interventionniste possible. Il me fallait donc trouver le dispositif cinématographique le plus adéquat. Lorsque j'ai découvert les séances de thérapie, j'ai compris que c'était pour moi le dispositif parfait : ils se parlent à la fois entre eux et à la thérapeute, ce qui rend la parole plus honnête et sincère. Je ne crois pas que j'aurais eu cette intensité de parole si j'avais fait sortir les personnes de leur cadre d'expression. Dans ce groupe de personnes, on voit que le centre est géré par et pour les autochtones de telle sorte que dans les cercles de paroles, c'était aussi toute la communauté qui parlait à elle-même. Si certains parlent à propos de ce type de documentaire de « cinéma direct », je parle pour ma part de « caméra active ». Je ne filme pas en plan large sans arrêt mais je choisis mes plans sans intervenir.
En outre, isoler des personnes aurait pu créer des personnages alors que je souhaitais filmer un groupe dans son ensemble où chaque individu est comme une pièce du puzzle social. Chacun a été traité par ma caméra de la même manière, avec les mêmes plans moyens assez larges pour pouvoir les mettre tous sur le même pied d'égalité. C'était l'une de mes intentions formelles de départ. On peut toujours avoir du contenu mais dans le milieu carcéral, comme je le montre dans mon précédent film [De prisons en prisons, 2014], les détenus se manipulent les uns les autres parce qu'ils ont une carapace. En revanche à Waseskun, comme ils se retrouvaient dans une bulle thérapeutique, se développait une parole basée sur la sincérité.

"Waseskun" de Steve Patry © DR "Waseskun" de Steve Patry © DR

C. L. : Si le film a été produit par l'ONF, cela traduit-il une volonté politique actuelle de la part du gouvernement canadien pour faire évoluer le regard porté sur les autochtones ?
S. P. :
On trouve cette volonté de la part du nouveau gouvernement mais il faut ajouter que l'ONF a toujours eu dans sa tradition l'habitude de donner une tribune aux minorités, dont les peuples autochtones. Le film est une démarche personnelle et je n'ai jamais eu l'intention de classer ce film dans la case autochtone. J'étais animé par le fait de découvrir l'humain au sein de cette institution et témoigner de ces personnes qui s'efforcent de dépasser leurs conditions sociales initiales. On commence à voir de la part du gouvernement actuel un début d'ouverture vis-à-vis des autochtones : les années à venir sauront dire si c'est seulement symbolique. On peut critiquer l'ONF mais il faut reconnaître qu'ils ont toujours été ouverts à ce type de projet.

 

C. L. : Ce n'est qu'à la fin du film que l'on découvre la signification philosophique du terme d'origine cri « waseskun ». En le mettant en avant dans le titre, est-ce là une volonté de partager avec le plus grand monde une philosophie qui peut profiter à toute la société dans son ensemble ?
S. P. :
Cela me faisait moi-même beaucoup de bien d'être dans ce centre. Chaque matin, il y avait des rituels de purification : cela crée une atmosphère à laquelle nous sommes connectés les uns aux autres. Ce modèle de détention pourrait s'étendre à beaucoup d'endroits même s'il n'est pas parfait pour tout le monde. Si la prison peut avoir des raisons d'exister pour certaines personnes, je pense que la plupart des détenus n'ont aucune raison de se retrouver dans des centres de sécurité maximale. Ce centre se caractérise par des relations horizontales plus humaines, sans violence dans leurs échanges gratuits.
J'ai longtemps cherché le titre du film, alors que Waseskun était seulement le titre de travail. Je voulais ajouter un sous-titre à Waseskun pour apporter une petite couleur supplémentaire. Et puis un de mes amis cinéastes m'a conseillé de conserver le titre seul afin de réaffirmer l'hommage aux personnes que j'avais filmées. C'était une manière de lutter contre le fait qu'un titre en langue autochtone ne puisse pas se suffire à lui-même, qu'il faille nécessairement une interprétation. Finalement, c'est l'expérience même du film vécue par le spectateur qui va lui donner le sens profond de la signification du mot d'origine cri Waseskun.

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