Kennedy ou le deuil du politique

Après la mort de son époux, Jackie Kennedy livre à un journaliste le témoignage de son deuil.

"Jackie" de Pablo Larraín © DR "Jackie" de Pablo Larraín © DR

Sortie DVD : Jackie de Pablo Larraín

En une décennie et six longs métrages, Pablo Larraín est devenu l’un des cinéastes phares du Chili et d’Amérique latine, chacun de ses films illustrant une maîtrise parfaite de ses ambitions d’auteur. Jackie, son septième long métrage, est le premier film tourné en langue anglaise et en dehors de son Chili natal. Cela est d’autant plus notable que Pablo Larraín a revisité l’histoire politique de son pays au fil de chacun de ses films, devenant, à l’exception de Fuga et El Club même si le passé est omniprésent dans ces deux films, dans une certaine mesure un cinéaste de film d’époque, celle de l’histoire politique de la seconde partie du XXe siècle. À ce titre, le projet de Jackie, traitant l’un des événements politiques les plus traumatisants pour les citoyens des États-Unis (avant le 11 septembre 2001), la mort de leur président suivie presque en direct par les médias de l’époque (ce qui n’était pas le cas de l’assassinat de Lincoln) est tout à fait cohérent dans les questionnements personnels du cinéaste. À cet égard, on peut se demander si la mort de Kennedy en 1963 ne comporte pas des similitudes émotionnelles avec la mort de Salvador Allende dix ans plus tard en 1973 suite au coup d’État. Cette intuition apparaît avec la scène de l’autopsie de l’homme d’État tragiquement mis à mort que l’on trouve dans Jackie comme dans Santiago 73, post mortem. La comparaison s’arrête à plusieurs niveaux, car comme l’exprime avec force à un moment du film Robert Kennedy, le président défunt n’a pas été un grand acteur de l’avancée de la société américaine. Cette scène est impressionnante car elle voit réapparaître le discours politique que, durant les deux tiers du film, en suivant le deuil de Jackie, on avait tendance à oublier. Il se trouve dès lors que tout ce qui précède devient éminemment politique, au sens où les doutes et préoccupations du personnage éponyme viennent interroger le dialogue mis en place avec les médias de l’époque, prolongeant également la réflexion que Pablo Larraín avait brillamment développé dans No. À l’instar encore de ce dernier film, il mélange avec une maestria qui n’appartient qu’à lui images d’archives et images de fiction grâce aux formats, lumières et filtres. Pablo Larraín livre rien moins qu’un opéra où des grandes figures sont convoquées avec une distance non feinte à l’égard du réel, pour mieux revenir de manière incisive à ce que recèle celui-ci. On retrouve de ce point de vue l’adage de John Ford révélé dans L’Homme qui tua Liberty Valance : « Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende. » C’est toute la problématique du deuil si particulier de Jackie, qui était jusque là une personnalité dans l’ombre, totalement dévouée au service de la campagne de son époux. Il se trouve que c’est elle qui va se dévouer à la légende de son piètre époux, partagée entre son profond deuil intime et ce qu’elle décide de donner aux médias. Est-ce ainsi que la First Lady est devenue Jackie, une image dans laquelle une population a pu également faire son deuil ?
La mise en scène n’a rien perdu de la perspicacité des films précédents de Pablo Larraín. En revanche, le choix de Noah Oppenheim, scénariste de Divergente 3: Au-delà du mur (Robert Schwentke, 2016) et du Labyrinthe (Wes Ball, 2014) peut énormément surprendre. Est-ce là une manière de répondre aux attentes scénaristiques des compagnies de production et de distribution américaines ? À vrai dire, malgré le Prix du meilleur scénario accordé au film au festival de Venise, l’écriture du film se situe davantage dans la direction d’acteurs et dans le montage hors pair de Sebastián Sepúlveda que dans le scénario.
Pablo Larraín a suffisamment d’indépendance pour se détacher du scénario, alors même qu’il expérimente une nouvelle manière de travailler aux États-Unis. Malgré l’absence de sa troupe fidèle d’acteurs qui s’est étoffée au fil de ses films développant une véritable symbiose entre eux, Pablo Larraín réussit à utiliser le meilleur potentiel d’expression à la fois de Natalie Portman, Peter Sarsgaard et Billy Crudup. Tous trois composent des personnages d’une profonde ambiguïté, située sur le besoin de contrôle de leurs propres images dans un rapport de force avec leurs interlocuteurs. Tout constitue une matière expressive chez Pablo Larraín, qu’il s’agisse des décors, de l’image comme des acteurs, le tout épousant parfaitement sa vision de l’Histoire du pouvoir et du pouvoir des images. Si Jackie est moins ambitieux dans son traitement contextuel soumis à plusieurs lectures politiques que les films précédents de Pablo Larraín, il faut également noter que c’est un projet de film dont le cinéaste n’a pas été à l’origine : il a d’abord été proposé à Darren Aronofsky avant que celui-ci y renonce sans l’abandonner tout à fait puisqu’il en est un des producteurs. L’indépendance de Pablo Larraín dans cette réalisation en a été préservée même si son implication est distincte de ses œuvres précédentes, notable à travers l’absence de son chef opérateur fétiche Sergio Armstrong. Mais il a su faire appel à un autre talentueux chef opérateur en la personne de Stéphane Fontaine, moins porté sur l’expérimentation de l’image de son prédécesseur, mais répondant consciencieusement aux demandes du cinéaste. Ceci fait de Jackie une expérience de greffe réussie dans l’œuvre de Pablo Larraín.

 

 

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Jackie
de Pablo Larraín

Avec : Natalie Portman (Jacqueline « Jackie » Kennedy), Peter Sarsgaard (Robert Kennedy), Greta Gerwig (Nancy Tuckerman, amie d'enfance et secrétaire de Jackie à la Maison-Blanche), Billy Crudup (Theodore H. White), John Hurt (le père Richard McSorley), Richard E. Grant (William Walton), Caspar Phillipson (John Fitzgerald Kennedy), Beth Grant (Lady Bird Johnson), John Carroll Lynch (Lyndon B. Johnson), Max Casella (Jack Valenti), Sunnie Pelant (Caroline Kennedy), Corey Johnson (O'Brien), Marla Aaron Wapner (un admirateur de Kennedy à Dallas), David Caves (Clint Hill), Georgie Glen (Rose Kennedy), Julie Judd (Ethel Kennedy), Denese Basile (Eunice Kennedy Shriver), Gaspard Koenig (Ted Kennedy), Mathilde Ripley (Joan Kennedy)

Chili – France – USA, 2016.
Durée : 95 min
Sortie en salles (France) : 1er février 2017
Sortie France du DVD : 7 juin 2017
Format : 1,66 – Couleur
Langues : anglais, français - Sous-titres : français.
Éditeur : France Télévisions Distribution
Bonus :
Interview de Natalie Portman par Didier Allouch (19’55” - VOST)
Interview de Darren Aronofsky (1’14” - VOST)
Du scénario à l’écran (1’56” - VOST)
Pablo Larraín : le réalisateur idéal (2’02” - VOST)
Créer l’univers de Jackie (2’37” - VOST)
Reconstruire la visite de la Maison Blanche (2’49” - VOST)
La musique de Jackie (1’57” - VOST)
Natalie Portman est Jackie Kennedy (2’01” - VOST)
Le casting de Jackie (3’21” - VOST)
Le mythe de Jackie Kennedy (2’28” - VOST)
La tragédie en héritage (1’41” - VOST)

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