L'homme à la caméra directe

Le cinéma documentaire moderne est né au Canada ! Pour s'en convaincre, il suffit de se plonger dans ce coffret magistral et ambitieux (de près de 14h00 au total de films!) consacré au cinéma de Michel Brault entre 1958 et 1974.

"Les Raquetteurs" de Michel Brault et Gilles Groulx © DR "Les Raquetteurs" de Michel Brault et Gilles Groulx © DR

Au sujet du coffret DVD des films (1958-1974) de Michel Brault
Le cinéma documentaire moderne est né au Canada ! Pour s'en convaincre, il suffit de se plonger dans ce coffret magistral et ambitieux (de près de 14h00 au total de films!) consacré au cinéma de Michel Brault entre 1958 et 1974. Ces deux dates comprennent deux réalisations incontournables dans l'œuvre du cinéaste québécois comme de l'histoire du cinéma : il y a ainsi le court métrage documentaire Les Raquetteurs coréalisé avec Gilles Groulx et Les Ordres, film de fiction jouant avec l'esthétique documentaire sous forme d'un brûlot politique dans la faussement calme province du Québec au Canada. Cette période comprend une effervescente production filmique de la part de Michel Brault, qui travaille aussi bien en tant que réalisateur que directeur de la photographie pour les autres. Car le cinéaste fut un homme de partage et ce sont ces collaborations avec des cinéastes du monde entier qui lui permettent aussi bien de transmettre que de recevoir de nouvelles motivations à s'intéresser au réel. Il n'est pas anodin qu'il s'intéresse très vite à la réalité autour de lui, filmant et suivant de près les mouvements étudiants francophones réclamant le droit de parler leur langue dans L'Acadie l'Acadie?!? (1971). Ce long métrage documentaire est précédé de nombreux courts métrages documentaires, manifestant une fois de plus l'intérêt de Michel Brault pour le réel, autour des questions en pleines effervescences qui traversent le Québec des années 1960.
Michel Brault a commencé comme éclairagiste sur des documentaires tournés en studio, selon le savoir-faire traditionnel hollywoodien. Sa révolution consista à utiliser une caméra légère et d'aller filmer à l'épaule un grand rendez-vous de raquetteurs. Il ne s'agit pas de créer du folklore, mais bien de saisir le réel sur le vif, en allant disséquer ce qui semble un spectacle anodin. En synchronisant, pour la première fois sur un documentaire, image et son sur une « scène clé » du film, Michel Brault donne naissance au cinéma direct. C'est ce film qui a retenu l'attention de Jean Rouch et qui a conduit celui-ci à inviter Michel Brault à participer au tournage en tant que directeur de la photographie de ce qui allait devenir le mythique documentaire
Chronique d'un été. Il s'ensuit une collaboration de Michel Brault avec Mario Ruspoli, Annie Tresgot et William Klein. Jean Rouch lui a été profondément reconnaissant de son travail comme il en a témoigné à travers ces mots : « Il faut le dire, tout ce que nous avons fait en France dans le domaine du cinéma-vérité vient de l'ONF (Canada). C'est Brault qui a apporté une technique nouvelle de tournage que nous ne connaissions pas et que nous copions tous depuis. » Michel Brault est aussi bien cinéaste, technicien que théoricien du documentaire développant une véritable éthique du rapport au réel. De retour au Canada, Michel Brault répond à l'invitation de Pierre Perrault sur le tournage de l'une des références du cinéma canadien encore à l'heure actuelle : Pour la suite du monde (1963) où les habitants d'une île se remettent à la pêche aux marsouins qu'ils avaient abandonnée trois décennies plus tôt. Là encore, alors que le sujet, réalisé par un autre, aurait pu tourner au folklore et à une vision passéiste d'un bonheur perdu inaccessible, les deux cinéastes se rejoignent dans le respect humaniste de l'autre tout en saisissant avec méticulosité l'activité humaine comme une expression culturelle unique. Le cinéma de Michel Brault met fin au reportage idéologique où la lecture du monde passe par une voix off, extérieure à la réalité montrée. Au contraire, Michel Brault accorde une grande attention aux paroles qui se libèrent devant la caméra, dans un moment de confidence et de chaleur humaine. C'est ainsi qu'il construit avec une forte perspicacité ses personnages à l'écran. De là peut se développer un récit car les présences humaines sont suffisamment denses pour capter toute l'attention du spectateur à découvrir la réalité de l'autre, derrière l'écran.

