Cédric Lépine
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Billet de blog 8 sept. 2019

Jerzy Skolimowski, maître de son navire

Le capitaine Miller accueille son fils délinquant sur son bateau phare qui reste fixe sur la mer pour guider les bateaux. Il accepte de prendre à son bord trois hommes sur un bateau en panne mais ceux-ci prennent en otage l'équipage.

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"Le Bateau phare" de Jerzy Skolimowski © Malavida

Sortie DVD : Le Bateau phare de Jerzy Skolimowski

Au sein de la filmographie multiforme, inclassable et toujours portée par la révolte de Jerzy Skolimowski, se trouve cette unique expérience filmique produite par une société étatsunienne. Il s'agit aussi de l'un de ses rares films qui soient une adaptation d'un livre dont il ne collabore pas au scénario. Et pourtant, il parvient à réaliser un film personnel au-delà des codes du thriller autour d'un huis clos masculin hustonien. Les conditions mêmes du tournage lui offre précisément son indépendance : il a préféré tourner sur bateau sur les côtés allemandes plutôt que dans un studio aux USA. Ainsi, Jerzy Skolimowski est le seul maître à bord et il n'a pas à craindre les ingérences des volontés tierces associées aux intérêts de la production américaine. À vrai dire, on est loin là des productions hollywoodiennes et par son sujet même, le cinéaste polonais a su garder son indépendance comme d'ailleurs ce souci a toujours traversé sa filmographie.
Tout commence par une confrontation entre un fils rebelle (joué par le fils même de Jerzy Skolimowski : Michael Lyndon) et son père capitaine du bateau phare. Le narrateur du film est le fils et l'on s'attend ainsi à partager la subjectivité de ce jeune homme. Hors, l'arrivée d'un trio d'hommes qui vont prendre en otage l'équipage, va révéler l'un des axes forts du récit : la confrontation entre deux hommes, incarnés par deux brillants acteurs qui poussent très loin leur interprétation : Klaus Maria Brandauer et Robert Duvall. Or, c'est de cette opposition entre deux figures tutélaires responsables de leur propre communauté d'hommes, sur lequel tout le récit repose et se développe, avec en filigrane la question du rôle du père et de la nécessité freudienne de tuer cette figure pour pouvoir affirmer son individualité et son indépendance. Le cinéaste ose faire de ce duel entre le méchant extravagant et le gentil mutique, un couple dont l'homosexualité est sans cesse sous-entendue et explicitement évoquée dans les dialogues lorsque le personnage incarné par Robert Duvall explique qu'ils se connaissent comme des amants. Ainsi, revient au premier plan toute l'interrogation sur la place du père lorsque celui-ci occupe trop d'espace pour l'épanouissement et l'envol de sa progéniture. C'est là une question centrale pour le cinéaste dont l'histoire personnelle est effectivement associée à la mort précoce de son père assassiné dans un camp de concentration après avoir été une figure héroïque de la résistance polonaise.
L'histoire ici se déroule dix ans seulement après la fin de la Seconde Guerre mondiale alors que le jeune Skolimowski avait un âge proche de celui du personnage incarné par son propre fils devant la caméra. Quant au personnage du père, par ses origines européennes et ses attitudes et positionnements, il rappelle immanquablement aussi le cinéaste. Le film devient ainsi un enjeu personnel d'un auteur là où l'on ne s'attendait pas. Même si Robert Duval est parfois excessif et cabotine sans complexe, son interprétation toute en ambiguïté est inoubliable tandis que Klaus Maria Brandauer est beaucoup plus dans la retenue contrairement à son accoutumée.
Le film est également un hommage, du moins un dialogue constructif avec John Huston dont le scénario de Key Largo (1948) semble avoir inspiré Le Bateau phare : on retrouve le confinement de la virilité prête à exploser dans un huis clos imposé alors que règne la tempête maritime environnante. Le questionnement de la virilité est omniprésente à partir des questionnements en voix off du jeune homme, spectateur de la mise en scène de son père, derrière la caméra comme devant, dans la figure du capitaine dirigeant ses hommes. Un dispositif qui donne le vertige !

Le Bateau phare
The Lightship
réalisé par Jerzy Skolimowski
Avec : Klaus Maria Brandauer (le capitaine Miller), Robert Duvall (Calvin Caspary), Tim Phillips (Thorne), Arliss Howard (Eddie), William Forsythe (Gene), Michael Lyndon (Alex), Robert Costanzo (Stump), Tom Bower (Coop), Badja Djola (Nate)
USA, 1985.
Durée : 89 min
Sortie en salles (France) : 19 février 1986
Sortie France du DVD : 2 juillet 2019
Format : 1,85 – Couleur
Langue : anglais - Sous-titres : français.
Co-éditeurs : L'Atelier d'Images / Malavida
Bonus :
Interview du réalisateur Jerzy Skolimowski (2018)
Introduction du film par le réalisateur enregistré à La Cinémathèque en mars 2019
Bande-annonce originale du film (recréée à partir du nouveau master HD)

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