"Les Ordres" de Michel Brault © DR "Les Ordres" de Michel Brault © DR

Trois ans après le décès de Michel Brault en septembre 2013, son cinéma peut s'enorgueillir de continuer à faire école. Avec la révolution du numérique dans les années 2000, de nouveaux Brault sont apparus sans le savoir, dans le documentaire comme dans la fiction. Et pour terminer cette invitation hommage au cinéaste québecois, le film Les Ordres reste d'une criante actualité lorsque l'on pense à des pays comme la France et consorts qui se dotent d'un arsenal de lois liberticides à l'égard de leurs propres concitoyens afin de les protéger, disent-ils. Ce sont des mesures exceptionnelles : mais pourquoi une prétendue démocratie a besoin de faire exception à ses propres valeurs ? Que peuvent prétendre dorénavant celles-ci après avoir été tant bafouées le temps d'une « situation de crise ou d'urgence » ? C'est ce que relate Michel Brault dans ce film de 1974 réunissant les témoignages des citoyens québecois victimes des « mesures d'exception » édictées par le gouvernement canadien durant la Crise d'octobre 1970. Ainsi, ce sont près de 500 personnes qui ont été arrêtées de manière arbitraire sans présentation du motif des accusations ni remise au système judiciaire des prétendus inculpés. Ceci fait suite aux actes terroristes du Front de libération du Québec (FLQ) qui a donc conduit le système répressif à incarcérer toute personne politiquement progressiste. Michel Brault mêle dans ce film la réalité des témoignages à l'interprétation d'acteurs, dans une esthétique documentaire, interrogeant ainsi encore une fois le spectateur dans son rapport au film et au genre montré. Il ne s'agit pas seulement de dénoncer, mais aussi de continuer à faire réfléchir en faisant du spectateur un citoyen actif.

 

coffretdvdmichelbrault

COMPOSITION DU COFFRET DVD :

Les Raquetteurs
de Michel Brault et Gilles Groulx
Canada –
1958, 15 min

La Lutte
de Michel Brault, Claude Fournier, Marcel Carrière et Claude Jutra
Canada –
1961, 28 min

Québec-USA ou l'invasion pacifique
de Michel Brault et Claude Jutra
Canada –
1962, 28 min

Pour la suite du monde
de Michel Brault et Pierre Perrault
Canada – 1963, 105 min

Les Enfants du silence
de Michel Brault
Canada – 1962, 24 min

Le Temps perdu
de Michel Brault
Canada – 1964, 27 min

Geneviève
de Michel Brault
Canada – 1965, 28 min

Entre la mer et l'eau douce
de Michel Brault
Canada – 1965, 85 min

Les Enfants du néant
de Michel Brault
Canada – 1968, 44 min

Éloge du chiac
de Michel Brault
Canada – 1969, 27 min

L'Acadie l'Acadie?!?
de Michel Brault
Canada – 1971, 118 min

Le Bras de levier et la rivière
de Michel Brault
Canada – 1973, 26 min

Les Ordres
de Michel Brault
Canada – 1974, 107 min


Durée totale du coffret : 817 min (5 DVD 13 films)
Format : 1,85 – Couleur
Langues : anglais, français - Sous-titres : français.
Éditeur : Les Films du Paradoxe
Bonus :
Le Cheval de Troie de l'esthétique
réalisé par Gilles Noël 105 min (2005)
Le Direct avant la lettre réalisé par Denys Desjardins 50 min (2005)
Livre de 104 pages

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